Pourquoi il faut d'urgence arrêter la guerre contre la drogue
Par Vincent Bénard le mercredi 6 juillet 2011, 17:48 - Note de synthèse - Lien permanent
Pour compléter le récent article d'Alain Madelin, et pour faire écho à la controverse que ce texte à suscité dans les commentaires, nous reprenons ci-dessous l'excellent article que notre ami Vincent Bénard a publié sur ce sujet au mois de septembre dernier.
Attention, la question suivante contient un piège : Quel est le pays où le risque de mort violente du fait d'un conflit a été le plus élevé en 2009 et l'est encore en 2010 ? Si vous répondez l'Irak ou l'Afghanistan, vous vous trompez.
Le pays en question est le Mexique, ou le bilan de la "guerre à la drogue" lancée depuis 2006 par le gouvernement mexicain avec l'aide massive du gouvernement américain a fait 28 000 morts, avec une nette tendance à la hausse. Et le moins que l'on puisse dire est que les morts ne sont pas tous des trafiquants. En effet, la décapitation de représentants des forces de l'ordre semble être devenue un des passe-temps favoris de la pègre locale. Des innocents qui se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment, des familles de policiers ou de juges, sans oublier les consommateurs eux mêmes, figurent nombreux parmi les victimes.
La situation est tellement explosive que le pentagone craint un effondrement de la démocratie mexicaine et son remplacement par une narco-dictature, ce qui, à la frontière des USA, serait une catastrophe. Cela motive, au nord du Rio Grande, le vote de lois de renforcement drastique des mesures de protection des frontières, ce qui promet de belles bavures.
A tel point que nombre de dignitaires d'Amérique centrale et du sud, y compris parmi les plus conservateurs, appellent publiquement à un changement paradigmatique radical de la politique anti-drogue du premier pays du monde pour la consommation de ces produits, j'ai nommé les USA : plus que jamais, la cause de la légalisation de toutes les drogues connait un regain fort de popularité. Parmi ceux qui appellent à relancer un tel processus de légalisation, citons un ancien président du Mexique, Vicente Fox, l'actuel président du Honduras, Manuel Zelaya. Les actuels présidents du Mexique et de Colombie, Felipe Calderon et Juan Manuel Santos, ont appelé à l'ouverture d'un vaste débat sur la légalisation de ces substances. Lors d'une conférence de haut niveau organisée à Rio sur ces questions à la fin de ce mois d'Août, plusieurs parlementaires de ces pays ont constaté l'échec des politiques répressives et ont appelé à en changer.
On pourrait ajouter que la guerre contre la drogue coûtera vraisemblablement à la coalition occidentale en Afghanistan une piteuse défaite à l'usure, alors que toutes les conditions étaient remplies pour un succès rapide et de long terme au départ de cette opération.
Pourquoi lutter contre les drogues
Pourquoi faire la guerre à certaines drogues ? Officiellement, cette guerre est justifiée par le danger que ces substances représentent. L'association pro-légalisation "Common Sense for Drug Policy" publie un tableau comparatif des différents dangers liés aux différentes drogues légales et illégales.
Le tableau ci dessus indique que tous critères confondus, l'héroïne sous forme injectable est la drogue la plus dangereuse, d'une courte tête devant l'alcool et la cocaïne qui présentent des profils de danger légèrement différents mais élevés. Certains auteurs estiment toutefois que la cocaïne à fumer cristallisée sous forme de crack est bien plus nocive que la cocaïne-poudre, avec notamment une addiction quasi-immédiate.
Pour résumer brièvement divers travaux sur le sujet : parmi les drogues légales ou illégales, les stupéfiants issus du raffinage (la cocaïne et son dérivé le crack, l'héroïne) et l'alcool peuvent être considérées comme les plus dangereuses du fait des destructions physiologiques qu'elles entrainent. Notez que malgré ses effets psychotropes réels, le cannabis ne peut être considéré comme porteur des mêmes niveaux de dangers que l'alcool : il n'existe de source officielle pratiquement pas de cas de violence, de viol, d'inceste ou d'autres exactions majeures volontaires commises sous l'empire du cannabis, alors que sous l'emprise de l'alcool, les pires des comportements peuvent être observés. Cependant, les stupéfiants "blancs" peuvent à juste titre être considérés comme encore plus dangereux que l'alcool car l'addiction et les effets destructeurs surviennent de façon bien plus rapide et peuvent survenir après l'ingestion de doses très faibles, alors que l'on se remet généralement assez bien d'une bonne cuite, si on ne recommence pas tous les soirs.
Cela pose donc une question : pourquoi la nicotine et l'alcool sont elles légales alors que les drogues dures "blanches" ne le sont pas ? Pourquoi le cannabis, dont le profil de danger est nettement moins marqué que celui de l'alcool, est illégal et pas le whisky ou la vodka ?
La réponse nous est apportée par l'histoire : l'unique tentative de prohibition de l'alcool s'est soldée par un échec considérable, transformant des problèmes marginaux de santé publique en catastrophe sociétale et institutionnelle sans précédent. Il est étonnant que, alors que l'échec patent des politiques prohibitionnistes actuelles est tout aussi patent, la classe politique dans son ensemble ne parvienne pas aux mêmes conclusions concernant les drogues.
La guerre à la drogue fait plus de dégâts que la drogue elle même
Pourquoi les conséquences de la guerre contre la drogue sont elles bien plus néfastes que celles des drogues elles mêmes ? Un petit détour par la théorie économique s'impose.
