Ecole de Chicago et Ecole autrichienne : des divergences fondamentales
Par Xavier Méra le dimanche 24 octobre 2010, 18:01 - Note de synthèse - Lien permanent
La tradition libérale est généralement associée à deux écoles contemporaines de pensée économique.
D'un côté, l'école de Chicago, dont le représentant le plus fameux fut sans doute Milton Friedman. De l'autre, l'école autrichienne dont Friedrich Hayek fut la figure la plus reconnue.
On est souvent tenté d'ignorer ou de diminuer leurs différences, peut-être pour des raisons stratégiques. Il devrait néanmoins être clair que les affinités entre les deux écoles sont largement surestimées, chez les libéraux comme chez leurs adversaires, et superficielles quand elles existent bien. L'importance conceptuelle, stratégique et pratique de ces considérations peut difficilement être sous-estimée.
Un désaccord épistémologique
Tout d'abord, le fait est que les deux écoles sont en désaccord fondamental d'un point de vue épistémologique. Comment découvre-t-on des "lois économiques" si cela est possible? Qu'est-ce qu'une preuve en la matière et comment valide-t-on les propositions? Sur ces questions, entre autres, Chicago et Vienne sont irrémédiablement opposées. Il suffit de lire quelques pages de Friedman, notammentEssays in Positive Economics, et du mentor d'Hayek Ludwig von Mises, par exempleThe Ultimate Foundation of Economic Science, pour s'en rendre compte. Quelles sont les implications de ce fait? Il signifie que même lorsque les deux écoles arrivent à des conclusions similaires, elles ne peuvent pas avoir toutes raison. Au moins une est dans l'erreur. Si la conclusion est correcte, elle a été faussement démontrée.
Négliger les différences d'approches entre les deux écoles parce qu'elles aboutiraient aux mêmes conclusions revient à dire qu'on se fiche de la question épistémologique fondamentale. Certains rétorqueront: "Et alors? Quelle importance, l'épistémologie?". La réponse est que se moquer de la question fondamentale n'est rien moins que se moquer de la réalité. Quelle raison resterait-il alors de dérouler avec insistance un argumentaire "démontrant la supériorité" de choix politiques libéraux en termes de ses conséquences économiques? A part de rationaliser a posteriori auprès de ses interlocuteurs des conclusions qu'on avait arbitrairement choisies à l'avance, il n'y en a pas, puisque justement, on a refusé de se demander comment ces propositions pouvaient être fondées.
Un exemple connu de divergences: la théorie monétaire
Par ailleurs, les conclusions sont moins similaires qu'on ne veut bien le voir en général. C'est exactement ce à quoi on devrait s'attendre étant donné les différences de fondements épistémologiques. L'exemple le plus évident et le plus connu, que nous ne détaillerons pas ici, est l'analyse de la politique monétaire et des crises économiques. A la recherche des causes de la crise de 1929 et du marasme qui a suivi, les deux écoles se sont certes accordées à expliquer que cela avait forcément quelque chose à voir avec la politique monétaire. Mais les affinités s'arrêtent là. En réalité bien sûr, les monétaristes friedmaniens sont d'avis que la Fed a à l'époque failli à créer assez de monnaie.Au contraire, les autrichiens pointent généralement du doigt la création monétaire des années 20 comme la source principale de distorsions massives qui appelaient un jour ou l'autre un douloureux retour à la réalité. Pour eux, le remède monétariste ne fait qu'ajouter au problème initial. C'est Anna Schwartz et Milton Friedman (A Monetary History of the United States, 1867-1960) contre Murray Rothbard (America's Great Depression). Cet exemple reflète des conceptions très différentes de la monnaie et de la "macroéconomie" en général. Si quelqu'un se demande encore pourquoi on devrait se casser la tête avec ces débats abstraits, il va sans dire que l'identification des causes et remèdes non seulement de la grande dépression mais de la crise actuelle en dépendent.
