Les Français sont-ils vraiment des veaux ?

Le consensus journalistique moutonnier veut que le pouvoir perde « systématiquement » les élections abusivement qualifiées « d’intermédiaires » par ces mêmes cuistres. Ce terme est impropre, car il s’applique au régime politique américain qui prévoit, entre autres, un renouvellement de la moitié du parlement à la mi-mandat du Président. Point de cela chez nous, ce qui permet à Manuel de faire son Bravo sur les estrades, en clamant haut et fort que « quoi qu’il arrive » il restera bien « cuté » dans son fauteuil de Premier sinistre après la défaite. Tout cela est on ne peut plus constitutionnellement correct, à défaut d’être politiquement intelligent, dans la mesure où l’Exécutif procède du Législatif et non du Conseil fut-il : municipal, départemental ou régional.

Cette petite précision institutionnelle à l’usage des journalistes étant posée, intéressons-nous à cette fameuse « malédiction ». Il est exact que depuis François Mitterrand (au moins) les scrutins locaux tournent, le plus souvent, à la fessée pour la majorité parlementaire en place. Il est tout aussi vrai qu’avec des hauts et des bas — qui doivent plus au mode de scrutin qu’à la mobilisation des électeurs — les Français se tournent vers les opposants institutionnels. Il leur arrive aussi de placer les extrémistes en tête. C’est généralement le cas lors des élections où ils estiment (à juste titre) que les conséquences d’un tel vote seront à peu près nulles sur leur vie quotidienne. C’est ce qui explique le succès du Front familial des Le Pen lors des Européennes (oui, je sais, l’Europe c’est important, mais comme rien ne se décide au Parlement, on peut y envoyer n’importe quel clown). Maintenant que nous avons démontré que les Français sont beaucoup moins cons que leur élite ne le pense à longueur d’ondes et de colonnes, interrogeons-nous, afin de tenter de comprendre pourquoi, les majorités nationales sont sanctionnées lors des scrutins locaux.

Malédiction du pouvoir ou juste retour des choses ?

Parler de malédiction est encore une manière d’éluder la question. S’en remettre à la fatalité exonère celui qui s’y emploie, de toute analyse objective des conditions qui ont présidé à la déroute en question. Pourtant, à bien y regarder, ces choses-là n’arrivent pas sans raison et si les branlées touchent aussi bien la droite que la gauche, force est de constater qu’elles ne le font pas avec la même intensité, ni de la même façon. La droite se fait déculotter là où la gauche se fait étriller. L’explication est simple. Elle tient au hiatus qui nait de la mère de toutes les batailles : la Présidentielle. C’est en effet lors de cette élection que tout se joue. La droite se fait élire en proposant des remèdes qu’elle n’applique pas, là où la gauche arrive au pouvoir en expliquant que personne ne va souffrir. La droite pèche par omission, la gauche ment sans vergogne. Les pipeaux étant de nature différente, la sanction n’est pas la même et la droite, quand elle perd, a beaucoup moins mal au cul que la gauche. Ceci étant, pourquoi les candidats à la magistrature suprême racontent-ils n’importe quoi avec tant d’application ?

Maintenant que la Présidentielle est couplée aux législatives, il semble indispensable aux stratèges de « faire rêver l’électeur » (c’était déjà le cas avant mais il y a en plus du fait de cette réforme inepte : 577 candidats à la députation qui comptent sur le vendeur de vent en chef). Du coup, tout est bon pour appâter le cochon et, plus la situation est difficile, plus le bobard est gros. Regardez Hollande en 2012 : « lui Président » n’a reculé devant rien. Tout autre que « lui socialiste » se serait fait traiter de « démago », mais là, non. Le sort de la France est fixé pour 5 longues années, au terme d’un débat biaisé par le fait que les journalistes qui le portent à la connaissance des électeurs sont de parti pris (au sens premier du terme). Entendons-nous bien, à l’étranger les journalistes ne sont pas plus objectifs que chez nous. Ils sont juste plus divers dans leurs engagements partisans. L’absence de diversité d’opinion dans la presse française concourt puissamment à cette gigantesque arnaque qui a consisté à faire croire aux Français que le problème était Sarkozy (et que seuls les riches paieront, que la seule ennemie c’est la finance, etc. etc.).

