Fin 2014, après une interruption motivée par un certain nombre de changements intervenus dans la vie et le statut de l'Institut, il était prévu de reprendre prochainement la série de ces rencontres, lorsque se sont produits les événements du début Janvier 2015 : la double tuerie de Charlie Hebdo et de l'Hyper Casher de la Porte de Vincennes à Paris, puis la formidable mobilisation de masse de la Place de la Bastille en défense de la liberté d'expression (Je suis Charlie).

En posant le problème de l'attitude à adopter face aux nouvelles menaces du terrorisme djihadiste ces événements ont relancé le débat sur la liberté d'expression. Il ne s'agissait plus seulement de manifester pour la défense d'un principe fondamental bénéficiant d'un consensus national, mais de s'interroger sur la question concrète de son organisation et de son application. Dès les jours qui suivirent, l'interpellation de Dieudonné par la police pour apologie du terrorisme relançait les interrogations sur les limites de la liberté d'expression. Peut-on, dans une société démocratique, vraiment tout dire ? Par ailleurs, la prise de conscience du rôle d'internet dans le développement des réseaux djihadistes conduisait à s'interroger sur l'opportunité de recourir à certaines formes de censure électronique.

Ces circonstances ont incité l'Institut Turgot à réinviter ses amis de l'Observatoire des droits et libertés individuels dans le cadre d'une nouvelle réunion organisée à l'Assemblée nationale en date du 26 janvier dernier, sur le thème  « Libéralisme et liberté d'expression : la liberté doit-elle être sacrifiée à la sécurité ? ».

Malheureusement, contrairement à notre habitude, nous ne disposons pas d'enregistrement vidéo de cette manifestation. A défaut, nous vous proposons d'écouter cet enregistrement audio (mp3) des exposés et d'une partie de la discussion :

Simon_2011.jpg- Le premier intervenant fut Patrick Simon (« Les régressions de la liberté d'expression en France »), avocat au Barreau de Paris, spécialisé dans le droit maritime international. et Président de l'ALEPS, où il a récemment pris la succession du professeur Jacques Garello. Dans son exposé, il rappelle comment, avec les lois mémorielles, la multiplication des interdictions d'exprimer certaines opinions, puis la répression pénale croissante de tout ce qui est susceptible de porter atteinte aux tabous et dogmes véhiculés par une gauche bien pensante, la liberté d'expression et, par voie de conséquence, la liberté de pensée se trouvent de plus en plus emprisonnées par une toile d'araignée qui fait régresser notre droit vers l'archaïsme de formes de pensée magico-persécutrices. Dans une société libre, tout peut se dire, et donc se penser, car sans liberté de dire et de penser, il ne peut y avoir de vérité.

Feldman_2011.jpg- Le second orateur, Jean-Philippe Feldman (« Par delà les affaires Dieudonné : Individu, Etat et Liberté d'expression »), Professeur agrégé de droit et avocat à la Cour de Paris. Il démonte les mécanismes qui font qu'en France la sûreté de l'Etat phagocyte celle de l'individu à un point tel que les normes de l'Etat sécuritaire s'y imposent de plus en plus. Force est de constater, explique-t-il, que la liberté d'expression s'y réduit comme peau de chagrin du fait d'un double mouvement : d'une part le retour à un Etat de plus en plus préventif et de moins en moins répressif (alors que le régime répressif est le plus favorable aux libertés) ; de l'autre, le fait que l'Etat de droit tende à s'y transformer en Etat sécuritaire au détriment des individus qu'il est censé protéger et qui n'ont plus d'autre liberté que celle de se sentir – prétendument – en sécurité.

Delsol_2011.jpg– Le dernier à parler fut Jean-Philippe Delsol (« L'Etat impotent et les fausses libertés »), avocat fiscaliste), Président de l'IREF (Institut de Recherches Economiques et Fiscales). Au-delà du choc de l'événement, il s'interroge sur la responsabilité même de l'Etat, et des idéologies qui lui sont aujourd'hui associées, dans le développement et la diffusion des germes de cette violence. Du fait de l'extension hypertrophiée de ses fonctions d'assistance, et du coût d'une fonction publique archaïque et inefficace, l'Etat n'est plus en mesure d'assurer les charges de ses fonctions régaliennes. Moyennant quoi, plus il dépense, plus il nourrit la contestation et, par sa prodigalité mal placée, alimente une poudrière qu'il n'a même plus les moyens de contenir. Enfin, en niant le fait religieux, et en s'appuyant sur la vision réductrice d'une laïcité militante et exclusive, seule à bénéficier du magistère de la parole, l'idéologie française dominante s'enferme paradoxalement dans le même moule que ses adversaires en faisant de la société politique la seule matrice des relations humaines ; une attitude qui, dans un cas comme dans l'autre, conduit inévitablement à réduire la liberté en la soumettant à un pouvoir unique.

A la suggestion de Drieu Godefridi, il est prévu que la transcription écrite de ces interventions, complétée par la reprise de plusieurs autres articles déjà publiés sur le site de l'Institut Turgot (Damien Theillier, Pierre Bessard, Philippe Nemo et Henri Lepage), soit intégrée dans un petit livre dont la parution est programmée pour le mois de mai 2015 sous le titre : "Libéralisme et liberté d'expression" (aux éditions Texquis). Tandis que se multiplient les initiatives législatives tendant à réprimer la liberté d'expression au nom de la liberté d'expression, l'objectif de ce petit ouvrage est de proposer une synthèse libérale du sujet. La thèse des auteurs est que la liberté d'expression doit être totale.