Ces produits étant très addictifs, celui qui y est accroché sera prêt à payer une somme considérable pour s'en procurer, quand bien même cela le conduirait à commettre des actes avilissants (prostitution) ou criminels (deal, braquages, proxénétisme, etc...). Toutefois, si le marché, comme c'est le cas pour l'alcool, offre de nombreux produits de prix divers en vente libre, la concurrence entre offreurs fera que le prix de vente se rapprochera des prix de production plus une petite marge. Même s'il serait prêt à payer très cher son verre de gnôle, l'alcoolique n'en reste pas moins rationnel, et en présence d'offres concurrentielles, il tend à assouvir son vice pour des sommes raisonnables, son choix se portant fort peu vers les vins et spiritueux les plus onéreux...
Mais a contrario, si le marché est inefficient, voire monopolistique, alors l'offreur pourra rapprocher son prix de ce que le consommateur est prêt à payer. L'écart entre ce que le consommateur est prêt à payer et le prix que la concurrence lui permet de payer est appelé le "surplus consommateur". Lors de la période de prohibition de l'alcool aux USA (1919-1933), on a vu le budget alcool des consommateurs exploser : il y avait captation du surplus par les offreurs. Dès que la prohibition a été levée, le prix d'un verre de bière est revenu à un niveau normal.
Criminaliser le commerce de la drogue revient, c'est une lapalissade, à placer ce marché dans les mains de mafias. Celles ci doivent produire la drogue dans des conditions de fortune, pour ne pas se faire repérer, ce qui est rarement un gage de qualité - l'artisanat de qualité suppose des équipements coûteux et une certaine stabilité...- et augmente le coût de revient unitaire. Elles doivent ensuite la faire voyager dans des conditions tout aussi fractionnées, par des circuits là encore coûteux. Enfin, elles doivent s'assurer par la force le contrôle de territoires de vente pour pratiquer des marges leur permettant d'amortir ces coûts et de rémunérer très largement le risque qu'elles prennent vis à vis des autorités. Enfin, lorsque, comme c'est le cas actuellement, un gouvernement décrète une guerre totale contre le trafic, la mafia doit se militariser, et elle en a généralement les moyens. Après tout, les revenus totaux de tous les bootleggers en 1928 étaient plus importants que ceux du gouvernement américain.
Avant d'en arriver là, la mafia va dédier une part non négligeable de sa marge brute à sécuriser son commerce vis à vis des forces de l'ordre, en maniant la carotte et le bâton : la corruption de la vie politique et judiciaire des pays producteurs et distributeurs de drogue peut devenir endémique au point de mettre gravement en danger les fondements démocratiques des pays concernés. D'ailleurs, nombre de dictateurs (Manuel Noriega, Alfredo Straussner, pour ne citer qu'eux) ont tiré profit du trafic de drogue pour asseoir leur pouvoir et leurs comptes en suisse.
Nombre de guérillas, du défunt sentier lumineux aux Farc colombiennes, et naturellement les talibans afghans, financent leurs activités grâce aux marges du narco-trafic. Le vietcong et Polpot ont utilisé la drogue pour financer leurs guerres d'accession au pouvoir contre les USA. Le régime de Téhéran, qui officiellement punit de mort tout dealer, prélève un pourcentage sur les quantités qui transitent depuis l'afghanistan sur son territoire pour gagner l'occident honni.
Enfin, dans les pays développés, la lutte contre la drogue est souvent le prétexte pour donner aux forces de l'ordre et aux magistrats des pouvoirs exorbitants, dont l'abus peut donner lieu à des violations flagrantes des droits des citoyens, y compris les plus honnêtes. De nombreux criminels "classiques" voient leur peines réduites parce que les prisons sont encombrées de dealers. Des criminels violents, des proxénètes esclavagistes, sont protégés sans la moindre considération pour leurs victimes parce qu'indicateurs appréciés dans la lutte contre les stupéfiants.
La prohibition aggrave le problème de santé publique
Les conséquences de la prohibition ne s'arrêtent pas aux considérations géopolitiques. La prohibition aggrave par elle même la dangerosité des substances interdites.
Le produit final vendu par les mafias aux junkies est de qualité généralement déplorable, même si les mafias n'ont pas intérêt à tuer leurs clients trop vite : les drogues sont dosées de façon assez imprécise, et les substances de coupage ("excipients") employées sont souvent aussi destructrices que la drogue elle même : détergents, vernis à bateaux, lessives, talc... Autant de produits dont la vocation première n'est pas de finir dans les poumons ou le sang de mammifères bipèdes. Ce phénomène s'est également rencontré au temps de la prohibition : l'alcool vendu alors dans les sous-sols du Chicago des "incorruptibles" était rarement exempt de reproches sanitaires, et les décès liés à l'absorption d'alcool frelaté étaient assez courants. Pour la seule année 1927, 760 cas d'empoisonnement à l'alcool frelaté furent enregistrés dans la seule ville de New York (source). Là encore, la situation est revenue à la normale en quelques semaines après la fin de la prohibition.
Ajoutons que la prohibition incite les mafias à distribuer en priorité les produits les plus violents, car plus addictifs, et autorisant des marges plus élevées. De même, à différence de coût marginal faible, les consommateurs tendent ils aussi à privilégier les produits les plus actifs. L'histoire de l'invention du crack par la pègre sud-américaine est à ce sujet très instructive. Face à un risque de marginalisation de la cocaïne, jugée trop chère et élitiste, par l'héroïne asiatique, la "recherche et développement" des cartels a inventé une cocaïne à fumer beaucoup plus concentrée et addictive, vendue moins cher à l'unité qu'une dose d'héroïne mais imposant au final une contrainte beaucoup plus forte sur les personnes dépendantes.
La liste des effets pervers des politiques de prohibition est sans fin. Voyons à quoi ressemblerait un monde sans prohibition.