Des conceptions radicalement différentes de l'économie du droit
L'exemple qui suit est moins connu mais d'une importance fondamentale pour ses implications politiques et sociales. Alors que l'autrichien Murray Rothbard remettait au centre des réflexions tant économiques qu'éthiques la propriété dès les années 1960, on faisait de même du côté de Chicago avec Ronald Coase, Harold Demsetz et Richard Posner. Et on arrivait à des conclusions radicalement différentes.Bien sûr, si on se contente de dire que la propriété doit avoir une place centrale dans l'analyse, on aura l'illusion d'une communauté de pensée entre les deux écoles. En effet, dans les deux cas, il est question des "droits de propriété" comme clé des conditions de la prospérité. Sauf qu'il faut bien se rendre compte que lorsqu'on parle du respect des droits de propriété sans plus de précision, on ne dit pas grand chose.
Tout régime politique définit et défend une certaine configuration de droits de propriété. Aucun ne peut être neutre en la matière. Un régime socialiste de type soviétique par exemple, ne nie aucunement la propriété. Que le mot soit banni de la rhétorique de ses défenseurs ne peut rien y changer. La différence entre tous les régimes possibles est la réponse aux questions "qui est propriétaire de quoi? Qui décide pour qui ce de qu'on fait avec quoi?". Même le régime soviétique a apporté sa réponse, de nature collectiviste et totalitaire, à ces questions.
La réponse libérale est classiquement qu'on doit reconnaitre à chaque homme la pleine "propriété" de son corps ou, dit autrement, la libre disposition de soi. Ensuite, la séquence logique des appropriations légitimes se décline de la manière suivante. Les premiers occupants de ressources trouvées dans leur environnement naturel en deviennent propriétaires en y "mêlant leur travail", pour employer l'expression bienvenue de John Locke. Puis ils deviennent propriétaires des biens qu'ils produisent en transformant ces ressources. Ensuite, ils peuvent devenir propriétaires des biens produits par d'autres par le don ou l'échange volontaire de leurs produits. De là la défense du "marché libre", réseau des échanges volontaires entre adultes consentants et la condamnation du meurtre, de l'esclavage, du viol, du vol, etc., qu'ils soient initiés par des personnes privées isolées, par des organisations mafieuses ou même institutionnalisés par l'État.
Du point de vue de la théorie économique, la question est grosso modo la suivante. Quelle différence cela fait en termes économiques que les droits de propriété soient assignés de telle ou telle manière? Autrement dit, quel est l'impact de tel ou tel régime sur le bien-être des personnes? Les conditions de la prospérité sont-elles favorisées en présence d'un régime libéral par rapport à un autre?
Pour les autrichiens, les conclusions en la matière sont sans ambiguïté. Alors que la première mise en valeur, la production et l'échange volontaire bénéficient subjectivement à toutes les personnes impliquées, l'emploi de la force privée ou institutionnalisée garantit au contraire que les gains subjectifs des uns aillent de pair avec les pertes des autres. Et plus le régime est libéral, plus les conditions de la prospérité sont réunies et les niveaux de vie élevés car la division du travail peut opérer à plein et être correctement orientée vers la satisfaction des gens en tant que consommateurs. A contrario, les incitations à une première mise en valeur, à la production et à l'échange volontaire sont diminuées dès lors que l'expropriation de leurs fruits est institutionnalisée et donc anticipable. La division du travail est alors entravée et redirigée vers la satisfaction des bénéficiaires des coups de force.
Coase et le "coût social"
Le tableau est quelque peu différent du côté de Chicago. Oui bien sûr, ces auteurs pensent que des droits de propriété privée bien délimités et librement transférables sont des conditions favorables de la prospérité. Mais l'affinité s'arrête là. Pour comprendre quelle direction la démarche de Chicago nous invite à prendre, on peut reprendre un des exemples utilisés par Ronald Coase (photo, à droite) dans son article fondateur de l'analyse économique du droit made in Chicago, The Problem of Social Cost :Mettre à l'abri le champ du dommage infligé par le chemin de fer, c'est faire subir un dommage aux propriétaires des trains et vice versa. En effet, ils devraient alors compenser le propriétaire du champ grâce à une somme que ce dernier jugerait suffisante ou investir dans une technique faisant en sorte que le dommage ne soit pas provoqué. C'est le "dommage" que le chemin de fer devrait supporter. Donc pour Coase, "la véritable question qu'on doit trancher est: doit-on permettre à A d'infliger un dommage à B ou doit-on permettre à B d'infliger un dommage à A? Le problème est d'éviter le dommage le plus sérieux."
