Post sociale-démocratie : laisser agir la philanthropie privée
Par Jean-Pierre Chamoux le mercredi 22 février 2012, 10:41 - Article - Lien permanent
Dans un essai paru en fin 1981, Pierre Rosanvallon annonçait "La crise de l'Etat-Providence". En réalité, il n'en était rien : l'Etat-Providence subissait seulement une poussée de croissance ; l'histoire des années Mitterrand l'a prouvé ! Mais, sous la plume d'un homme connu pour son engagement à gauche, ce titre était provocateur pour le régime socialiste qui ressentait les premiers effets de ses largesses électorales.
Aujourd'hui, la crise étant consommée, il est temps de revenir sur l'argumentation de cet ouvrage et de lui opposer une vision libérale de la Providence !
Peu de temps après la victoire de l'union socialo-communiste, en mai 1981, des difficultés politiques et financières secouaient le nouveau gouvernement. Rosanvallon, avec un peu d'avance sur la maturation ultérieure des phénomènes sociaux et politiques, posait une question que, pour notre part, nous ressentions depuis longtemps et qui est aujourd'hui d'actualité :
"l'Etat-Providence peut-il rester...l'unique agent de la solidarité sociale ?"
Tout en portant son estocade, il poursuivait un peu peu plus loin :
"la perspective libérale...ignore cette dimension du problème...Elle se contente d'opposer les vertus du marché aux rigidités de l'Etat redistributeur".
Il sentait, avec un peu d'avance sur ses collègues, que la redistribution finirait par épuiser un jour l'Etat ; il proposait donc de prolonger l'Etat-Providence par un tissu de solidarités sociales décentralisées qu'il qualifiait comme une "post-social démocratie" ; il suggérait, et il a continué de le faire sous des formes complémentaires depuis lors, non pas de restreindre la redistribution politique dont il constatait la saturation ;mais de la transférer à des échelons territoriaux, en deçà de l'Etat dont il imaginait, à juste titre, qu'il ne pourrait pas éternellement prendre en charge la société entière sans se détruire lui-même !
Trente années ont passé depuis cet essai; la crise se développe avec une rapidité et une force qui en a surpris beaucoup mais qui ne devrait pas étonner : car, si prendre pour redistribuer ne crée aucune richesse, cela en consomme au contraire d'autant plus que que le prélèvement est plus grand ; ce qui arrive aujourd'hui à l'Etat français, à l'Etat grec ou à l'Etat portugais est bien, effectivement, la concrétisation de la menace imaginée par Rosanvallon en 1981 ; cette menace est si pressante qu'elle risque d'étouffer la société, un risque bien plus réel qu'en 1981 !
Confrontée à la menace d'un raz de marée, la démocratie distributive devrait abandonner ses réflexes démagogiques; malheureusement, elle nie tout simplement le risque, comme dans les années 1930 au moment de la "Grande dépression"; à quelques exceptions près, les gouvernements européens sont englués dans la poursuite de solutions aussi complexes qu'inefficaces pour tenter d'échapper à la crise, tandis que la faillite grecque (et quelques autres) est manifeste !
Soyons clair : notre Etat-Providence est en butée ; Rosanvallon renvoyait la redistribution à l'utopie auto-gestionnaire et à la décentralisation dont les moyens, en France, viennent surtout de l'Etat ! Or cet Etat est en dépôt de bilan ! Le consensus mou qui rassemble les démo-chrétiens, les réformistes, une grande partie des néo-gaullistes et des sarkozistes affirme que l'Etat peut encore élargir ses largesses ! Ce consensus est trompeur car, aujourd'hui, la solidarité instrumentée par l'Etat et par ses démantèlements est condamnée à faillir !
Se pose dès lors la vraie question politique :
par quoi remplacer la redistribution publique qui ne fait plus face à ses engagements ? Qui, autre que l'Etat tutélaire, pourrait prendre le relai ?
En d'autres termes : au delà des oppositions entre droite et gauche, que Rosanvallon et d'autres s'efforcent d'entretenir, la très grande majorité des politiques français continue d'affirmer la capacité distributrice de la puissance publique; les uns comme les autres affirment que, sans l'Etat, nul ne peut répartir la richesse ni diffuser le bien-être ; tous semblent également persuadés de l'impuissance des personnes ou des institutions privées à poursuivre autre chose qu'une quête égoïste !.
