L'appel croissant aux experts : une conception dangereuse de l'ordre social
Par Guillaume Vuillemey le vendredi 19 novembre 2010, 11:21 - Article - Lien permanent
Chaque obstacle qu'heurtent nos sociétés semble justifier le recours à de nouveaux experts.
Si l'on en juge par leurs résultats, beaucoup paraissent mal avisés : cécité des institutions internationales à l'aube de la crise, efficacité douteuse des solutions préconisées pour la relance.
Le foisonnement des experts n'est garant ni de la sécurité ni de la prospérité que l'on aurait espérées. A contrario, toute infortune supplémentaire est interprétée comme une carence qui appelle davantage de moyens pour l'expertise.
Depuis 2008, les turbulences économiques ont fourni aux États moult arguments de cette nature. Plus qu'un fait anecdotique, la présence croissante des experts au sein de l'État reflète une conception dangereuse de l'ordre social.
Derrière la multiplication des experts et des entités chargées de les accueillir (commissions, groupes de réflexion, etc.) se niche une vision de la société comme un objet mécanique qu'il suffirait de paramétrer pour obtenir un fonctionnement optimal. Cette conception du monde comme objet physique imprègne jusqu'à notre vocabulaire – ne promet-on pas de « calibrer » l'inflation ou de « stimuler » l'activité, comme s'il s'agissait d'affiner des réglages ? – et sert l'émergence d'une société centrée autour de ses experts, dirigée par eux.
Une illusion est sous-jacente : quelques cerveaux pourraient recueillir toute l'information pertinente sur un sujet donné, l'utiliser mieux que les individus eux-mêmes. Est-ce là une ambition réaliste ?
Gouverner une telle société équivaudrait à ajuster des rouages, à manipuler différents leviers, à doser toute intervention. En un mot, à remettre le pouvoir à des ingénieurs sociaux, à administrer la société comme on impose à une machine sa cadence et ses modalités. L'immense majorité des économistes a adopté ce pli intellectuel. L'économie a cessé d'être une science sociale pour devenir une discipline d'ingénieurs, régie par des théorèmes et des systèmes d'équations.
Un fait est révélateur : plusieurs des prix Nobel récents sont mathématiciens (Granger, Aumann, Myerson, Maskin). Démonstrations et modèles statistiques sont partout, pour corroborer l'idée que la société est un objet que l'on peut confier à quelques mains expertes.
L'économiste Friedrich Hayek a abondamment mis en garde contre une telle vanité. Récompensé par le prix Nobel en 1974, il prononce une conférence sur « la prétention de la connaissance » : les sociétés sont des tissus complexes de millions d'interactions qu'il est illusoire de prétendre comprendre et régenter par un esprit unique, ou par quelques têtes pensantes. Pire, l'hybris scientiste produit de nombreux effets indésirés ; les objectifs affichés ne peuvent être atteints sans dommages.
« L'étonnant objet de l'économie, écrit-il peu avant de mourir, est de montrer aux hommes le peu de choses qu'ils connaissent vraiment sur ce qu'ils s'imaginent pouvoir planifier ».
Faut-il pour autant se débarrasser des experts ? La question demeure cruciale de savoir comment faire le meilleur usage des connaissances dispersées dans la société.
Ici, un fait ne doit pas nous leurrer : la complexification de la société et la division du travail plus poussée appellent inéluctablement un plus grand recours aux experts, ce que sont – chacun à leur échelle – un ingénieur informatique, un neurochirurgien ou un entrepreneur qui discerne un nouveau marché. Mais ces experts, qui participent à la spécialisation des activités productives, sont fondamentalement différents de ceux appointés par l'État pour débattre et décider des modalités propres à toute politique.
Là réside la puissance de l'argument de Hayek. Sur le marché, les experts sont décentralisés, ne visent pas un dessein unique. Comme les experts d'État, ils disposent d'informations limitées, mais il existe, par le système des prix, un révélateur de ce qu'il est préférable d'entreprendre. Ce dernier est un élément essentiel pour faire émerger l'information. Un expert de qualité, quel que soit sa spécialité, peut exiger des prix élevés (un salaire confortable) sur le marché. Une entreprise qui parvient à coordonner efficacement les services de plusieurs experts prospère. Celles qui commettent des erreurs périclitent ou disparaissent.
