En ce sens, l’écologie entend supplanter le modèle libéral, qu’elle conteste vigoureusement (laissant entendre, de manière tout à fait erronée, qu’on ne peut être libéral et se soucier de l’avenir de la planète). Car enfin, ne devrait-on pas, à écouter les théoriciens de l’écologie, abandonner l’usage de l’électricité et du nucléaire, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique ? Ne devrait-on pas même cesser de consommer, au nom de la décroissance ?

Le dérèglement du climat, la hausse de la pollution sont des réalités. Mais au lieu de chercher à promouvoir des actions utiles, et dont chacun comprend le caractère nécessaire – financer les réparations des réseaux de distribution d’eau potable, éliminer les fuites et lutter contre les gaspillages ; imprimer les formulaires administratifs sur du papier recyclé ; demander aux entreprises de veiller à n’utiliser que des emballages réduits et adaptés aux produits qu’ils mettent en vente ; exiger des habitants de zones urbaines bien desservies qu’ils trient leurs déchets, comme c’est le cas dans tous les pays germaniques et scandinaves – on préfère refaire le monde. Non pas l’améliorer, par des réformes précises et bien ciblées : le refaire.

Incontestablement, la fiscalité écologique relève de cette ambition toute prométhéenne – Hayek aurait dit : « constructiviste ».

Pourtant, et quoi qu’on en dise, l’idée n’est pas nouvelle, force étant de constater que la fiscalité écologique existait avant les controverses de ces jours derniers. Instaurée par la loi de finances pour 1999, la TGAP (taxe générale sur les activités polluantes), qui a remplacé plusieurs taxes préexistantes et créé de nouveaux prélèvements obligatoires pesant sur les entreprises polluantes, démontre avec éclat que le droit fiscal n’ignore pas la question de la protection de l’environnement.

Seulement, la France entend se doter aujourd’hui d’un nouvel impôt : la taxe carbone.

Proposée par la gauche et reprise – comme souvent – par la droite au pouvoir, la taxe carbone aura une assiette élargie, puisqu’elle s’appliquera essentiellement aux consommateurs. L’idée : inciter les Français à réduire leur consommation d’énergies émettrices de gaz à effet de serre.

L’idée, en soi, n’est pas mauvaise, dès lors qu’augmenter les coûts d’un produit a un effet répulsif sur ceux qui le consomment ; mais une telle réforme ne peut jouer que si les consommateurs ont le choix d’user de produits de substitution ce qui, bien souvent, n’est pas le cas. La taxe carbone est, à cet égard, un peu comme la gabelle d’Ancien Régime : taxant le sel, elle ne pouvait inciter les Français à changer leurs habitudes de consommation, dès lors que le sel ne connaissait alors pas de produit de substitution.

Par ailleurs, la taxe carbone consiste, c’est une évidence, en un nouvel impôt.

Or, la France est sans conteste le pays d’Europe dont la fiscalité est la plus contraignante, et la plus confiscatoire : décourageant la création de richesses, elle atteint – pour reprendre une expression célèbre d’Herbert Spencer – les citoyens les plus méritants, et s’apparente plus à une « amende » qu’à un mode de financement des dépenses de l’Etat.

N’oublions pas que, pour la doctrine libérale classique, la fiscalité a pour but premier de financer les dépenses des personnes publiques, et rien d’autre. Et si un siècle de socialisme a laissé croire que les impôts devaient être un outil de justice sociale – taxer les riches permettant de redistribuer aux pauvres une part des richesses auxquelles les socialistes disent qu’ils ont droit – une écologie mal comprise a donné un nouveau sens à la fiscalité, qui doit désormais servir à faire changer les comportements.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’impôt, outil au service de l’Etat, doit faire « changer nos comportements ». La fiscalité écologique ne vise en effet pas à financer les dépenses de l’Etat, ni même à spolier les uns pour donner aux autres : la fiscalité écologique vise à influencer rien moins que notre manière de vivre.

Après la taxation accrue de biens comme le tabac et l’alcool – avec les résultats médiocres que l’on sait – voilà que des produits de première nécessité – pétrole, gaz... – seront soumis à un impôt pénalisant, en vue d’en détourner les consommateurs. Certes, on nous rassure en expliquant que la taxe carbone n’augmentera que de manière mesurée, et fera l’objet de redistributions en faveur des ménages les plus modestes ; il n’en demeure pas moins que la fiscalité est loin d’être un sujet idéal à toutes les « réformes » issues des esprits féconds des écologistes.

Les impôts, on l’a dit, sont élevés ; mais ils sont surtout complexes.

Leur assiette diverge fréquemment, de même que leurs taux et leurs modalités de recouvrement. L’administration perd un temps précieux à déterminer selon quelles modalités faire en sorte que la taxe carbone ne soit pas source de nouvelles inégalités ; or, ne serait-il pas plus judicieux de procéder – comme, du reste, avant toute création d’impôt nouveau – à une refonte complète de notre système fiscal ?

