Pour 2013, le gouvernement entend baisser les déficits de 37 milliards d’euros (1,9% du PIB), alors même que la zone euro et la France sont en (quasi-) récession. Est-ce possible ? Non, à moins que le gouvernement ne s’engage dans un cercle vicieux de course à l’austérité, récession, effondrement des recettes fiscales, austérité supplémentaire (certains économistes de marché parlent de réduction nécessaire du déficit de 50 Mds€ pour arriver ex post à un déficit de 3% du PIB), dépression etc. comme en Espagne aujourd’hui.

Ces 3% en 2013 sont-ils souhaitables ? La réponse est négative. Non seulement ce serait contreproductif pour la France, mais surtout –et c’est le plus important- cela asphyxierait l’Espagne (dont nous sommes le premier partenaire commercial) et l’Italie (le deuxième) qui ont besoin d’exporter chez nous, car leur demande intérieure s’effondre à la suite de leurs plans successifs d’austérité. Nolens volens, la France et l’Allemagne doivent demeurer les deux locomotives de la demande européenne.

Comment, de combien et à quel rythme réduire nos déficits publics ? Quel arbitrage entre réduction des déficits publics et soutien à l’activité ? La question a déjà été tranchée dans le débat économique et dans certains autres pays d’Europe. La première réponse est que les pays qui ont perdu leur crédibilité financière ainsi que l’accès au marché pour refinancer leur dette, partiellement (Espagne et Italie) ou totalement (Grèce, Irlande, Portugal), n’ont d’autre choix que l’austérité : baisser très vite leurs déficits pour retrouver une trajectoire de dette publique soutenable. Pour ces pays, pas de choix possible : soutenir l’activité par la politique budgétaire n’est juste pas possible car personne ne veut leur prêter à des taux raisonnables et les démocraties du Nord sont fatiguées de leur prêter. L’austérité est leur seule solution, dura lex sed lex.

La deuxième réponse est que pour les pays avec crédibilité financière (dont la France, dont les taux d’intérêt à dix ans sont inférieurs à 2,5%), la bonne stratégie de sortie de l’excès de dette publique est une réduction graduelle et crédible des déficits, notamment avec une règle budgétaire contraignante, d’où la ratification actuelle du Traité budgétaire européen (Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance –TSCG). Pas besoin d’austérité drastique, il suffit de s’engager sur un sentier crédible de baisse des déficits et de stabilisation de la dette. Mais, la Commission Européenne et les autres sceptiques disent à la France :

« Le TSCG certes, l’engagement de crédibilité certes, mais commencez dès aujourd’hui à démontrer votre crédibilité en mettant en œuvre votre engagement solennel de déficit budgétaire à 3% du PIB –engagement que nous avons pris tous en semble ».

Et c’est là que nous revenons à notre question initiale : comment renforcer la crédibilité budgétaire de la France (et ses taux d’intérêt faibles) sans entrer dans un cercle vicieux austérité-récession ?

La réponse à ce dilemme est pourtant simple : ce qui compte pour la crédibilité financière est la « soutenabilité » de long terme de notre dette publique. Serons-nous capable d’assurer le service de notre dette dans dix ou cinquante ans ? A cet aune, que la France ait un déficit de 3% ou 3,5% ou 4% en cette période de récession n’est pas important. Ce qui importe est la dette de long terme, or, sans réforme drastique, les déficits de nos régimes de retraite en Europe pourraient faire monter notre dette publique entre 300% et 800% du PIB selon l’économiste Stephen Cecchetti de la Banque des Règlements Internationaux ! La question des déficits futurs des régimes de retraite domine tout le reste (et de très loin) pour ce qui est de la dette publique.

La solution que je préconise est la suivante.

Tout d’abord, la France devrait s’engager en 2013 (et les années suivantes) à une baisse du déficit de 1 point de PIB par an en termes structurels, en réduisant ex ante le déficit public de 20 milliards et en ne le corrigeant pas si les recettes s’effondrent (ou augmentent) plus que prévu. Ensuite, et surtout, réduire la dette publique implicite (celle qui n’apparaît pas dans les comptes publics actuels), qui est essentiellement constituée d'engagements à payer les retraites futures. Pour cela, la France devrait s’engager dans une réforme des retraites qui résoudrait une fois pour toute la question des déficits des régimes de retraite.

C’est ce qu’ont fait les Suédois à la fin des années 1990, avec le système public de retraite à point : chaque Suédois amasse au cours de sa carrière professionnelle des points-retraite. Chaque année, au niveau du pays, la valeur monétaire du point est ajustée de manière à ce que l’ensemble des dépenses de retraite (par points) égale l’ensemble des revenus des régimes de retraites, le tout étant géré par les partenaires sociaux et l’Etat.

Quelques précisions pour les sceptiques. D’abord, cette réforme systémique des retraites n’empêche pas les régimes spéciaux de retraites si l’ensemble des parties le veulent ; ils sont juste payés par les autres retraités et non par la dette. Ensuite, ce système de retraite à points ne signifie pas baisses des retraites (au contraire, la Suède vient juste de les revaloriser), il signifie seulement que la somme des dépenses de retraites égale les recettes ; il revient au débat social et politique de fixer ce niveau en jouant sur les trois facteurs disponibles (niveau des cotisations, niveau du point de retraite, durée de cotisation). Enfin, ce système n’a pas besoin d’être à l’équilibre chaque année ; il suffit qu’il le soit en moyenne sur le cycle économique. Notons que ce genre de réforme systémique des retraites est soutenu par la CFDT.

Cette idée d’arbitrage entre moins d’austérité à court terme et plus de réformes des retraites en 2013 devrait être transposée à l’ensemble de la zone euro. Ceci permettrait de donner de l’oxygène à des pays comme l’Espagne ou l’Italie, étranglée par l’austérité mais avec de considérables problèmes de démographie et de retraites futures.

En pratique, la France assumerait en 2012 qu’elle ne baisserait son déficit structurel que de 1 point de PIB (comme le demande le TSCG) en 2013, 2014… En contrepartie, elle engagerait une réforme de ses régimes de retraites sur le modèle Suédois (ou tout autre système qui s’équilibre automatiquement). Elle inviterait l’ensemble des pays de la zone euro à faire de même. Bien sûr ce genre de réformes systémique demande deux choses. Du temps, mais cela ne doit rien empêcher : peu importe que la réforme des retraites prennent trois ou cinq ans, ce qui compte est que in fine les régimes de retraites soient, par construction, équilibrés. De la crédibilité et de la transparence : pour cela, ces réformes ont besoin d’être évaluées par une instance indépendante, qui confirmera que la réforme votée par chaque pays assurera bien un équilibre financier des régimes publics de retraite.

Cette stratégie aurait des avantages majeurs pour le Président Hollande et son gouvernement. Elle permettrait d’éviter la spirale austérité-dépression qui a détruit la popularité de tous les gouvernements d’Europe du Sud et leur a fait perdre toutes les élections. Elle rendrait plus facile politiquement une réforme des retraites par ailleurs nécessaire (et le gouvernement le sait bien). Enfin, la France, avec la meilleure démographie de la zone euro, aurait à faire moins de réformes des retraites que ses voisins, ce qui lui permettrait, pour une fois, d’apparaître comme le bon élève de la dette publique en Europe.

Jacques Delpla

La version originale de ce texte de Jacques Delpla a été publiée sur le site web des Echos (Blogs Echonoclastes) sous le titre "la retraite des 3%", en date du 2 octobre 2012.