Mais tous se trompent, intoxiqués qu'ils sont, sans doute, par leur propre discours ! Ils affirment, comme Rosanvallon :
"le scénario libéral...implique automatiquement un retour en arrière...il est lié à un déficit de légitimité...même si sa force d'attraction sur les classes moyennes n'est pas négligeable...ce scénario n'aurait de sens que...au détriment exclusif de la minorité la plus démunie de la population".
Je crois utile de prouver que cette affirmation est inexacte ; d'illustrer, notamment par des exemples nombreux et variés, que la générosité philanthropique est une source sure et durable de redistribution ; d'associer cette forme de générosité altruiste aux phénomènes économiques qui les rendent possibles, qui sont des mécanismes de marché et d'échange ; de rappeler la variété et le caractère foisonnant des innombrables fondations privées que dotent, à travers le monde, tant d'hommes d'affaires et de personnalités soucieuses d'entretenir, au delà de leur mort, le bienfait d'une éducation, d'une formation professionnelle ou d'une création artistique auxquelles ils dévouent leur fortune ! De faire le compte de ces bienfaits et de leur effet sur le développement humain, par exemple en Inde ou en Corée où des universités privées sont mieux dotées et plus efficaces que les universités d'Etat !
Je résume : au coeur de la crise qui secoue l'Europe - et qui fait aussi souffrir l'Amérique - il nous faut redorer le blason du don et du leg volontaire, rendre son rôle social à la liberté de doter, contredire les affirmations trompeuses que je viens de citer et en prouver la partialité : les donateurs publics s'épuisent, sans compter qu'il sont soumis à un marché politique qui oriente leur action vers des buts politiques parfaitement égoïstes, ceux de la conquête des voix.
Les donateurs privés, au contraire, sont divers, multiples et concurrents les uns des autres ; si l'un s'épuise d'autres prennent le relais ; si l'un dit blanc, l'autre dira noir ; si l'un est chrétien, l'autre sera musulman etc. Cette diversité, qui est celle de la vie même, est la meilleure garantie contre les aléas du futur que les politiques publiques ont bien du mal à contrer : nous en avons un exemple criant avec la crise qui nous frappe depuis trois ans, crise que les politiques s'avèrent incapables de conjurer car c'est leur propre prodigalité qui en est, en réalité, la cause profonde !
Le don privé est durable ; il est décentralisé ; lui seul peut être vraiment altruiste car il agit ! Il faut donc lui ouvrir l'avenir et le laisser agir librement !
C'est l'un des thèmes que des institutions comme la notre s'efforcent d'introduire dans le débat public!

Jean-Pierre Chamoux, Professeur émérite à l'Université Paris Descartes, est Président de l'Institut Turgot.
Commentaires
C'est vrai de dire que le don privé est durable, et plus efficace.
Mais faudrait il permettre aux donateurs potentiels de ...donner!
Le Giving Pledge (http://givingpledge.org/) américain est tout bonnement impossible en France. C'est à dire la promesse qu'un milliardaire fait de léguer tout ou partie de sa fortune à une institution charitable, ou éducative.
En cause:
1) Le code napoléonien sur les successions qui est trop rigide, il porte atteinte au droit de propriété, on le voit avec l'affaire Bettencourt. Vous êtes propriétaire d'un bien, d'un K, mais vous devez tenir compte de vos héritiers pour le dépenser.
Donc il faut réintroduire la liberté de tester.
2) L'interdiction de créer des universités privées.
Il me semble qu'une loi du XIXème siècle l'interdit, je n'ai plus les références.
3) Un droit des fondations archaïque, en France il faut un K de 1M€ minimum et des représentants de l’État, en Allemagne il suffit de 250m€ et pas de représentants étatique.
4) L'ISF
Ah le bon temps des dames de charité.
Avoir ses pauvres et gagner le paradis, quel bonheur !
Vous croyez encore au père noël. Il n'y a qu'à regarder tous ce que nos bons patrons donnent aux français en délocalisant à tour de bras pour comprendre qu'ils ne donneront jamais un liard à quiconque, si ce n'est pour gagner encore plus.
le retour de "not' bon maitre ?" pendant qu'on y est ?
Cet article est fort juste... à condition d'assister à une véritable "substitution", c'est à dire un retrait de l'état-providence, spoliateur, réduisant fortement la ponction qu'il inflige à la population et publiquement, annonçant son retrait de diverses activités appartenant au champ de la "générosité".
