Banques centrales et dirigisme monétaire

Ne nous y trompons pas ! Les banques centrales sont des planificateurs centralisés. Les Etats-Unis, comme les pays du monde entier, d’ailleurs, ont adopté un régime de socialisme monétaire. Historiquement, on appelait socialistes les systèmes économiques dans lesquels l’Etat possédait, gérait, et planifiait l’utilisation des facteurs de production.

Dans les banques centrales modernes, l’Etat possède le monopole de la monnaie, qu’elle soit sous sa responsabilité directe ou confiée à une agence déléguée. Ainsi, le gouvernement et son agence jouent un rôle déterminant dans l’évolution du pouvoir d’achat – ou « prix » – de l’unité monétaire. Ils ont ainsi une influence significative sur une multitude d’échanges commerciaux. C’est notamment le cas des prêts à intérêt dans les secteurs bancaire et financier, et ceci modifie l’allocation de l’épargne et de l’investissement sur le marché.

S’il ne fallait retenir qu’une seule leçon de l’histoire monétaire du siècle écoulé – durant lequel les Etats-Unis ont abandonné l’étalon-or et opté pour une monnaie à cours forcé, c’est-à-dire du papier-monnaie – c’est le désastre absolu que provoquent les gouvernements lorsqu’on leur confie le pouvoir de contrôler la monnaie.

Les excès monétaires des Etats et les avantages de l’étalon-or

Il faut se rappeler que la monnaie n’est pas née par un décret du roi ou du prince. La monnaie est la marchandise la plus communément acceptée comme moyen de paiement dans les échanges, et elle émerge à la suite de nombreuses interactions entre vendeurs et acheteurs sur une aire géographique de plus en plus large. Au fil du temps, des matières premières comme l’or et l’argent ont été adoptées volontairement en raison de leurs caractéristiques pratiques qui facilitaient les échanges sur le marché.

De mémoire d’historien, les gouvernants ont toujours voulu s’approprier le monopole de la création monétaire. Ils manipulent la monnaie afin de satisfaire leur appétit apparemment insatiable au détriment des membres ordinaires de la société qui sont producteurs de richesses. Les souverains rognaient et altéraient les pièces d’or et d’argent de leurs sujets. Les gouvernements modernes – fussent-ils des despotes autoproclamés ou bien des représentants dûment choisis par une majorité d’électeurs – ont usé de leur privilège en faisant tourner la planche à billets pour financer leurs dépenses et distribuer des richesses – en sus du prélèvement effectué par l’impôt. De nos jours, c’est devenu un véritable jeu d’enfant puisqu’un simple « clic » de souris sur un écran d’ordinateur suffit à créer, instantanément, des dizaines de milliards ex nihilo.

Ainsi, l’altération de la monnaie et l’inflation des prix qui l’accompagne habituellement ont fonctionné comme un « impôt caché » sur le patrimoine des citoyens. Comme l’observait justement John Maynard Keynes en 1919 :

"Par une politique d’inflation continuelle, un gouvernement peut confisquer secrètement et anonymement une part significative du patrimoine de ses citoyens. En procédant ainsi, non seulement il confisque, mais il confisque arbitrairement ; le procédé appauvrit la majorité, mais quelques-uns s’en trouvent enrichis. Ainsi toutes les forces cachées des lois de l’économie se trouvent mobilisées au service de la destruction, et cela d'une manière que pas même un homme sur un million n’est capable de comprendre."

Compte-tenu des effets corrupteurs, distorsifs et destructeurs des manipulations de l’Etat dans la monnaie, pratiquement tous les économistes au XIXème siècle recommandaient que le système monétaire fût « ancré » sur une matière première telle que l’or, afin d’empêcher que les gouvernements n’abusent de leur pouvoir pour couvrir leur déficit budgétaire. N’oublions pas ces mots écrits par John Stuart Mill au milieu du dix-neuvième siècle :

"Les fourberies du papier-monnaie, dont la valeur n’est rattachée à aucune référence métallique – ni par la convertibilité ni par aucun mécanisme équivalent –, constituent la démonstration la plus éclatante qu’une théorie économique ait jamais reçue… Les fluctuations en valeur de l’intermédiaire dans les échanges sont trompeuses, et cet aléa rend tout engagement financier à long terme extrêmement précaire…"