A ce stade, deux observations doivent être faites. Premièrement, Coase suggère ici que le but à poursuivre pour le législateur et les tribunaux est de maximiser la "richesse sociale" (ou de minimiser les coûts sociaux, cela revient au même). Ce point de vue sera explicitement repris et étoffé par un de ses disciples, Richard Posner. En fait Posner va plus loin en proposant rien moins qu'une nouvelle définition de la justice entièrement basée l'objectif de maximisation de la richesse: "un acte injuste est défini comme un acte qui diminue la richesse de la société" (cf. The Economics of Justice, p. 74). Autrement dit, l'économie du droit ne relève plus simplement de l'analyse économique positive mais devient une philosophie du droit.
Deuxièmement, si une négociation pouvait se faire sans coût entre les protagonistes, Coase explique qu'ils trouveraient tout seuls la solution la plus favorable en termes d'allocation des ressources, celle qui minimisent les coûts sociaux quelle que soit l'allocation initiale des droits de propriété sur le champ à l'un ou à l'autre. Mais comme dans la plupart des cas, des "coûts de transaction" vont venir entraver ce processus, les coûts sociaux ne pourraient être minimisés que par l'intervention d'un juge tranchant en fonction des critères suivants. Si les dépenses requises pour protéger le champ sont plus élevées que le manque à gagner du fermier lié à la destruction de son champ, alors les coûts sociaux seront minimisés en tranchant en faveur du chemin de fer. Si elles sont moins élevées, l'objectif de maximiser la richesse sociale commande de trancher en faveur du fermier.
La réponse des autrichiens
Les autrichiens sont en désaccord à chaque étape du raisonnement. On en mentionnera deux ici. Premièrement, l'analyse économique en tant que telle ne saurait conclure quoi que ce soit en matière de justice, ce n'est pas son objet. Donc, à supposer que l'objectif de maximisation de la "richesse de la société" ait un sens, il reste encore à montrer pourquoi il faudrait le poursuivre au détriment d'autres valeurs.Deuxièmement, la satisfaction ou "utilité" n'est pas mesurable pour un individu et ne peut donc être l'objet de calculs arithmétiques établissant si oui ou non les propriétaires de trains gagnent plus ou moins que ne perd le fermier. Il est possible bien sûr qu'ils gagnent plus ou moins en termes monétaires mais ce n'est pas la même chose.
En corollaire immédiat, il s'ensuit qu'on ne peut pas sommer les degrés de satisfaction de différents individus et ainsi déterminer une sorte de bien-être collectif ou d'utilité publique. Ce qui se passe dans notre exemple, c'est qu'en manquant au respect de la règle du premier arrivé, en dégradant la propriété du fermier, les exploitants du chemin de fer augmentent leur satisfaction au détriment de celle de ce dernier, et pour ce qui est des effets directs sur le bien-être des protagonistes, c'est tout ce qu'on peut en dire. En somme, dès qu'on gratte un peu le vernis superficiel des mots, on découvre que derrière une terminologie commune aux deux écoles (et à tous les économistes), "satisfaction", "utilité", "richesse", se cache un monde de différences.
