Ce livre rencontra un succès analogue à ceux que le public réserva pendant plus de quarante ans aux essais de Jean Fourastié. Marseille était de la même veine que Fourastié ; il le reconnaissait lui-même et le citait souvent, se référant à sa méthode et à ses enseignements. C’est pourquoi le jury du Prix Fourastié-Nodal n’hésita pas à le couronner en 2005, à l’occasion de la ré-édition de « La guerre des deux France » en poche.

Le regard de Jacques Marseille sur la société contemporaine était en effet semblable à celui que Jean Fourastié posait sur cette période d’après-guerre qu’il nomma « les trente glorieuses ». L’effet vertueux de la productivité améliora considérablement le bien-être pendant la reconstruction (1945 à 1975). Cet effet, Marseille démontra qu’il n’a pas disparu: les trente années suivantes (1975 à 2005) confirmèrent et prolongèrent la transformation de notre pays, son enrichissement, ses performances et même sa compétitivité. Nous avons joui, affirmait-il, d’une seconde période vertueuse dont les fruits ont été socialement partagés; notre drame fut de ne pas en avoir été plus conscients que ne le furent en 1975 les lecteurs de Fourastié qui peinaient à croire que leur pays était enfin devenu riche, trente ans après la guerre !

Contrairement à l’impression dégagée par son titre, le livre que le Prix Fourastié-Nodal couronna en Sorbonne le 7 février 2005 1 était une leçon d’optimisme au seuil du nouveau siècle. Car, si la France se croit malade, en déclin, en dérive, les faits économiques démontrent le contraire : les français vivent mieux, plus longtemps ; ils sont plus riches et plus entreprenants qu’il y a trente ans ; le pays s’est ouvert au vent du large, ses entreprises ont conquis le monde, ses cadres relèvent le défi de la modernité.

Pourquoi la morosité domine-t-elle alors l’opinion nationale ? Pourquoi, dans ces conditions, consommons-nous un tel volume d’anti-dépresseurs ? Serions-nous schizophrènes?

Jacques Marseille tenta de répondre à ces questions après avoir fait le bilan. Son constat est ternaire : il décrit d’abord les nouvelles « trente glorieuses », très différentes il est vrai des précédentes ; il analyse ensuite les « métamorphoses » de la société françaises au cours de cette récente phase historique ; il diagnostique enfin le « paradoxe » qui qualifie de « piteuses » les années que nous venons de vivre (2), alors que nous n’avons jamais eu autant de richesse matérielle à nous partager!

Avec une croissance plus faible qu’auparavant, ses retombées sur la vie quotidienne sont plus ténues, moins sensibles au jour le jour. Cela renforce l’impression, contredite par la vérité des chiffres, que nos revenus et notre niveau de vie stagnent. Les progrès sont toutefois tangibles, soulignait l’historien. Mais la nouvelle croissance n’est plus industrielle ; elle repose sur des services annoncés par Fourastié et répandent un progrès qui n’est plus celui de la société manufacturière.

La France a beaucoup changé: Marseille illustrait sa métamorphose par de nombreux exemples. Cela accentuait, pour lui, la divergence entre cette fraction de la population qui assume son risque existentiel au prix de revenus élevés mais fluctuants et dont la vie est conditionnée par le changement et par l’adaptation (la France qui gagne) ; et l’autre fraction de notre population, protégée contre le principal risque d’aujourd’hui, celui de perdre l’emploi (la France qui stagne), protection contre le risque qui entraîne sa neurasthénie.

Ce diagnostic a de profondes racines historiques, Charles Péguy le formulait déjà en 1907 : « il y a celui qui est derrière le guichet, et celui qui est devant…Là est la grande, la vraie séparation de la France » (3).

Marseille stigmatisa trois causes contemporaines du mal français qu’il baptisa ironiquement « les trois piteuses » : l’impuissante boulimie du système public, les bafouillages de notre éducation nationale et les gémissements du syndicalisme français.

Les institutions, concluait-il, donnent les fruits que l’on attend d’elles : construits pour répondre aux problèmes d’un autre temps et dans un contexte qui n’est plus, notre Etat, notre éducation et nos syndicats s’avèrent rétifs au changement qu’ils repoussent, par crainte que l’on récuse leur légitimité. Au surplus, la croissance et la productivité ayant eu raison des tâches pénibles que l’usine d’aujourd’hui confie à des machines au point que le prolétariat ouvrier disparaît : il n’y a donc plus de troupes à défendre contre « l’exploitation de l’homme par l’homme » ; cela n’a plus de sens sous nos climats.

L’exemple emblématique est celui du docker : conducteur d’engins coûteux, opérateur spécialisé travaillant moins de 35 heures par semaine, c’est un agent technique professionnel dont le salaire dépasse celui de l’ingénieur débutant ; seigneur du port, il n’est plus prolétaire ! Le camionneur, par contre, porte le poids du risque et subit les aléas d’une société instable. Ces deux exemples illustrent le renversement des perspectives sociales entre les glorieuses de Fourastié et celles de Marseille.

Sensible à l’aphorisme qui affirme que « l’on ne peut tomber amoureux d’un taux de croissance », il donnait du corps et du sang aux indices qui prétendent synthétiser les phénomènes sociaux et tentait d’en induire les conséquences pour agir. Action qui ne saurait, cependant, reproduire les recommandations du Plan d’Etat de l’époque où vécut Fourastié car nos références ne sont plus celles de la reconstruction .

Citant Schumpeter avec un peu de nostalgie (pp. 111 & 253) Marseille regrettait le peu de cas que nous faisons du mot français que le monde entier emploie pour symboliser l’initiative économique : l’entrepreneur ! Il regrettait même que Fourastié ait un peu négligé l’entreprise comme facteur de progrès, au profit d’un concept plus abscons : « comme si la productivité, à laquelle il attribuait tous les mérites se réalisait en dehors et presque malgré (les entreprises) » ! (p.112)

En définitive, la « guerre des deux France », illustrée par Marseille, n’oppose pas seulement ceux qui vivent protégés à ceux qui vivent exposés, ceux qui attendent devant le guichet de Péguy  à ceux qui dorment derrière ce même guichet. Cette guerre oppose, en chacun de nous, « le perçu et le réel…et la recherche éperdue du bonheur dont on mesure assez qu’il ne se cache pas dans un livre de recette » (p.250).

On le disait plus haut : un historien, certes ; mais aussi moraliste, comme l’était Fourastié! Adieu, Jacques, et merci de ta brillante leçon !

Jean-Pierre CHAMOUX, Président du Comité Jean Fourastié.

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NOTES

1) - édition de poche publiée dans la collection « Tempus » n°91, Perrin, Paris (2005).

2) - En présence de très nombreuses personnalités dont le recteur Pierre Tabatoni, de l’Institut ; ses deux prédécesseurs à la présidence du Comité : MM. Michel Albert, actuel secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales & politiques et Jean Cluzel, secrétaire perpétuel honoraire de la même Académie ; du donateur du Prix Jean Fourastié, M.Louis Berreur, fondateur de Nodal consultants etc.

3) - Référence à l’ouvrage de N. Baverez paru chez Flammarion en 1997 : « Les trente piteuses » dont le propos est poursuivi par son plus récent succès: « La France qui tombe » paru chez Perrin en 2003.

4) - Reprise du « Cahier de la quinzaine » (6 oct. 1907) publié dans « Situations », Gallimard (1940) pp. 157-8.