Ce serait déjà un grand mal si la quantité de monnaie ne fluctuait qu’avec les accidents de l’extraction du métal ; il est plus grave encore de la laisser entièrement à la discrétion d’un ou de quelques individus ; ces derniers peuvent trouver une série d’avantages à faire varier artificiellement les fortunes ; ils auront toujours intérêt à émettre le plus possible de papier-monnaie inconvertible, compte-tenu du profit qu’ils retirent de chaque émission. Sans compter que tout émetteur a toujours intérêt à baisser la valeur de la monnaie dans laquelle ses dettes sont exprimées – et ceci est valable pour l’Etat… Un tel pouvoir, quel qu’en soit le détenteur, est source de maux intolérables".

Sous un régime d’étalon-or, la véritable monnaie est l’or. Le papier-monnaie et les différentes formes de comptes bancaires, que nous utilisons pour payer nos achats de biens et de services, sont alors des substituts monétaires représentant une certaine quantité de monnaie métallique déposée auprès d’une institution financière et qui peut être exigée à tout moment.

Tout accroissement de la quantité de monnaie sous forme d’espèces, de dépôts ou d’autres comptes bancaires doit s’accompagner d’une augmentation comparable des réserves d’or déposées dans les banques. Tout retrait de l’or déposé dans une banque doit être suivi d’une réduction des espèces, des dépôts et des autres comptes bancaires pour un montant comparable. Sous un régime d’étalon-or, la banque centrale n’a aucun pouvoir ni aucune autorité pour « gérer » l’ordre monétaire.

Plusieurs adversaires de l’étalon-or avancent que cette « règle » inflexible serait trop contraignante pour l’évolution de la quantité de monnaie dans l’économie. Or, comme l’ont toujours souligné ses défenseurs, une certaine inflexibilité est indispensable pour contraindre les gouvernements à respecter la discipline d’un « budget équilibré ».

Sans cette « issue de secours » que constitue la planche à billets, les gouvernements n’ont d’autre choix que de taxer ou d’emprunter une partie de l’épargne privée pour couvrir leurs dépenses. Ceux qui proposent des dépenses doivent ensuite expliquer qui recevra et qui paiera quoi ; ou bien ils doivent solliciter l’emprunt d’une partie de l’épargne de la population, mais au taux du marché, sans dissimuler le coût réel de leurs emprunts. Ces sommes, les prêteurs auraient pu les placer auprès d’emprunteurs privés, et la société ne bénéficiera pas des investissements et de la croissance que ces derniers auraient pu lui procurer.

En d’autres termes, il empêche l’Etat de « monétiser la dette » pour couvrir une part plus ou moins importante de son déficit. Ces sommes empruntées ne tombent pas du ciel, par l’opération de la planche à billets de la banque centrale. Sous un régime d’étalon-or, le gouvernement ne peut plus entretenir l’illusion qu’il est possible d’avoir quelque chose pour rien.

Comme l’économiste autrichien, Ludwig von Mises, le soulignait :

"Pourquoi baser un système monétaire sur l’or? Parce que, pour autant que l’on puisse en juger, et dans un avenir prévisible, l’étalon-or est la seule manière de libérer la monnaie des ambitions et des machinations politiques des gouvernements, des dictateurs, des partis politiques, et des groupes de pression. L’étalon-or est le seul régime qui réponde aux critères de la « monnaie saine » que les partisans de la liberté du dix-neuvième siècle appelaient de leurs vœux, au même titre qu’un gouvernement représentatif, les libertés individuelles et la prospérité."

Milton Friedman et le papier-monnaie « après réflexion »

Même certains partisans de la liberté économique et d’un Etat minimal, il faut bien l’admettre, ont pris la défense du papier-monnaie. Le plus célèbre d’entre eux depuis la guerre était Milton Friedman. Pendant l’essentiel de sa carrière il a maintenu que l’étalon-or constituerait un gaspillage de ressources pour la société. Pourquoi mobiliser des hommes, du matériel et des machines pour extraire de l’or du sol si c’est pour l’enterrer immédiatement dans les coffres d’une banque ? Il vaudrait mieux garder ces ressources précieuses pour produire des biens et des services utiles qui peuvent améliorer notre niveau de vie.