L'objectif de maximisation de la richesse sociale contre le libéralisme
Par ailleurs, on doit bien réaliser que le genre de "libéralisme" défendu par Posner lorsqu'il propose des recommandations pour les juges et devient ainsi philosophe du droit plutôt que simple économiste, est en porte-à-faux avec la version classique que nous avons exposée. Chacun aura compris que Posner se moque des règles d'appropriation par le premier usage, la production et l'échange volontaire, puisque selon lui, cela pourrait bien être au fermier de payer le chemin de fer pour régler le problème. Mais on n'aura pas appréhendé à quel point l'aspect normatif de l'économie du droit de Chicago tourne le dos à la tradition libérale sans les bons mots du philosophe libertarien Hans-Hermann Hoppe (cf. Chicago Diversions) qui parodie ainsi l'argument de Coase:
On n'a évidemment pas vu Coase ou Posner tenir de tels propos mais il est clair qu'Hoppe illustre parfaitement par cette satire la nature perverse, aux regards des canons éthiques libéraux, de leurs arguments. On pourrait d'ailleurs appliquer la même "logique" pour n'importe quel vol. Après tout, selon ce raisonnement, si on empêche un cambrioleur d'agir, on lui fait subir un "dommage". Rien ne permet de dire a priori pour qui le dommage est le plus important, si on pouvait mesurer ce genre de choses.
En parlant de vol, une déclinaison de la philosophie de Posner a d'ores et déjà été entérinée par les pouvoirs judiciaires américains et devrait établir un précédent important puisqu'elle a été validée par la cour suprême. C'est bien sûr l'affaire Kelo vs City of New London, dans laquelle l'expropriation d'une maison privée par la ville au bénéfice d'autres personnes privées a été jugée légale sous prétexte que les projets de ces derniers promettaient un développement économique spectaculaire dans la région (et la hausse des recettes fiscales qui l'accompagne...). D'une façon générale, les jugements favorables à de telles expulsions sous prétexte d'utilité publique, ou aux politiques de restriction d'usage du sol par leurs propriétaires légitimes ("smart growth") au même motif, peuvent trouver une justification par les thèses de l'école de Chicago si on considère leurs prémisses comme valides.
Mais la philosophie posnerienne peut avoir quantité d'autres implications toutes aussi scabreuses. Posner dit lui-même que le peuple américain serait plus pauvre si Henry Ford avait vécu reclus comme un moine (Cf. The Economics of Justice, p. 77). Poussons à son paroxysme cette logique. Les implications sont claires: l'objectif de maximisation de la richesse totale aurait exigé autant que possible de forcer Ford à devenir ce qu'il est devenu s'il avait eu la mauvaise idée de choisir le monastère. Plus généralement, on pourrait tout aussi bien mettre en balance la valeur supposément mesurable du temps de loisirs que les gens se réservent égoïstement avec celle de la production perdue à ne pas travailler à pleine capacité. Quand le calcul nous dirait que décidément, les loisirs de X ne valent pas la richesse qu'il omet d'offrir à la société en ne passant pas sa vie au travail, alors il serait justifié de condamner X aux travaux forcés. Si l'on pousse jusqu'à l'absurde le raisonnement de Posner, la collectivité ne peut pas se payer le luxe d'un marché libre du travail !
L'analogie avec les pratiques de l'URSS, où celui qui ne travaillait pas pouvait être condamné pour parasitisme, laisse songeur quant au supposé libéralisme de l'actuelle école de Chicago: le concept de maximisation de la richesse collective qu'elle promeut peut fournir une "justification" à nombre d'actions de nature clairement totalitaire.
Conclusion
En somme, les Autrichiens et les économistes de Chicago ont des visions du monde très différentes. Ils ont une façon radicalement opposée de concevoir la théorie économique et ont des désaccords persistants sur ses conclusions. Ceci a des implications pour le débat politique dans la mesure ou on ne peut mobiliser leurs conclusions divergentes au service d'une même cause. Par ailleurs la philosophie sociale de la "maximisation de la richesse" introduite par l'école de Chicago depuis les années 60 piétine allègrement la conception traditionnelle des droits individuels dans la pensée libérale. Les libéraux (et les autres) ne doivent pas s'y tromper.
Ce texte a été initialement publié sur le site de l'Institut Hayek.