Bénéfices de la légalisation : pour les consommateurs
Fabriquer une dose de drogue légale ne reviendrait pas plus cher que de fabriquer n'importe quelle dose de médicament : les procédés sont exactement les mêmes. Grandes lignes de productions propres, excipients neutres pour la santé, distribution par containers, packaging adapté (seringues propres, avertissement consommateur), permettraient d'assurer la disponibilité de produits dont la dangerosité serait limitée à celle de son principe actif. La morphine légale utilisée comme anti-douleur par les hôpitaux américains revient nettement moins d'un dollar le gramme. Le prix de l'héroïne vendue dans la rue, qui en est dérivée, est au minimum 30 fois plus élevé, avec une forte volatilité.
Même en mettant quelques contraintes législatives à sa distribution (par exemple en imposant qu'elle se fasse en dispensaires privés médicalisés), car de telles substances ne peuvent être vendues en grande surface comme des paquets de bonbons, le prix de vente final d'une dose légale au consommateur serait donc au moins 20 fois moins élevé que celui d'une dose actuellement vendue sur le marché noir -problème d'éventuelles taxes mis à part.
Le budget mensuel d'un toxicomane moyennement dépendant pourrait donc tomber à moins de 200 euros mensuels : pas besoin de se faire prostitué(e), braqueur ou proxénète pour se procurer de telles sommes.
Même le problème de santé publique posé par les drogues serait diminué : le produit que les toxicomanes s'injecteraient d'une façon ou d'une autre serait dosé de façon constante, ne serait pas coupé avec n'importe quoi, et surtout, les toxicomanes ne seraient pas eux même pourchassés par la police et donc ne seraient pas obligés de vivre cachés au milieu de squats insalubres, ou dans des piles d'ouvrages d'art (véridique). En outre, ils pourraient plus facilement qu'aujourd'hui solliciter une aide médicale pour se sortir de la drogue, et la recherche médicale sur les moyens de résoudre les problèmes liés à l'addiction pourrait se dérouler bien plus sereinement qu'aujourd'hui. L'univers de la drogue n'en deviendrait pas pour autant idyllique, mais les problèmes qui subsisteraient seraient uniquement liés aux propriétés des substances hallucinogènes et pas aux effets collatéraux de la prohibition.
La guerre ne peut pas être gagnée
Les partisans de la prohibition se fondent sur deux arguments majeurs. Premièrement, "gagner la guerre contre la drogue" ne serait qu'une question de volonté et de moyens. Secondement, la légalisation provoquerait une explosion de la consommation.
L'échec dramatique des américains depuis la mise en place des politiques prohibitionnistes (après guerre essentiellement), malgré les sommes énormes que la première puissance mondiale y consacre, est un élément de preuve fort que la guerre contre la drogue ne peut pas être gagnée. Nous parlons de substances addictives et de marges supérieures à deux mille pour cent : quand un trafiquant tombe, la demande, elle, ne disparait pas : un autre trafiquant prend la place. Quand les déversements de produits toxiques sur les champs de coca colombiens réduisent la production de ce pays, celle ci se déplace en Amérique centrale ou au Pérou. Si cela devient rentable, les toxicomanes cultivent eux mêmes leur cannabis, ou se procurent des drogues de synthèse auprès de chimistes toujours en avance sur la législation.
Quand un gang est démantelé et une grosse saisie opérée, le marché se trouve temporairement moins bien approvisionné, ce qui tend à augmenter les prix, et à susciter de nouvelles entrées sur le marché de la distribution. La prohibition est donc un mécanisme qui entretient le trafic. Dans un ouvrage narrant sa carrière, Michael Levine, un policier spécialiste de l'infiltration des banques raconte qu'un certain Jorge Roman, parrain de la pègre, avait été enregistré en train de se féliciter de la prohibition , "Une imposture sur le dos des contribuables américains qui était excellente pour ses affaires".
Ajoutons que lorsque des trafiquants sont des chefs d'états, des conflits d'intérêt peuvent apparaître. L'ouvrage de Michael Levine sus-mentionné raconte comment la CIA a saboté les efforts du FBI pour démanteler des gangs liés notamment à Noriega, alors allié du gouvernement américain... On ne peut gagner une guerre contre ses propres alliés politiques.
Les craintes des anti-légalisation sont elles fondées ?
La principale crainte exprimée par les prohibitionnistes est que toute forme de légalisation entrainerait une explosion de la consommation. Toutefois, tant un examen théorique que les quelques expériences d'assouplissement menées ici et là suggèrent que cette crainte n'est pas fondée.
Comme nous l'avons dit, légalisée, la drogue, sous un régime de taxes normal, couterait le même prix qu'un médicament classique. A ce prix, il est à noter que les dealers de rue disparaitraient, faute de compétitivité : ils ne pourraient pas vendre un produit meilleur, plus sain et moins cher. C'en serait donc fini du marketing direct de dealers intéressés jusque dans les cours des écoles auprès des ados les plus influençables, avec "les premières doses gratuites parce tu es un copain".
Sous réserve que, du fait de leur dangerosité, les drogues blanches voient leur commerce légal dispensé en milieu para-médicalisé, entrer sur le marché de la consommation de ces drogues supposerait donc une démarche volontaire de personnes en bonne santé qui seraient prêtes à pénétrer dans un dispensaire sans ami bien intentionné pour les y inciter (quel intérêt ?), et à "essayer" en sachant que dans le dispensaire et sur les paquets de doses, figureraient des photos de toxicomanes bien abîmés avec des messages comme "attention, substance hautement destructrice". Pas sûr que dans ces conditions, les jeunes se précipitent sur les drogues dures...
Ajoutons que nombre de médecins m'ont affirmé lors de conversations que l'attrait pour l'interdit baissera si le produit devient légal. Or l'attrait pour l'interdit serait une des principales forces motrices incitant les plus jeunes à essayer les drogues. Mais je n'ai pas vérifié cette affirmation sur la base d'études.