"Comme rempart contre l’arbitraire des banques centrales, construisons une « règle » monétaire, disait-il : augmentons le papier-monnaie au rythme de quelques pourcents par an, sans laisser aux gestionnaires la moindre discrétion en ce domaine."

Mais ce que l’on connaît moins, ce sont les idées que Milton Friedman a développées « après réflexion » dans les années qui ont suivi son Prix Nobel en 1976. En 1986, dans un article intitulé « Le coût du papier-monnaie inconvertible », il estime que, vu les errements et les abus de la gestion monétaire par les gouvernements et les banques centrales, il est « clair comme le cristal » que l’extraction de l’or, son monnayage et son stockage, auraient moins coûté à la société.

A l’occasion de son allocution devant la Western Economic Association sur le thème « Les économistes et la politique publique » en 1985, il déclara que la théorie des choix publics l’avait convaincu qu’à long terme aucun gouvernement ni aucune banque centrale n’aurait jamais intérêt à gérer sa monnaie selon un hypothétique « intérêt général ».

Ceux qui sont au pouvoir ou tiennent les manettes de la planche à billets sont invariablement soumis à des tentations et des avantages politiques à court terme qu’une expansion monétaire peut satisfaire. Il reconnut qu’il avait « perdu son temps » à tenter de faire suivre une règle monétaire aux gouvernements et aux banques centrales.

Dans un autre article coécrit avec Anna Schwartz en 1986 et intitulé « Pourquoi l’Etat s’occuperait-t-il de la monnaie ? », Friedman ne préconisait pas le retour à l’étalon-or, mais concluait que

« soumettre la monnaie et la banque aux règles du marché aurait produit un résultat plus satisfaisant que ce qui a été obtenu par l’intervention de l’Etat. »

L’or et le marché contre la manipulation monétaire

Les risques politiques de manipulation monétaire par l’Etat plaident en faveur de l’étalon-or. Mais il faut y ajouter un argument tout aussi puissant, qui est que la planification centralisée de la monnaie est incapable d’assurer la stabilité, le plein emploi et la croissance à l’échelle d’une économie entière.

Des générations d’économistes et de décideurs influencés par Keynes et la révolution keynésienne – tout particulièrement depuis les années 30 – sont persuadés que les marchés sont potentiellement instables, sujets à de profondes fluctuations de la production et de l’emploi, et ne peuvent être corrigés que par une politique monétaire et fiscale « activiste ».

Ils confondent en réalité la cause et l’effet. C’est la manipulation de la monnaie, du crédit et du taux d’intérêt par la banque centrale qui déstabilise toute l’économie et déclenche périodiquement des à-coups dans la production et l’emploi.

Le fait est que les institutions monétaires et les taux d’intérêt jouent un rôle essentiel dans une économie de marché. Les banques et autres intermédiaires financiers sont censés servir de « messager » entre ceux qui désirent économiser une partie de leur revenu et ceux qui désirent emprunter et investir cette épargne dans des activités rentables. C’est ainsi que se mettent en place le capital, les innovations technologiques, et les moyens de production, permettant de produire efficacement de nouveaux produits et d’anticiper les besoins futurs des consommateurs. Les taux d’intérêt qui se forment sur le marché permettent de coordonner entre eux ces projets d’épargne et d’investissement, de telle sorte que l’horizon et le montant des capitaux investis correspondent à l’épargne réelle, et que les projets puissent aboutir.

La création monétaire des banques centrales donne l’impression que l’épargne disponible dans l’économie est plus importante que ce qu’elle est en réalité. Il en résulte des taux d’intérêt faussés dans le système bancaire, ce qui trompe doublement les emprunteurs potentiels, en leur faisant croire qu’il existe plus d’épargne pour financer leurs projets, et en perturbant la base qui leur sert à calculer l’horizon des projets qu’ils entreprennent.

Ces signaux fallacieux transmis par la monnaie et les taux d’intérêt entraînent des erreurs d’investissement et une mauvaise allocation des emplois dans l’économie. Ceci se termine inéluctablement par une « correction » et un réajustement qui correspond à la phase de récession du cycle économique, immédiatement après l’éclatement de la bulle.