Commentaires
Monsieur Méra,
J'ai beaucoup apprécié ce résumé très pédagogue. Ce sont des éclaircissements essentiels pour les néophytes. J'ai toutefois quelques réserves.
Premièrement, l'école de Chicago n'est pas définie par le courant Law & Economics, et le choix de Friedman et Schwartz, un livre de 1962, pour symboliser l'actualité de la pensée de l'école de Chicago me semble un peu dépassé. Je peux comprendre que pour des soucis de concision vous vous soyez limité, mais je ne crois pas que le paradigme Coase/Posner soit représentatif de ce qui définit l'école de Chicago. Posner n'est d'ailleurs même plus représentatif de ce qu'est le Law & Economics tellement sa pensée a évolué depuis les années 70 (alors que le Law & Economics stagne). Pour parler de l'école de Chicago, et la critiquer, vous auriez pu évoquer leur vision de l'équilibre, les équilibres partiels, les anticipations rationnelles, l'efficience et l'hypothèse de marchés financiers efficients, l'utilisation outrancière d'agrégats, les cycles dits « réels », l'économie de l'information, etc. Les points de divergence entre l'école autrichienne et l'école de Chicago ne manquent pourtant pas.
Et par ailleurs je sais qu'il y a une riche littérature qui critique le théorème de Coase, et s'il est interprété de façon normative je suis assez d'accord avec ce point de vue. Mais je me demande si une réponse plus nuancée ne serait pas de dire que lorsque le théorème est interprété de façon positive plutôt que normative il a un certain mérite. Dire que bien définir les droits de propriété rendra possible une certaine négociation pour allouer les droits de façon à éviter les conflits n'a rien de franchement incompatible avec l'école autrichienne, et encore moins la critique de l'approche « nirvana » de Pigou dont il est question dans la moitié de l'article. Non seulement ça, mais le théorème de Coase est justement interprété par l'école de Chicago dans la plupart des cas de façon positive, contrairement au paradigme Law & Economics à l'origine de cette interprétation normative.
Malgré ces petits points de désaccord, j'espère continuer à vous lire sur le site de l'Institut Turgot et de l'Institut Hayek.
Mathieu Bédard
Les économistes de Chicago savent très bien que la valeur n'est pas mesurable. Mais ils refusent d'en tirer les conséquences dans la mesure où cela les priverait d'une partie de leur prestige et de leur gagne-pain
-- en les forçant à reconnaître le caractère fondamentalement arbitraire de leurs calculs, ainsi que des conclusions normatives qu'ils prétendraient en tirer.
@ Mathieu Bédard,
Je n'ai aucunement prétendu dans cet article que l'école de Chicago est définie par l'approche Law & Economics mais plutôt que l'approche Law & Economics à la Coase/Posner relève de la tradition de Chicago, ce qui est évidemment exact.
Et il devrait être clair que l'article n'a pas pour objet de "symboliser l'actualité" de la pensée de Chicago, et certainement pas de symboliser l'actualité d'une tradition en 2010 avec un livre de 62.
Et évidemment les points de divergence entre les écoles ne manquent pas. Et plus il y en a, moins il y a de possibilités qu'ils soient tous représentés dans un bref article. Sur le critère implicite de cette critique, il ne peut pas y avoir d'articles satisfaisants, car parler d'un aspect exige d'en omettre d'autres.
On pourrait bien ajouter que le tableau que je dépeins est simplifié car il existe des divergences significatives à l'intérieur des deux écoles.
Enfin, je ferais remarquer à Mathieu Bédard que la discussion sur l'aspect normatif de Law & Economics servait simplement à souligner qu'il se mariait mal avec la conception libérale traditionnelle des droits. Ce qui concerne l'école autrichienne est autre chose, c'est l'aspect positif, et c'est l'objet d'une section dans l'article, section qui décrit une différence radicale de traitement. Votre brève description de ce que serait cette approche positive ne correspond manifestement pas à ce que j'en ai décrit, ce qui explique certainement une différence d'appréciation en ce qui concerne le "degré de compatibilité" des approches autrichienne et de Chicago.