Leçons du portugal : la consommation n'a pas explosé
Enfin, des expériences de décriminalisation de toutes les drogues (Portugal), ou de dépénalisation partielle des usages (Pays bas) montrent que de telles mesures n'ont pas entrainé de hausse de la consommation des drogues les plus nocives, mais ont fortement diminué la criminalité associée. Dans le cas du portugal, analysé par le Cato Institute, où depuis 2001, la possession, l'achat et la consommation de quantités de drogue suffisantes pour dix jours de consommation de drogues ne sont plus des délits mais de simples infractions administratives, la consommation de toutes les drogues, qui tendait à augmenter dans les années précédant la loi, est stagnante depuis 2002, voire déclinante, et ce dans toutes les classes d'âge. Surtout, les dommages collatéraux tels que les décès liés à la consommation ou les infections par le virus HIV ont fortement diminué, tout comme la criminalité associée. Enfin, le Portugal n'est pas devenu le centre européen du narco-tourisme, alors que c'était une des craintes des opposants à la décriminalisation.
Les Pays Bas : résultats satisfaisants mais pas miraculeux
Aux pays bas, la séparation des circuits de vente du cannabis devenu "toléré", des autres drogues, toujours illégales, a permis de constater une diminution de la consommation de drogues de synthèse telles que l'extasy, la cocaïne et les amphétamines chez les jeunes d'âge scolaire. L'usage de l'héroïne reste quant à lui à peu près constant et concerne 0.5 à 1.1% de cette population selon la fréquence considérée. Cependant, toutes classes d'âge confondues, on note une chute de l'héroïne mais, en parallèle, une forte hausse de la cocaïne (sans que le rapport officiel -PDF- qui donne ces tendances précise s'il s'agit de cocaïne-poudre ou de cocaïne-crack).
Une association américaine (pro-légalisation) a comparé quelques indicateurs sur l'influence des drogues aux USA, ou la prohibition est sévèrement appliquée, et aux pays bas, où certaines drogues sont tolérées et où la justice applique les lois anti-drogue de façon plutôt
laxiste.
Comparing Important Drug and Violence Indicators
| Social Indicator | Comparison Year | USA | Netherlands |
|---|---|---|---|
| Lifetime prevalence of marijuana use (ages 12+) | 2001 | 36.9%1 | 17.0% 2 |
| Past month prevalence of marijuana use (ages 12+) | 2001 | 5.4% 1 | 3.0% 2 |
| Lifetime prevalence of heroin use (ages 12+) | 2001 | 1.4% 1 | 0.4% 2 |
| Incarceration Rate per 100,000 population | 2002 | 701 3 | 100 4 |
| Per capita spending on criminal justice system (in Euros) | 1998 | €379 5 | €223 5 |
| Homicide rate per 100,000 population | Average 1999-2001 | 5.56 6 | 1.51 6 |
Là encore, on ne peut pas parler de miracle néerlandais, mais quand bien même quelques biais de comparaison pourraient être identifiés, la situation des Pays Bas est tout de même nettement meilleure que celle des USA.
La crise peut elle changer la donne ?
L'une des principales motivations qui a grandement aidé à l'abandon de la prohibition de l'alcool en 1933 est l'impérieux désir, pour l'état en difficulté financière, de faire rentrer des taxes nouvelles dans les caisses, en transformant un marché noir en marché légal et taxé, tout en réduisant les coûts de la lutte policière contre les trafics.
Arnold Schwarzenegger va proposer une légalisation-taxation du cannabis par référendum en novembre pour les mêmes raisons en Californie.
D'une façon générale, la crise économique et le fiasco mexicain ouvrent des fenêtres d'opportunités nouvelles pour une cause qui choque encore l'opinion conservatrice, mais qui convertit assez facilement les gens qui réfléchissent une fois qu'ils prennent la peine de dépasser les réflexes émotionnels superficiels. Même des politiciens très conservateurs comme Fox, Santos et Calderon ne considèrent plus la question comme taboue.
En revanche, et bien que les trois derniers de leurs présidents aient été consommateurs de drogues légales ou illégales, aucun progrès politique sur cette question ne semble se dessiner au plan fédéral, l'administration Obama ne se montrant pas plus pragmatique sur ce sujet que celles qui l'ont précédée.
Et en France ? Une timide amorce de débat sur l'ouverture de "shoot rooms" lancée par Roselyne Bachelot a été torpillée par le premier ministre dans les 48 heures. C'est dire si l'esprit de la classe politique française est sclérosé. Si progrès il doit y avoir sur ces questions, ce n'est pas de notre pays qu'il faut l'espérer. Par contre, le pragmatisme américain pourrait nous surprendre dans les prochaines années si la situation du Mexique et des états frontaliers se détériorent.
Conclusion : une légalisation est elle politiquement envisageable en France
Bien qu'il n'ait été mis en oeuvre que des solutions de décriminalisation partielle des drogues "douces" ou "dures" dans quelques pays, celles ci sont suffisamment concluantes pour que les pays englués dans des politiques de prohibition totalement contre productives se libèrent de leurs schémas intellectuels répressifs.
Convient-il de se contenter de répliquer les expériences portugaises de décriminalisation partielle ? Ou, au contraire, faut-il, sur le modèle de la distribution des tabacs et des alcools, légaliser aussi la production et la commercialisation de ces substances, mais sous conditions réglementaires permettant d'éviter une trop grande banalisation de l'acte menant à l'intoxication, le bon sens suggère ? Le bon sens suggère d'aller jusqu'au bout de la démarche de légalisation et de ne pas accomplir que la moitié du chemin.