UMPS

Si la droite, en n’engageant pas les réformes promises, déçoit ses électeurs lorsqu’elle est aux responsabilités, la gauche, elle, exaspère les siens en faisant le contraire de ce qu’elle a dit, une fois parvenue au pouvoir. La droite ne l’est vraiment que dans l’opposition et les socialistes ne sont jamais autant de gauche que quand ils espèrent remplacer la droite. S’en suit un improbable brouet idéologique qui fait les délices du Front national sous le terme simple, mais furieusement parlant « d’UMPS ». Cependant, à y regarder de près, l’ampleur des récentes défaites socialistes ne s’explique pas seulement par la déception de ses électeurs, mais, aussi par une prise de conscience, dans le pays, de la nécessité de mettre un terme au « modèle français » qui consiste surtout, à ne jamais faire les réformes que la situation exige. Les électeurs sortent doucement du consensus mou. Contrairement à ce que croit Bayrou, la France ne souffre pas tant de l’absence des centristes que de la mise en œuvre de leur pensée émolliente depuis de trop longues années.

En effet, le « surmoi » centriste veut que depuis 40 ans : la droite pose le diagnostic et ne met rien en œuvre pour y remédier, alors que la gauche se propose de diaboliser le thermomètre pour éviter qu’il ne serve à prendre la température. Dans les deux cas, personne ne fait rien et l’état du patient se détériore. La hausse vertigineuse des impôts que nous subissons depuis 5 ans n’a rien résolu de nos maux, elle a juste permis à l’État de continuer à payer ses fonctionnaires. Les efforts considérables consentis par les Français n’améliorant en rien leur situation, leur irritation monte et les médias de s’interroger sur le sens de cette colère. Le score ridicule de l’histrion Mélanchon prouve, au moins, que les électeurs n’attendent plus rien des keynesiano-collectivistes. Les socialistes sont revenus au pouvoir avec un candidat charismatique comme un lavabo, au point d’avoir fait campagne sur le fait d’être « normal ». Il leur a vendu un « New Deal » et met en œuvre une politique à la Hoover. Les socialistes ont menti au Français en prétendant pouvoir améliorer les choses sans effort et payent, aujourd’hui dans les urnes, le prix de ce forfait originel. En réalité, difficulté du moment vient surtout du fait qu’à force de désillusions, les électeurs se tournent vers ceux qui, n’ayant jamais été au pouvoir, ne peuvent pas les avoir déçus : le Front national

La République nous appelle

Dire que les solutions économiques proposées par le FN sont ineptes est une nécessité, mais ce ne sera pas la solution, car le mal est beaucoup plus profond. Pas plus que la morale, la rationalité économique ne détournera pas un électeur du Front, il n’en est plus là. C’est qu’en plus d’être économique, la crise est surtout identitaire. À force d’expliquer tout par la « misère sociale », nos politiques ont oublié de s’interroger sur ce qui donne corps à la Nation qu’ils prétendent diriger. Le retour tant attendu de la croissance (qu’il conviendrait d’encourager plutôt que d’espérer qu’elle tombe du ciel) ne changera pas fondamentalement la donne, car il convient surtout de refonder notre pacte national pour remettre le pays à l’endroit.

Il faut donc se donner les moyens de mettre en œuvre une politique authentiquement de droite car contrairement à ce que bêlent les journaux, nous ne l’avons plus été depuis Pompidou. Il faut, en conséquence, rompre avec cette idée — tellement moderne qu’elle est incarnée par Juppé et Duhamel — que ce pays veut être gouverné au centre. Il l’est depuis quarante ans avec les résultats que l’on connaît ! Nous devons revenir à nos fondamentaux et promouvoir la Liberté. Pour installer cette idée, il est indispensable d’en finir avec le mythe de l’Égalité, érigé en absolu totémique. L’Egalité n’est pas un nivellement, mais l’assurance de disposer des mêmes droits et partant des mêmes chances. Déshabiller Paul n’a jamais permis à Jacques d’avoir chaud, contrairement à l’adage socialiste répandu, car cette opération est tellement contre nature qu’elle ne produit que l’éparpillement des richesses au bénéfice des intermédiaires nécessaires à sa mise en œuvre forcée. En résumé : elle permet à Philibert le haut fonctionnaire d’enfiler le manteau de Paul. Pour y parvenir sans que Paul et Jacques ne se coalisent pour le rendre à la vie civile, il explique au premier qu’il est un mauvais Français, car le second à froid et popularise cet intéressant concept par l’entremise d’Évariste le journaliste et de Béatrice l’institutrice.