La réponse semble couler de source pour qui connaît l’état de notre économie : la fiscalité, excessive, handicape nos entreprises, provoquant à la fois des distorsions de concurrence – nos entreprises ne sont pas compétitives – et une évasion fiscale d’importance. A cet égard, les délocalisations, loin d’être le résultat d’une évolution spontanée des marchés, ne signifient rien d’autre de ce que les créateurs de richesse sont excédés de se voir aussi lourdement imposés. Mais si la hausse des prélèvements obligatoires a trouvé une caution idéologique dans le socialisme – puisqu’il faut faire payer les riches – elle risque de courir à sa perte si le concept même de fiscalité écologique se développe. Qu’on en juge : un impôt fiscal qui fonctionne disparaît de lui-même, les contribuables cessant de polluer pour ne plus être frappés par l’impôt. Aussi, et en toute logique, la fiscalité environnementale ne peut-elle servir de financement pérenne aux dépenses de l’Etat ; elle est donc inefficace, et ne saurait remplacer la fiscalité traditionnelle. Elle ne peut surtout pas remplacer un autre impôt, et toute imposition environnementale laisse supposer l’apparition, pour bientôt, d’autres impôts.

Seulement, les décideurs publics cherchent à promouvoir la « neutralité fiscale », ce qui ne peut se faire que si l’on baisse en parallèle des impôts préexistants.

Les spécialistes, économistes ou hauts fonctionnaires, sont donc prêts à chercher à bouleverser notre ordonnancement fiscal pour trouver un équilibre impossible ; et toute cette énergie qu’ils dépensent, ne va pas à ce qui semble vraiment indispensable : la refonte de notre régime fiscal.

Certes, c’est la crise, et nos finances publiques sont en mauvais état.

Il est vrai que baisser les impôts permettrait de relancer intelligemment l’économie – tel serait un véritable plan de relance libéral –, mais on préfère taxer lourdement les entreprises, et réinjecter l’argent privé, devenu argent public, à des entreprises déficitaires... Tout cela prouve que, quoi qu’on en dise, le keynésianisme continue de dominer le monde. Nous ne l’avons jamais quitté ; et le succès tout relatif des théories néolibérales dans les années 80 doit plus être analysé comme une correction des excès de l’Etat providence que comme une remise en cause du dogme interventionniste. D’ailleurs, le libéralisme économique est loin d’être partagé par la communauté économique, du moins si l’on admet que les paradigmes néoclassiques sont plus proches du constructivisme que du libéralisme véritable qui s’incarnerait plutôt dans les idées de l’école autrichienne.

Or, c’est justement en se fondant sur les paradigmes néoclassiques qu’on en vient à justifier l’intervention de l’Etat pour changer nos comportements : l’économie vient au secours d’une modification en profondeur de notre droit, et avec erreur.

Soyons clairs : il est des comportements intolérables que l’Etat doit interdire et réprimer ; mais s’ils sont délaissés par la plupart des citoyens, ce n’est pas parce que l’Etat les interdit, mais parce que la communauté sociale dans son ensemble les conteste. C’est le cas du meurtre, du viol ou bien encore de l’inceste : ces pratiques ne sont pas suivies parce qu’elles sont contraires à nos valeurs. C’est donc la culture, fruit d’une civilisation, qui nous fait rejeter de tels comportements, et non la volonté toute puissante de l’Etat.

Il en va de même avec la fiscalité écologique. En effet, si les écologistes entendent influencer les comportements, il leur faut d’abord changer les mentalités. Seulement, une lecture statique de l’économie leur laisse croire qu’ils peuvent changer les choses en taxant nos sources d’énergie, des coûts élevés incitant les consommateurs à changer. Mais pour quoi ? Quelles alternatives nous proposent-ils ?

Ce n’est pas en période de crise que les Français ont l’esprit à réaménager leurs maisons, pour transformer leurs chaudières. Ils ont déjà d’autres dépenses, d’autres projets, que l’Etat va perturber par l’instauration d’une énième imposition.

Par ailleurs, la protection de l’environnement doit d’abord être une valeur partagée par tous, pour qu’une réforme étatique, qu’elle quelle soit, se mette à fonctionner.

Mais, de tout cela, les experts n’ont cure, ce qui est pourtant dommage, des actions économiques étant tout à fait possibles à l’instar, notamment, du système d’échange des permis d’émissions de gaz à effet de serre, incitant les entreprises à investir pour polluer moins. Un champ d’intervention ciblé, des alternatives existantes, une souplesse réelle pour les opérateurs économiques : l’écologie peut passer par des mesures économiques.