La planification centralisée de la monnaie échoue dans la recherche du « bon » taux d’intérêt ou de la quantité de monnaie « optimale », et ne permet pas de coordonner l’épargne et l’investissement, pas plus que les planificateurs socialistes ne parvenaient à diriger l’agriculture ou l’investissement de toute une société. Ces tentatives de planisme et de dirigisme monétaire par les banquiers centraux illustrent ce que Friedrich A. Hayek, dans son discours à l’occasion de la remise du Prix Nobel, appela la « prétention de la connaissance » : l’illusion de savoir et de pouvoir faire mieux que les acteurs eux-mêmes interagissant sur le marché. Adam Smith avait prévenu que

« le pouvoir de réglementer n’est jamais plus dangereux que lorsqu’il est placé entre les mains de quelqu’un de suffisamment fou et prétentieux pour se croire capable de l’exercer. »

Il n’y a aucun moyen de connaître la quantité optimale de monnaie dont l’économie a besoin, hormis en laissant les participants décider eux-mêmes, par leurs échanges concurrentiels sur le marché, ce qu’ils veulent utiliser en guise de monnaie – la réponse ayant été, historiquement, des marchandises telles que l’or et l’argent. Il n’y a aucun moyen de connaître le taux d’intérêt cible, si ce n’est en laissant les forces de l’offre et de la demande d’emprunts et de crédits se rencontrer, et fixer ce taux au travers de l’intermédiation financière des acteurs privés, sans entrave ni manipulation de l’Etat ou de la banque centrale.

Une constitution monétaire pour l’étalon-or

Finalement, comment pouvons-nous revenir à un étalon-or réaliste et opérationnel ? Sous le régime monétaire actuel contrôlé par les gouvernements et les banques centrales, la méthode la plus simple est que les autorités monétaires arrêtent de créer et d’imprimer de la monnaie ou du crédit. Dans un délai assez bref, il serait possible d’évaluer la totalité des espèces et des comptes bancaires disponibles dans le pays. Un nouveau ratio de conversion serait alors décrété en divisant le total des substituts monétaires par la quantité d’or détenu par l’Etat et la banque centrale.

Un pays peut adopter un régime d’étalon-or en procédant ainsi, répétons-le. Toutefois, pour le préserver à long terme, il faut que le gouvernement et la banque centrale respectent les « règles du jeu » voulant qu’aucune quantité de monnaie ne soit créée et mise en circulation, sans dépôts d’or équivalents dans les comptes bancaires et autres institutions financières.

Pouvons-nous nous fier aux gouvernements et aux banques centrales pour respecter ces règles du jeu? Les tentations de passer outre resteront fortes compte-tenu de l’idéologie de la redistribution, du favoritisme et du clientélisme, ou des multiples demandes de « droits sociaux » qui constituent notre environnement politique.

C’est pourquoi, à long terme, le but de toute réforme monétaire devrait être de dénationaliser la monnaie. C’est-à-dire, sortir la monnaie des mains de l’Etat en abolissant purement et simplement la banque centrale. Celle-ci serait remplacée par des banques privées sur le marché – un authentique système monétaire et bancaire concurrentiel.

Néanmoins, dans l’intervalle, l’étalon-or peut servir de « constitution monétaire », pour fixer des limites contraignantes aux gouvernements qui tenteraient d’abuser de la planche à billets, exactement comme une constitution politique limite – imparfaitement – les abus de pouvoir des monarques en quête de puissance ou des majorités spoliatrices de nos démocraties.

S’il échoue, ce ne sera pas faute d’avoir essayé. Et l’étalon-or peut constituer une étape institutionnelle pour nous rapprocher d’un marché monétaire véritablement libre. Trait_html_691a601b.jpg

Ce texte de Richard Ebeling est tiré d'une allocution prononcée lors d’une conférence parrainée par la Fondation Atlas de Recherche en Economie et le Forum pour la Citoyenneté et l’Entreprise, sur le thème « Les Etats-Unis devraient adopter l’étalon-or » qui s’est tenue à l’Université de Northwood le 29 mars 2011.

La version originale a été publiée sur le site In Defense of Capitalisme, sous le titre "The Gold Standard and Monetary Freedom" en date du 30 mars 2011. Traduction de Stéphane Couvreur, secrétaire général de l'Institut Coppet.