Je ne suis pas économiste et n'ai même pas fait d'études d'économie. Mais je trouve quelque chose de bizarre dans l'exemple développé par Ronald Coase. Il semble confondre « richesse de la société » et richesse de la compagnie de chemin de fer. Comment expliquer une telle confusion ?
Je pense que c'est parce que R. Coase oublie dans son cas de figure le troisième larron. Est-ce un pur hasard si une ligne de chemin de fer passe à côté du champ pollué par ses locomotives ? Évidemment non. Qui en effet a décidé de la création de la ligne ? Qui a décidé ou entériné son tracé , fût-ce au terme d'une enquête d'utilité publique ? Qui a procédé aux expropriations de terrain ? Qui a rédigé le cahier des charges de l'exploitation de la ligne ? Qui en a finalement accordé la concession ? Mais oui, bien sûr ! L'État.
Parce que d'une part la compagnie de chemin de fer, privée ou publique, est le bras armé de l'État et parce que l'État est réputé agir pour le bien de la communauté nationale d'autre part, on en arrive à confondre « richesse de la société » et richesse de cette entreprise : ce qui est bon pour GM est bon pour l'Amérique. L'étape suivante logiquement c'est de mettre l'État au service d'organismes publics ou privés contre la propriété individuelle.
Comment ce tour de passe-passe est-il possible ? C'est que, même dans nos États de droit, il n'existe pas de « pleine propriété » individuelle. Oui, qui est propriétaire de quoi ? That is the question.
« La réponse libérale, dîtes-vous, est classiquement qu'on doit reconnaitre à chaque homme la pleine "propriété" de son corps ». Mais ce n'est pas le cas ; l'État m'interdit d'aliéner à titre onéreux le mien, tout ou partie (à part mes cheveux peut-être, mais je n'en ai plus). Décidément, la réponse libérale part mal. De fait on n'a la « pleine propriété » de rien, sauf de quelques objets de consommation courante, et encore. Je n'ai la « pleine propriété » ni de ma maison, ni de ma voiture, ni de ma télé, ni du champ dont j'ai hérité, ni de mon épargne ni de mes revenus. L'explication est simple : je paie des impôts, des taxes, des prélèvements sociaux, des redevances sur tout ça et en plus mes biens sont soumis à des réglementations contraignantes et coûteuses. Or impôts, taxes, prélèvements, redevances ou réglementations sont des droits de propriété que s'attribue l'État sur ce que je « possède ». Et celui-ci n'a rien d'un partenaire dormant : il aggrave sa fiscalité comme bon lui semble. Il a même des droits sur mon argent liquide ; il prélève sa TVA sur tout ce que j'achète quand je sors mon portefeuille ou ma carte de crédit.
Oui, qui est propriétaire de quoi ?
Louis,
En effet, on aura bien du mal à trouver aujourd'hui quelqu'un qui a la pleine propriété sur quelque chose dans le sens de la tradition libérale lockéenne.
Mais la réponse libérale "partirait mal" dans le sens que vous suggérez si elle était une réponse à une question descriptive "qui est propriétaire de facto de quoi aujourd'hui?" Mais ce n'est pas l'objet du libéralisme. La philosophie politique se préoccupe de questions normatives auxquelles la vue que j'ai indiquée offre logiquement une réponse normative.
Sinon on pourrait aussi dire que la réponse libérale "part mal" lorsqu'il s'agit de décrire le régime soviétique. Evidemment, le libéralisme ne décrit pas le régime soviétique...
Bref, qu'il n'y ait pas de plein propriétaire lockéen aujourd'hui ne nous dit pas que la "réponse libérale" part mal. Cela nous dit simplement que le droit positif actuel est loin des canons libéraux et que par conséquent, tout ce que vous décrivez correctement comme des entorses à ces principes est condamnable d'un point de vue libéral. Grand scoop donc, la "réponse libérale" que j'ai évoquée n'est pas une défense du statu quo existant. Elle aspire à un "autre monde".