En France, une réforme réellement audacieuse pourrait être de légaliser totalement la production et la distribution, mais en définissant, avec les autorités médicales compétentes, les dosages acceptables, les excipients autorisés, et le packaging informatif obligatoire. Le Cannabis, produit modérément dangereux, pourrait être distribué selon les mêmes circuits que le tabac. L'héroïne, la cocaïne et leurs dérivés les plus actifs devraient sans doute être distribuées par des filières para-médicales compétitives (pour éviter la reformation de monopoles captant le surplus consommateur) mais sous contrôle permettant une mise en relation facilitée des toxicomanes qui le désireraient avec le milieu médical. Cette façon "raisonnablement libérale" d'envisager le problème devrait permettre d'obtenir un soutien important de la filière médicale française, qui sera politiquement indispensable pour envisager un changement législatif significatif.
Reste le délicat problème de la taxation. L'importance des taxes sur le tabac provoque une explosion des filières de contrebande, annulant partiellement l'intérêt de la légalisation de cette substance. Si l'état venait à taxer le cannabis comme le tabac, le même problème surviendrait à nouveau, donnant aux pro-prohibition des arguments pour critiquer la légalisation.
Mais en contrepartie, l'amateur de tabac ou de bordeaux n'accepterait pas d'être plus taxé que l'héroïnomane ou le fumeur de joints, et il aurait raison. Une telle légalisation reposerait donc de façon aigüe la question plus générale de notre système de taxation des vices. Voilà pourquoi le plus grand obstacle à une telle réforme pourrait être non pas le conservatisme prêté à l'opinion par les politiciens ou la police, mais tout simplement... Bercy. Mais cela ne doit pas nous dispenser d'essayer de changer la nature du débat sur ces questions en France.
La version originale de ce texte a été publiée par Vincent Bénard sur le site Objectif Eco au mois de septembre 2010.
Commentaires
lire http://www.caat.online.fr/dossiers/...
opinion de milieu médical en parfaite contradiction avec votre opinion...
j'ai tendance à penser que ces gens ont raison et que vous êtes dans l'erreur..
je ne vois pas comment on va dire aux jeunes arrêter de prendre le volant après avoir fumé et autoriser le cannabis c'est un message contradictoire.. qui devient illisible
Encore une fois chacun est libre de sa vie et de sa santé MAIS pas aux frais de la société qui paye déjà bien trop dans d'autres domaines et comme dans la réalité on ne peut suspendre les remboursements des maladies liées au tabac ,à l 'alcool et différentes drogues il n'est pas utile d'en légaliser une de plus .Si vous pensez le contraire alors il n' y aucune raison pour vos propres motifs de ne pas tout légaliser ...
Excellent article posté par Konebien, qui résume parfaitement les données médicales sur le sujet.
Le problème central de la libéralisation de la drogue est de croire qu'elle diminuerait le trafic, les dealers actuels ne pouvant alors plus concurrencer les entreprises légalement implantées. Ce raisonnement ne tient pas compte de la réalité actuelle du marché : une entreprise lambda est soumise à des règles strictes en matière d'hygiène, de droit du travail, à des impôts... frais qui doivent être pris en compte dans le prix de la drogue, et auxquels certaines entreprises feront tout pour échapper. Le trafic aura donc toujours de beaux jours devant lui (comme le montre l'exemple du marché noir par excellence: la contrefaçon, qui foule les principes les plus élémentaires du droit de propriété et conduit chaque année des travailleurs qualifiés au chômage, car les consommateurs sont irrationnels et préfèrent acheter des produits contrefaits parce qu'ils sont moins chers, sans tenir compte du fait qu'en agissant ainsi, ils provoquent une baisse des salaires...).
En outre, de nombreuses personnes qui, aujourd'hui, n'achètent pas, seront amené à le faire, car la dépénalisation entraîne une banalisation et donc, une hausse de la consommation. Sans compter avec cette merveilleuse invention humaine qu'est le marketing et la publicité...
Les arguments des deux parties sont intéressants. En particulier, je partage l'idée que l'interdit est un facteur favorisant l'usage initial. De l'autre côté, les conséquences respectives d'une cigarette ou d'un verre de vin par rapport à ceux du cannabis sont parfaitement décrits et permettent de constater la grande faiblesse des arguments médicaux des pro-légalisation.
Cependant, instinctivement, je suis plutôt favorable à la légalisation mais sous réserve de cinq préalables impératifs et indissociables.
Le premier tient à la collectivisation de la santé et des prestations sociales (chômage, retraites, logement, famille, etc.) : tant que le financement de ces secteurs sera public, il est hors de question de légaliser. Que les drogués se droguent, c'est leur problème. Mais qu'on ne nous oblige pas à les financer sur fonds publics, ni à nous préoccuper de leur sort.
Le second est relatif au licenciement, accessoirement à l'excuse facile des discriminations. Il serait choquant qu'on oblige un employeur à maintenir dans les effectifs un drogué, dont il sait par avance que sa seule présence perturbe l'organisation. Hors de question de légaliser tant qu'on n'aura pas nettement progressé sur la question des motifs de licenciement (quelque chose comme l'incompatibilité d'humeur doit devenir la norme).
Le troisième concerne les mineurs. Hors de question de légaliser tant que les peines encourues pour ceux qui diffusent des drogues auprès des mineurs resteront de l'ordre du symbole. C'est, je crois, un des rares motifs justifiant le rétablissement de la peine de mort. Qu'au minimum des peines plancher de plusieurs dizaines de millions d'euros d'amende et de plusieurs dizaines d'années de prison soient imposées.
Dans le même esprit, quatrième impératif préalable, la légalisation ne devrait être envisagée qu'à la condition d'une élévation de l'âge d'interdiction de la consommation des drogues à 21 ans, ou mieux 25 ans. Que l'addiction soit une conséquence mûrement réfléchie, réellement consciente et non un risque banalisé lié à l'immaturité. Tous les parents qui élèvent au mieux leurs enfants malgré les dérives de la société comprendront aisément ces exigences.
