Au départ, il y a des débiteurs. Ils ont emprunté un argent qu’ils n’ont jamais été en mesure de rembourser. Les banques ont accordé des prêts qu’elles n’auraient jamais dû accepter, mais elles ont été tentées par les agences de l’Etat fédéral américain, qui ont apporté leur garantie et autorisé des taux d’intérêt très attractifs. Un jour, les impayés se succédant, les banques sont devenues elles-mêmes débitrices. Voilà donc la première étape, celle des emprunteurs insolvables et des banques en mauvaise posture.  

On passe maintenant de la dette impayée à la dette nationalisée. C’est le temps des contribuables. En application de la doctrine « too big too fail », qui veut que les banques de grandes dimensions ne peuvent faillir sans déclancher un cataclysme national, l’Etat se porte au secours des établissements financiers en difficulté. Le gouvernement américain a mis en place un plan de sauvetage des banques, avec un fonds de quelque 700 milliards de dollars, qui vient d’ailleurs d’être prolongé pour un an. La FED a racheté des bons du Trésor (donc des créances sur l’Etat) pour quelque 800 milliards de dollars, offrant ainsi aux banques américaines les liquidités dont elles avaient besoin.

L’incidence budgétaire de cette politique (complétée il est vrai par le fameux « stimulus » du président Obama) a été un déficit de 1.500 milliards de dollars, près de 150 % des recettes fiscales, ce qui représente près de 12 % du PIB des USA. Certes, l’addition n’est pas portée entièrement par le contribuable américain 2009-2010, car il est difficile d’accroître les taux d’imposition dans une basse conjoncture. Mais la dette publique devra bien être remboursée par les générations successives de contribuables. Si l’on fait le bilan de cette deuxième étape on dira que, dans l’actif du système bancaire global, des créances sur l’Etat ont été substitués à des crédits sur les particuliers et les entreprises, la dette privée est devenue dette publique, et c’est désormais le contribuable qui prend le relais des débiteurs défaillants.

Une fois la dette nationalisée, va-t-on passer à la dette épongée ?

La dette publique ne se dissout pas facilement dans l’impôt. A partir d’un certain montant, l’ardoise devient trop lourde. En France, avec 55 milliards d’euros le service de la dette représente le deuxième poste du budget annuel. Le contribuable peut-il suivre ?

Certes on peut éponger la dette en s’endettant un peu plus. Mais cette cavalerie est impraticable quand les taux d’intérêt sont élevés. Ils commencent à l’être pour certains Etats, dont la signature est « déclassée ». En temps ordinaire les Etats trouvent à emprunter sur les marchés financiers à bon compte parce que les prêteurs savent que derrière les Etats il y a la masse des impôts payés par les générations successives de contribuables. Mais à partir d’un certain seuil les Etats perdent tout crédit, car il est évident que les recettes fiscales ne sont plus suffisantes pour honorer les engagements. En Europe l’Etat Grec est d’ores et déjà déclassé, et les Etats espagnol et irlandais seraient menacés, à ce que l’on dit. La dette, genre de fuite en avant, débouche donc sur une impasse. Fuir dans une impasse ne peut mener bien loin

Reste alors une autre solution, aussi vielle que la monnaie : celle de l’inflation, qui consiste à éponger la dette en dépréciant la valeur de la monnaie dans laquelle elle est stipulée. Les Anglais y ont recouru très rapidement, la Livre a été dépréciée de 25 %.  Aux Etats-Unis la FED a déjà augmenté sa masse monétaire de façon spectaculaire. Mais le billet vert, rien que déprécié, n’a pas été trop attaqué sur le marché des changes, car ceux qui détiennent des créances en dollars (notamment les Chinois avec quelque 800 milliards) perdraient énormément s’ils devaient les liquider brutalement. Le dollar est donc en sursis. Il bénéficie depuis quelques semaines des difficultés de l’euro, qui souffre de l’indiscipline de quelques Etats membres de la zone. La BCE subit en permanence la pression de gouvernements qui verraient d’un bon œil une politique monétaire plus laxiste qui épongerait une partie de la dette. Peut-être certains Etats, désespérant devant la « politique de l’Euro fort » de Monsieur Trichet, n’hésiteraient-ils pas à quitter la zone, ou à demander des clauses de sauvegarde. Pareille mésaventure s’est produite avec l’Ecu, car dans les dernières années, il n’y avait pratiquement plus personne dans la « grille monétaire », elle avait purement et simplement explosé.

Au contraire de la dette, qui est coûteuse et exigeante, l’inflation semble gratuite et facile. Ce n’est en fait qu’une apparence. Il y a toujours quelqu’un qui paye. L’inflation, hausse du niveau général des prix à la consommation, détruit en effet le pouvoir d’achat. C’est le consommateur, c’est l’ensemble de la population, qui est pénalisé. De plus, l’inflation fausse tout calcul économique, désoriente les marchés en brouillant les signaux des prix et des profits, favorise la spéculation et ruine l’entreprise et les salariés, et finalement crée le chômage massif.

Quand on se demande qui fera les frais de la crise financière, la réponse est donc finalement : tout le monde, tôt ou tard. La seule chance de ralentir, voire d’inverser le processus fatal, et d’éponger progressivement la dette, c’est de faire le chemin à reculons : imposer la rigueur monétaire, réduire la dette en réduisant les dépenses publiques et les déficits budgétaires, accepter les exigences des marchés et la sanction de la concurrence, et associer étroitement la liberté et la responsabilité, seules voies de la croissance économique et du progrès social.

Jacques Garello est professeur émérite à l’Université Paul Cézanne d'Aix en Provence, et président de l’ALEPS. Cet article est initialement paru dans les pages opinions du Figaro en date du 2 janvier 2010.