De cette manière, les altruistes retrouvant les moyens dont on les prive pourront, volontairement contribuer (c'est la différence entre générosité et impôt, ou solidarité artificielle); ils feront bien mieux que l'état dont de toute manière une bonne partie des fonds sont détournés pour servir des intérêts particuliers.
@PPLBLS : pour pouvoir envisager de donner un liard, il faut encore que l'essentiel de nos liards n'aient pas été confisqués -par la contrainte, donc- par l'état. en nationalisant la générosité, devenue un impôt, on en dispense ceux qui en auraient été (c'était le cas au XIXème siècle!) les acteurs naturels.
Cordialement,
AlexL
Il y a une autre façon de voir les choses, qui bien que purement éthique et logique, va beaucoup choquer les France41, PPLBLS et autres Hélios. Accrochez-vous.
1. Je n'ai pas le droit d'aller piquer à mon voisin (appelons-le Pierre) ce qui lui appartient légitimement,
2. ...même si c'est pour le donner à Paul
3. Si je réunis 50 personnes qui veulent piquer à Pierre ce qui lui appartient, ces 50 personnes n'en ont pas plus le droit que moi tout seul
4. s'il y a en France 40 millions de personnes qui veulent piquer aux 20 autres millions ce qui leur appartient, ils n'en ont pas le droit, et notamment pas en désignant quelques-uns d'entre eux pour accomplir ce larcin..
Application du principe que l'Etat ne peut pas avoir d'autres droits sur les individus que ceux que ces individus lui ont délégués librement.
Gérard Dréan
Ce que vous décrivez n'est qu'une nouvelle édition de ce qui a été discuté, voire tenté, de nombreuses fois depuis deux millénaires : le Royaume de Dieu sur Terre (Dieu, celui qui dit quoi apprtient à qui).
Ça alors! Et moi qui me croyais athée...
Pourquoi je fais intervenir Dieu ?
Parce qu'il n'y a que lui pour déterminer sans contestation possible ce qui appartient à chacun, quel est le droit et ce qui est légitime. Une présence tutélaire incontestable (pas forcément divine cependant) me semble toujours supposée implicitement dans toutes les évocations de sociétés libertariennes.
J'aurais pu évoquer aussi quelque chose de moins glorieux. Ce sont des robots qui interviennent dans un roman de science-fiction de A. E. van Vogt, "Le colosse anarchique". Il décrit une société libertarienne (anarchique) où le respect du droit est assuré par les dits robots, qui sont capables de détecter toute mauvaise intention humaine. Ce qui est intéressant c'est que l'auteur, pour faire fonctionner la société qu'il décrit, a été obligé de faire intervenir une force supérieure et inatteignable. Sans quoi, l'homme étant ce qu'il est, il y aurait forcément petit à petit des déviations de la société originelle, qui est en équilibre instable sans force tutélaire, par influence progressive sur les institutions chargées de dire ou de faire respecter le droit.
@ClauZ. Interdiction de créer des universités privées? Cela date aussi, il me semble, d'un décret de Napoléon Ier, de 1808. Mais j'ignore si cela a par la suite évolué.
http://fr.wikisource.org/wiki/D%C3%...
Certains croient à Dieu, d'autres au père Noël ... chez Turgot on croit aux deux semble t'il ...
... il n'empèche que c'est bien le système ultra libéral qui est à l'origine de la crise,... et ce n'est pas terminé.
Dieu, y'en a oui et d'autres non. Mais on croit encore moins à l’État Père Noêl.qu'à celui de notre enfance.
@Bourgeot
"... il n’empêche que c'est bien le système ultra libéral qui est à l'origine de la crise"
Le genre de remarque que l'on lit à longueur de colonnes dans tout les journaux, et il faut que vous veniez ici, pour perdre votre temps à écrire les mêmes fadaises.
Lamentable!
@Gérard Dréan
Vous avez raison en ce qui concerne l'état Père Noèl.
Les temps changent quand même. On avait l'habitude il y a seulement quelques années de voir sortir par magie les centaines de millions dès qu'une contestation un peu prolongée se produisait. Et (quasiment) tout le monde trouvait cela normal.
@Inma
Je viens de lire qu'il s'agit de la loi du 18 mars 1880 votée sous la IIIème République et aujourd'hui de l'article L731-14 qui règlemente la dénomination "université" et tout ce qui en découle.
http://www.legifrance.gouv.fr/affic...
http://videos.arte.tv/fr/videos/un_...
il reste encore un peu de bon sens dans ce bas monde ..