Le cinquième est relatif à la responsabilité individuelle. Dès qu'un acte répréhensible sera commis sous l'emprise de la drogue, la première étape de la sanction devra être systématiquement la désintoxication forcée. Hors de question de légaliser hors désintoxication forcée en cas de crime ou délit.
Sous réserve de ces cinq préalables impératifs indissociables, on peut effectivement envisager la légalisation.
Je reproduis ici les questions posées sur l'autre fil :
- comment concilier addiction et échange volontaire ?
- comment peut-on dire qu'on libéralise la consommation si on contraint la production (tiers médical, distribution étatique) ?
- la consommation n'est-elle pas déjà libéralisée dans les faits (puisque le million de consommateurs réguliers n'est manifestement pas sanctionné) ?
Encore merci de m'éclairer.
Enfin, il faut garder à l'esprit que la pertinence de ces questions essentiellement polémiques est plutôt mineur, comparé à l'urgence de la libération de nos économies de la tutelle étatique. Les traiter aussi fréquemment ne peut que contrarier l'acceptation par le plus grand nombre des idées libérales.
Tout cela est certes très convaincant, et le sera d'autant plus que vous évacuez bien facilement l'argument moral, argument qui est quasiment le seul à justifier rationnellement la prohibition.
Sans moralité publique, tout se permet, peine de mort, pédophilie, polygamie, que sais-je ...
Dans ce cas-là, qu'attendons-nous pour interdire l'alcool et le tabac?
Imaginez le nombre de personnes criminalisées du jour au lendemain, sans parler du "manque à gagner" pour l'état... Impossible d'imaginer cela, ne serait-ce qu'une seconde.
L'argument moral a bon dos. Cela semble plus lié à la culture et au conservatisme associé...
d'accord avec vous bubulle.
cordialement.
@konebien
(1)
"je ne vois pas comment on va dire aux jeunes arrêter de prendre le volant après avoir fumé et autoriser le cannabis c'est un message contradictoire.. qui devient illisible"
Et pourtant, l'alcool est légal, et le message comme quoi l'alcool au volant est prohibé est parfaitement intelligible.
Ajoutons qu'aujourd'hui, rien n'empêche un consommateur de drogues illégales de prendre le volant après.
(2)
Opinion du milieu médical: aucun médecin ne conteste que les principes actifs des drogues sont nocifs. Ils sont toutefois nombreux à dire que la prohibition n'est pas la solution.
Quelques exemples: Dr Pierre Bodenez, chef du service toxico du CHU de bretagne
http://cannabis.free.fr/analyses/ca...
Docteur Bernard Kouchner (oui, je sais...)
http://cannabis.free.fr/analyses/dr...
Docteur Newcombe, Liverpool
http://cannabis.free.fr/analyses/ca...
Il en ressort notamment que la drogue prohibée est bien plus nocive que la drogue légale à cause des produits de coupage.
------
@P. Jaunet :
(3)
"Le problème central de la libéralisation de la drogue est de croire qu'elle diminuerait le trafic, les dealers actuels ne pouvant alors plus concurrencer les entreprises légalement implantées. Ce raisonnement ne tient pas compte de la réalité actuelle du marché : une entreprise lambda est soumise à des règles strictes en matière d'hygiène, de droit du travail, à des impôts... frais qui doivent être pris en compte dans le prix de la drogue, et auxquels certaines entreprises feront tout pour échapper. "
En quoi cette situation est elle différente de celle de l'industrie pharma ? D'ailleurs, c'est l'industrie du médicament qui prendrait le marché. Y a t'il donc tant de labos qui essaient de vendre en douce des médicamments tueurs ? Bigre, j'ignorais que le capitalisme légal pouvait être aussi terrible.
(4)
"Le trafic aura donc toujours de beaux jours devant lui (comme le montre l'exemple du marché noir par excellence: la contrefaçon, qui foule les principes les plus élémentaires du droit de propriété et conduit chaque année des travailleurs qualifiés au chômage, car les consommateurs sont irrationnels et préfèrent acheter des produits contrefaits parce qu'ils sont moins chers, sans tenir compte du fait qu'en agissant ainsi, ils provoquent une baisse des salaires...)."
La contrefaçon joue essentiellement sur les produits de luxe. Contrefaire un produit médical à 10 euros les 5 doses... Bof bof.
(5)
"En outre, de nombreuses personnes qui, aujourd'hui, n'achètent pas, seront amené à le faire, car la dépénalisation entraîne une banalisation et donc, une hausse de la consommation. Sans compter avec cette merveilleuse invention humaine qu'est le marketing et la publicité..." :
Vous noterez que je ne me suis pas fait l'avocat de la vente libre en paquets de bonbons et de la publicité libre, mais de la distribution concurrentielle en milieu médical.
déformation des propos de l'auteur pour le déprécier: figure de rhétorique médiocre...
(6)
Vous avez écrit dans un autre post, en réponse à Drieu Godefridi:
"Maintenant, et en toute cordialité, il est également possible de "s'instruire" en passant une journée en correctionnelle, à voir les ravages provoqués par la drogue."
Question: quelle est la part des ravages liée à la drogue elle même, et la part des ravages liés à la prohibition ? Pensez y...
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@bubulle:
Je souscris à 95% à vos remarques. La liberté et la responsabilité d'un côté, et l'état nounou de l'autre, ne font pas bon ménage. J'ai juste un souci avec la majorité à géométrie variable.
Mais évidemment, si on "socialise" les pertes liées à la Drogue, les gens raisonnables deviennent victimes des toxicos... et on justifie la répression.
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@ Olaf
"Tout cela est certes très convaincant, et le sera d'autant plus que vous évacuez bien facilement l'argument moral, argument qui est quasiment le seul à justifier rationnellement la prohibition.Sans moralité publique, tout se permet, peine de mort, pédophilie, polygamie, que sais-je ..."