Pour casser la spirale populiste de l’égalitarisme, il est donc indispensable de changer les codes et ceux qui les véhiculent. Nous devrons investir massivement dans la désoviétisation de l’enseignement au moyen de l’autonomie des établissements, de la mise au placard des docteurs en pédagogies et autres « sciences » de l’éducation et par la contractualisation des personnels. Enfin, le principe de la fin de l’intervention publique dans les médias devra être une règle absolue. Lorsque les journalistes se retrouveront au chômage faute d’avoir intéressé leurs lecteurs à leurs élucubrations, il est probable que nous trouverons plus de pluralité dans la presse française.

En France, c’est l’alliance de la plume et du tableau noir qui nous confine dans cette recherche éperdue de l’Egalité miraculeuse. Pour plaire aux éditorialistes et aux profs, il faut être de gauche dans l’hexagone et se joindre à une politique d’inspiration libérale en Europe. Il faut « s’ouvrir à la diversité du monde » et être hermétique à toutes les objections qu’elle suscite. Il faut « être intransigeant sur les valeurs de la République » et mettre en œuvre tous les accommodements raisonnables possibles, pour que les étrangers puissent persister dans l’être. Il faut être généreux avec l’argent des autres et bien cacher le sien. Il faut dénoncer l’apartheid pour mieux en assurer la mise en place effective. Bref, il faut être fils de Républicain Espagnol, avoir épousé une violoniste, faire de la com’ en toute circonstance et surtout, se comporter toujours comme si le sort du monde dépendait de la manière dont vous vous levez le matin.

S’il est indispensable de rééquilibrer les choses en faveur de la Liberté, nous ne pouvons ignorer l’impérieuse nécessité de Fraternité que nous imposent les temps difficiles que nous vivons. Ce qui a fait la France, c’est ce triptyque républicain popularisé – et ce n’est pas le moindre des paradoxes – par l’épopée napoléonienne. La Liberté a permis la formidable explosion d’énergie qui a fait la France moderne. L’Égalité (des droits) a mis en marche l’ascenseur social et l’émergence de cette classe moyenne sans laquelle, il n’est pas de stabilité politique possible. Enfin, progressivement, à mesure que les deux premiers principes de notre devise portaient leurs fruits, la communauté nationale trouvait les moyens de se réunir, pour protéger les plus faibles. Seulement, pour que la Fraternité puisse se mettre en œuvre, il faut que l’on perçoive un frère dans cet autre, dans ce voisin qui n’a en partage avec nous qu’une même citoyenneté. La Fraternité est un élan naturel en temps de guerre. Elle est plus compliquée à mettre en œuvre en temps de paix. Cet aspect a été totalement gommé depuis 40 ans au profit d’une solidarité anonyme, obligatoire et culpabilisante. Les Français ont été priés, un peu brutalement, de faire de la place à de nouveaux arrivants, sans qu’on leur laisse le temps de voir en eux des frères. Il est probable que les couleurs exotiques de ces nouveaux Français aient pu freiner, de prime abord, cette fraternisation. Tout comme, à l’inverse, il est indiscutable que la valorisation populiste de leurs différences a pu conduire certains à la partition ethnique. Seulement, les minorités ne peuvent durablement cohabiter avec une majorité qu’en adoptant ses codes. Refuser cette évolution naturelle ne peut que mener au désastre. Sans assimilation il n’y a point de fraternité qui vaille. Après nous être ouvert au monde, nous devons faire en sorte que ceux qui en sont issus deviennent Français, non pas par le seul fait du droit, mais par l’envie. C’est à cette unique condition que nous résoudrons notre crise identitaire : en inspirant le désir d’être Français. Pour ce faire il faut cesser de laisser croire que nous devons nous adapter à des habitudes de vies qui nous sont étrangères. À Rome fait comme les Romains, dit l’adage. Il est plus que temps que nous souvenions des nombreux Empereurs que nous avons donné à l’Urbs et que nous retrouvions notre romanité.

Marc Suivre

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