Ainsi la concurrence est un processus dynamique, tandis que l'expertise d'État est essentiellement statique. Quel processus permet le meilleur usage de l'information disponible, puisque c'est de cela qu'il s'agit ? Sur le marché comme au sein de l'État, les experts commettent des erreurs, s'égarent dans des impasses ou se méprennent sur ce qui aurait pu paraître évident. Mais la concurrence les rend responsables ; les ajustements du système des prix signalent les erreurs (pertes, etc.). Les décisions maladroites sont sanctionnées et abandonnées. A l'inverse, les méthodes et les procédés les plus efficients sont copiés. Avec le temps, par essais et erreurs, par imitation, la connaissance se diffuse sur ce qu'il est bon ou non de faire. Jamais elle n'est imposée de manière monolithique. En cela, la concurrence est, selon la formule hayékienne, un « processus de découverte ».
Dans ce contexte, quel place demeure pour l'activité de gouvernement ? Elle acquiert une plus haute dimension ; elle n'est plus planification circonstancielle et vétilleuse, mais connaissance et mise en œuvre de normes de droit générales (protection de la propriété privée, droit des contrats, par exemple).
Les sociétés européennes doivent aujourd'hui trancher cette alternative : s'enferrer dans la réglementation ou retrouver de grands principes juridiques solides pour laisser de vastes champs de l'action humaine à l'initiative et à la dynamique individuelle.
La crise des dettes publiques est l'un des symptômes qui appelle la condamnation des interventions à tout-va. Dans bien des pays – en France par exemple – l'option opposée est malheureusement retenue. Des prérogatives toujours plus étendues sont attribuées aux experts d'État, dont le rôle est essentiellement de perturber le système des prix par la réglementation. Paradoxalement, une telle société d'experts est toujours plus aveugle : les planificateurs ne peuvent acquérir toute l'information qui leur serait nécessaire ; quant au marché, l'information qu'il transmet par les prix est dégradée. C'est là que l'on peut dénoncer la « myopie du marché », consécutive à celle du gouvernement.
Ce gouffre est celui dans lequel il nous faut éviter de tomber – nos sociétés à la vue troublée seraient incapables d'atteindre les desseins qu'elles se fixent. Une alternative est ouverte : une société d'experts décentralisés, libérés des réglementations tatillonnes, guidés par le système des prix dans le cadre de règles de droit intangibles.
Guillaume Vuillemey_ est chercheur associé à l'Institut Turgot. Cet article est publié dans Le Temps du 19 novembre 2010 sous le titre "le recours aux experts est largement excessif".
Commentaires
Une idée géniale des "experts" : les Etats surendettés doivent se surendetter encore plus pour aider les Etats en faillite.
Explication :
Les Etats européens sont surendettés.
Et il y en a même qui sont en faillite : l'Etat portugais, l'Etat irlandais, l'Etat italien, l'Etat grec et l'Etat espagnol sont en faillite.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Réponse :
Les Etats européens surendettés vont se surendetter encore plus pour prêter des dizaines de milliards d'euros aux Etats en faillite.
Concrètement :
- Les Etats européens surendettés empruntent pour prêter 110 milliards d'euros à la Grèce.
- Demain, les Etats européens surendettés emprunteront pour prêter 100 milliards d'euros à l'Irlande.
- Après-demain, les Etats européens surendettés emprunteront pour prêter XXX milliards d'euros au Portugal.
- Etc.
Lisez cet article :
Irlande : un plan d'aides de 100 milliards d'euros en préparation.
http://www.20minutes.fr/ledirect/62...
Le déficit budgétaire portugais sous-estimé, selon un parti d'opposition.
Le déficit budgétaire et la dette du Portugal sont plus importants que ne l'estime le gouvernement, a déclaré samedi 20 novembre le chef du principal parti d'opposition portugais.
Selon Pedro Passos Coelho, qui s'exprimait au cours d'un meeting du Parti Social-démocrate, toutes les charges de l'Etat n'ont pas été comptabilisées dans le calcul total de la dette portugaise, comme par exemple les dettes de certaines entreprises publiques.
La dette s'élèverait ainsi selon lui à 112 % du produit intérieur brut (PIB) cette année, et le déficit budgétaire à 9,5 % du PIB.
http://fr.reuters.com/article/frEur...
C’est exactement ce qui s’était passé pour la Grèce dans la nuit du dimanche 9 mai au lundi 10 mai 2010.
Vous vous rappelez ce qui s’était passé ?
Voici ce qui avait été décidé lundi 10 mai 2010, vers 2 heures du matin :
- 1- Première étape : les Etats d’Europe du sud doivent emprunter sur les marchés internationaux des centaines de milliards d’euros.
- 2- Deuxième étape : les banques privées achètent ces obligations des Etats d’Europe du sud. C’est le marché primaire. Pour pouvoir acheter ces obligations, les banques privées empruntent à la Banque Centrale Européenne à un taux très faible : les banques privées empruntent à 1 %.