Amalgame. Le drogué ne pénalise que lui même (aux objections décrites par "bubulle" près, mais qui ne sont pas propres aux drogues illégales) Alors que le violeur, le pédophile, etc... porte atteinte à autrui.
Et puis... C'est quoi, la morale ? La moralité publique ?
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@ hefjee : +1
@ D. Sachet: +1
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@ Vincent ; A quoi bon continuer un débat qui débouche, de manière quasi-systématique, en dialogue de sourd ?
La raison de notre désaccord tient en cette phrase : "Le drogué ne pénalise que lui même". Si c'était le cas, il n'y aurait effectivement aucun problème. Malheureusement, la drogue entraîne la dépendance et génère des externalités négatives auprès des tiers. Libre à vous de penser le contraire, ce qui s'inscrit parfaitement dans votre démarche habituelle, qui est de critiquer la législation et tout ce qui appelle de près ou de loin l'intervention de l'Etat (contrôle des automobilistes sur les autoroutes, etc...).
J'ai la faiblesse de croire que la liberté individuelle doit se voir poser quelques limites, et qu'une société ne peut se développer sans accord sur un contenu minimal de règles, protégeant un certain type d'ordre. Admettez-vous le fait que l'on puisse avoir une autre sensibilité que la votre?
Il serait toutefois bon d'aller jusqu'au bout de vos opinions : si vous soutenez la libéralisation de la drogue - toutes les drogues - alors vous êtes favorable à sa consommation, peut-être pas à titre personnel, mais en tant que comportement (puisque vous ne considérez pas que la prise de drogue doive être réprimée). De même encore, vous voulez que l'industrie pharmaceutique investisse dans la culture de pavot - ou ses substituts chimiques - et cherche à vendre de la drogue, marché ô combien plus lucratif que les traditionnels médicaments dans lequel la contrefacon existe, admettez-le. En d'autres termes, vous acceptez que les laboratoires pharmaceutiques mettent en oeuvre les techniques habituelles de vente - dont la publicité et le marketing font partie - pour encourager la distribution. C'est une conséquence logique de "la distribution concurrentielle en milieu médical", et non, comme vous semblez le croire, le fruit d'une déformation de votre pensée par un "emmerdeur", qualificatif que, je pense, vous n'hésitez pas à me coller, au vu de vos réactions et celles de vos amis à mes commentaires lors de nos précédents échanges épistolaires.
Bien cordialement,
À propos d ela lutte sanglante contre les narcotrafiquants mexicians, je conseille l'excellent livre de Don Wisllow : La Griffe du Chien. Histoire qui s'étend sur plusieurs décennies, souvent d'une violence insoutenable, mais qui, malheureusement, me semble bien être le quotidien de milliers d'innocents qui n'ont rien à voir avec la drogue, enfants compris. Pavé de 900 pages et glaçant par son côté quasi journalistique.
J'étais déjà convaincue de la nécessité de dépénaliser les drogues et de laisser leur vente aux mains de services médicaux officiels, et ce livre m'a définitivement convaincue.
D'autant plus que les problèmes d'addiction sont des problèmes médicaux, tout comme l'addiction à l'alcool ou aux jeux et que alcool en vente libre et casino en entrée libre n'ont strictement jamais fait augmenter les nombre de personnes à la recherche de paradis artificiels. Ces personnes présentent une pathologie et, quelle que soit le produit auquel elles sont addicts, elles sont toujours malades. Une personne "saine", (et heureusement c'est le cas de 90% de la population) ne tombera jamais dans une addiction. Que le produit soit autorisé ou pas.
Et quel plaisir de couper l'herbe sous le pied de la mafia et de ses lieutenants et autres petits dealers....
Quelques remarques en réponse à cette avalanche d'arguments et de contre-arguments.
1. Je pense, comme Vincent, que la santé des toxicos serait tout de même beaucoup mieux assurée si le commerce était le fait de grandes firmes pharmaceutiques dont on connait la vulnérabilité des marques (le fameux "goodwill") en cas d'accident de distribution. Les récents scandales à propos de certains médicaments le démontrent. Servier risque d'en crever.
2. Je suis frappé par le fait que nombre d'arguments avancés par les partisans de la prohibition sont en fait liés à la collectivisation déjà de plus en plus avancée de nos comportements et de nos structures sociales.
Il en est ainsi de l'argument lié à la présence de la sécurité sociale et du tiers payant. Oui, cet argument est recevable, mais il s'agit d'un argument "utilitariste" de nature essentiellement collectiviste. Il faut renoncer à nos libertés individuelles parce que nous avons déjà fait le choix de remettre nos décisions de santé à des organismes collectifs qui nous déresponsabilisent de nos choix !
J'appelle cela l'engrenage de la servitude ! Il n'y a pas de raison de s'arrêter en si bon chemin ? Comment mettre des bornes, comment poser des limites à ce processus de collectivisation ? Qui le fera ? Où s'arrêtera-t-il ? Il n'y a pas de raison qu'il s'arrête puisque à chaque fois que l'individu se défait d'une part de ce qui lui reste de sa responsabilité personnelle, c'est un nouvel argument qui apparaît pour justifier une contrainte réglementaire de plus (la déresponsabilisation incitant à une augmentation des comportements opportunistes).
3. L'argument des "externalités" n'est pas recevable C'est l'argument de la facilité qui a pour lui l'attrait de paraître logique, alors qu'en réalité c'est un faux concept qui ne peut en rien servir de fondement à des politiques publiques, et surtout des politiques de contrainte pénale.