"Les établissements d'enseignement supérieur privés ne peuvent en aucun cas prendre le titre d'universités." Merci, en effet, et cela empêcherait le financement de l'enseignement supérieur par des dons privés, (monopole étatique) mais permettrait, par exemple, le financement de la recherche par le biais d'une fondation (ce qui représente, en aval, un facteur d'influence sur les études supérieurs). C'est une situation absurde, mais c'est étonnant que ce monopole de l'État ne soit presque jamais mis en question.
@France41
Les vieux clichés ont la vie dure !
A l'évidence vous préférez un univers où vous pouvez satisfaire votre bonne conscience en imposant aux autres d'en payer les coûts... Je vous comprends. C'est plus confortable ! Mais ne donnez pas de leçons de morale aux autres.
Je suis profondement convaincu que le modèle libéral de philantropie ne fonctionne que si la majorité des membres d'une société croît en Dieu.
Enfin une réaction de bon sens !
J’invite tous les lecteurs de ce site à lire le discours de Muhammad Yunus pour la réception du prix Nobel de la Paix 2005 (qui aurait dû, d'après moi, être un prix d’économie). Il s’y insurge contre le dogme de la maximisation du profit comme seul moteur des acteurs économiques et rappelle que l’homme n’est pas un être unidimensionnel. Autre ouvrage, sur un thème bien différent, mais qui invite aussi à sortir de l’ornière : celui d’Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo « Repenser la pauvreté ». Ils montrent que la compréhension du phénomène de la pauvreté doit, elle aussi, s’affranchir du clivage intellectuel libéralisme/collectivisme et se baser sur l’observation de ce qui marche et ne marche pas. Observation qui doit aussi tenir compte des cultures qui font que telle solution marche dans un certain contexte et ne marche plus dans un autre. Enfin le livre d’Emmanuel Faber Vice-président de Danone, préfacé par Frank Riboud, "Chemins de traverse : Vivre l’économie autrement" donne encore une approche de ce type. Tous ces auteurs sont des praticiens qui collent au "terrain".
Concernant le problème de la redistribution il y a une chose qu’on ne voit pas c’est qu’une politique publique est nécessairement monolithique et encadrée par des règles rigides pour ne pas tomber sous l’accusation du "deux poids deux mesures". Elle est mise en œuvre dans un contexte administratif où l’attention portée aux situations concrètes est impossible. Il en résulte mécaniquement un gâchis dû au fait que certains bénéficiaires n’ont pas besoin des aides distribuées, inversement d’autres n’ont pas accès à l’aide par manque d’information, par fatalisme ou pour d’autres raisons, enfin certains se spécialisent dans la chasse aux aides. Dans ces conditions une partie de la dépense est inutile ou carrément gaspillée et celle qui n’est pas faite car elle n’atteint pas son but engendre d’autres coûts à travers le chômage la santé, la petite délinquance etc. Qu’on se rappelle la parabole de Frédéric Bastiat à propos du vitrier qui faisait casser des carreaux pour faire marcher son commerce. Un autre coût de l’aide vient de l’application des règles qui engendre une administration très lourde.
Il n’y a pas de système parfait mais on peut difficilement douter que la décentralisation de type ONG ou fondations permette, au moins en principe, d’être beaucoup plus près des réalités. L’Etat pourrait rester garant de l’utilisation des aides conformément à leur objet déclaré. Cette forme de contrôle pourrait être financièrement aussi légère qu’efficace.
Cette semaine, la famille Romney a rendu publics ses rapports d’impôt pour les années 2010 et 2011. On a ainsi pu apprendre qu’ils ont donné l’équivalent de 16,5% de leurs revenus à des organismes de charité.
Pour l’année 2010 (le rapport d’impôt de 2011 n’a pas encore été rendu public), la famille Obama a donné l’équivalent de 13,6% de leurs revenus à des organismes de charité..
Pour l’année 2010 (le rapport d’impôt de 2011 n’a pas encore été rendu public), la famille Biden a donné l’équivalent de 1,4% de leurs revenus à des organismes de charité.
Repris du blog 'antagoniste'
@Edgar
Vous avez tort car on ne peut pas être riche si on croit en Dieu (vraiment) :
« il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un riche d'entrer au royaume des cieux » (Évangile de Marc, 10,25, Évangile de Matthieu 19,24, Évangile de Luc 18,25).
Le grand point de départ des thuriféraires de l'Etat providence a été de tourner en dérision la charité chrétienne!
Cf. http://blog.georgeslane.fr/category...