- 3- Troisième étape : la Banque Centrale Européenne va racheter aux banques privées ces obligations des Etats d’Europe du sud. C’est le marché secondaire.
- 4- Bilan de l’opération :
- Les banques privées vont gagner des milliards d’euros.
- La Banque Centrale Européenne va devenir une gigantesque fosse à merde.
- Dans le bilan de la Banque Centrale Européenne, les obligations pourries des Etats d’Europe du sud seront stockées pendant des années.
- Les CONtribuables paieront la facture.
- CONtribuables, préparez vos chéquiers.
Résultat des banques privées à la Bourse de Paris lundi 10 mai 2010 :
Société Générale : + 23,89 %,
BNP Paribas : + 20,90 %.
Crédit Agricole : + 18,65 %.
Natixis : + 18,49 %.
Dexia : + 17,27 %.
Aujourd’hui, lundi 22 novembre 2010, c’est pareil que pour la Grèce :
les CONtribuables de toute l’Union Européenne vont payer 90 milliards d’euros pour sauver les banques irlandaises.
CONtribuables européens, lisez cet article du ouiste Jean Quatremer :
http://bruxelles.blogs.liberation.f...
Mardi 23 novembre 2010 : l'Espagne fonce vers le défaut de paiement.
Plus les jours passent, plus l'Espagne se surendette.
- Emprunt à 3 mois :
Le 26 octobre 2010, l'Espagne avait lancé un emprunt à 3 mois : l'Espagne avait dû payer un taux d'intérêt de 0,951 %. Un mois plus tard, mardi 23 novembre, elle a dû payer un taux d'intérêt de ... 1,743 % !
- Emprunt à 6 mois :
Le 26 octobre 2010, l'Espagne avait lancé un emprunt à 6 mois : l'Espagne avait dû payer un taux d'intérêt de 1,285 %. Un mois plus tard, mardi 23 novembre, elle a dû payer un taux d'intérêt de ... 2,111 % !
- Emprunt à 12 mois :
Le 19 octobre 2010, l'Espagne avait lancé un emprunt à 12 mois : l'Espagne avait dû payer un taux d'intérêt de 1,842 %. Un mois plus tard, mardi 16 novembre, elle a dû payer un taux d'intérêt de ... 2,363 % !
- Emprunt à 18 mois :
Le 19 octobre 2010, l'Espagne avait lancé un emprunt à 18 mois : l'Espagne avait dû payer un taux d'intérêt de 2,009 %. Un mois plus tard, mardi 16 novembre, elle a dû payer un taux d'intérêt de ... 2,664 % !
- Emprunt à 10 ans :
Le 16 septembre 2010, l'Espagne avait lancé un emprunt à 10 ans : l'Espagne avait dû payer un taux d'intérêt de 4,144 %. Deux mois plus tard, jeudi 18 novembre, elle a dû payer un taux d'intérêt de ... 4,615 % !
- Emprunt à 30 ans :
Le 16 septembre 2010, l'Espagne avait lancé un emprunt à 30 ans : l'Espagne avait dû payer un taux d'intérêt de 5,077 %. Deux mois plus tard, jeudi 18 novembre, elle a dû payer un taux d'intérêt de ... 5,488 % !
Lisez cet article très important :
http://www.google.com/hostednews/af...
Mercredi 24 novembre 2010, vers 10 heures du matin :
Les graphiques à voir absolument :
Italie : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 4,351 %.
Espagne : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 5,046 %.
http://www.bloomberg.com/apps/quote...
Ce qui se passe en ce moment même en Espagne est très important.
Les marchés internationaux n’ont plus aucune confiance dans la capacité de l’Espagne à rembourser ses dettes.
Portugal : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 7,070 %.
Irlande : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 8,618 %.
Grèce : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 11,914 %.
Jeudi 25 novembre 2010, vers midi :
Les marchés internationaux n’ont plus aucune confiance dans les Etats d’Europe du sud, ni dans l’Irlande.
Leurs taux d’intérêt explosent.
Italie : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 4,417 %.
Espagne : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 5,159 %.
http://www.bloomberg.com/apps/quote...
Ce qui se passe en ce moment même en Espagne est très important.
Les marchés internationaux n’ont plus aucune confiance dans la capacité de l’Espagne à rembourser ses dettes.
Portugal : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 7,010 %.
Irlande : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 8,979 %.
Grèce : taux d'intérêt des obligations à 10 ans : 11,906 %.