Il n'est que de réfléchir un instant, et d'utiliser le test si cher au coeur des philosophes du principe d'universalité. L'homme n'est pas une île, oui. C'est un animal social, c'est à dire un être qui vit en permanence en interaction avec d'autres personnes, et qui donc suscite constamment des "externalités" à l'encontre de son entourage, immédiat ou élargi, qu'il s'agisse de bonnes externalités, agréables ou de mauvaises et désagréables externalités. Ces externalités sont un fait de la vie, elles sont liées à notre caractère d'animal social.
Les êtres humains sont des générateurs permanents d'externalités. Ils n'ont pas attendu l'Etat pour s'en protéger. Et ils n'ont pas nécessairement besoin de lui pour s'en défendre. Cela passe par les règles de vie, les régles morales ou tout simplement de politesse, les disciplines que l'on accepte de s'imposer du fait que l'on appartient à telle communauté, restreinte, ou plus ou moins large. Cela passe par les disciplines de la famille, de l'école, les règles internes que les organisations privées s'imposent et que l'on doit accepter pour pouvoir y entrer et en faire partie. Il était un temps où les notions de politesse, de bonnes moeurs, de déontologie avaient encore un sens - avant que la collectivisation croissante ne réduise sans cesse l'aire de leur emprise.
Pour traiter des problèmes d'externalités, les communautés humaines ont traditionnellement recours à la "morale" (pas la morale publique à laquelle semblent se référer presque exclusivement les commentaires précédents, mais la morale individuelle, celle du bien vivre ensemble, qui nous est inculquée par notre éducation familiale, à l'école ou dans les milieux où nous grandissons).
La civilisation occidentale y a ajouté un outil juridique : la "propriété privée" qui a été un progrès décisif en ce sens qu'elle permet de borner clairement les domaines de comportement des uns et des autres les uns envers les autres, et de faire apparaître des frontières objectives qui permettent d'identifier de façon précise et incontestable les "externalités" négatives qui portent atteinte à la sphère privée des autres, et donc de les sanctionner en utilisant les outils traditionnels du "droit". Or "morale" (privée et non publique, je ne sais pas ce que c'est qu'une "morale publique" !) et "propriété privée" sont précisément les deux domaines qui ne cessent de céder du terrain dans notre société. C'est donc l'Etat qui s'en empare. Mais comme il y a des externalités partout, même dans les plus simples de nos comportements, l'Etat a par là même vocation à s'occuper de tout, à s'immiscer dans tous nos comportements, à devenir 'totalitaire".
Oh , certes, on me dira qu'il n'est pas question qu'il aille aussi loin. Mais qui va décider où il doit s'arrêter ? Autrefois, avec "la propriété privée", il y avait un critère objectif, que tout le monde pouvait reconnaître, identifier pour faire apparaître à partir de quel moment la puissance publique allait trop loin et se mêlait de choses qui ne la regardaient pas. Mais ce critère s'efface de plus en plus.
Comme nous l'a expliqué Philippe Nemo a propos de la liberté d'opinion (lors de son intervention à l'Assemblée nationale le 23 juin dernier, dont on pourra voir prochainement l'enregistrement sur le site Turgot), la fixation des frontières relève de plus en plus d'un processus où c'est la préférence subjective de certains groupes d'élus, de juges ou encore de certains groupes de pression minoritaires qui délimite les zones du permis et de l'interdit, et définit donc quelles "externalités" sont licites ou tolérées, et lesquelles sont sévèrement réprimées. On entre dans l'arbitraire d'un processus de plus en plus totalitaire.
Je suis surpris que les "libéraux-conservateurs" partisans de la prohibition ne s'en rendent pas compte, et qu'ils se fassent ainsi les complices d'un processus d'essence totalitaire, alors même qu'ils parlent souvent au nom des "valeurs morales". Mais ces valeurs morales sont précisément celles qui sont les victimes de ce processus déclenché par l'obsession que notre société contemporaine nourrit à l'égard de toute externalité. Encore une fois, disons le, les externalités sont partout - les anglo saxons disent "ubiquitous" -, et donc en faire un principe central d'action politique ne peut que conduire à une collectivisation toujours plus accentuée. Le concept d'externalité n'est pas un concept d'action politique.
Henri, d'accord avec vous et merci pour ce brillant éclairage synthétique de la question. Vous nous rappelez utilement la distinction morale privée / morale publique, dont le caractère presque désuet est inquiétant en soi, et l'importance de la première s'agissant de l'abus de substances diverses. Bertrand Russell constate dans des mémoires que la plupart des gens désespérés de l'injustice du monde se porteraient mieux s'ils prenaient la peine de faire un peu de vélo. On trouve dans le sport les sensations que les drogués actifs se donnent avec la cocaïne et ses dérivés : la morale individuelle commence par l'auto-discipline.
Je vous suis également sur le fait que le concept d'externalité est tout à fait inadéquat dans le débat sur la drogue, et pour refuser de mettre en balance, en la matière, la liberté individuelle et les exigences de la sécurité sociale, typiquement l'engrenage totalitaire que vous décrivez (qui est aussi un non sequitur : pour en finir avec les accidents de la route - des milliers de morts ! - interdisons la voiture). Permettez-moi d'être plus réservé sur votre refus du concept même d'externalité, et de l'argument utilitariste. Toutes les théories de justice un tant soit peu élaborées ont un fond utilitarien, qui ne les disqualifie pas pour autant. Quant au concept même d'externalité, de généalogie adamsmithienne, en dépit de l'abus qu'en font la plupart des collectivistes, votre récusation me paraît excessive. La congestion du trafic urbain est un cas d'externalité. Comme je le montre dans mon essai sur le GIEC, SI le réchauffement est avéré et SI la cause dominante est humaine, on a un autre cas d'externalité, etc. Hayek ne disait pas autre chose (sur les externalités dans le domaine de l'environnement).
quel magnifique exemple du dialogue de sourds .cependant je n'ai pu m'empêcher de relever cette incroyable affirmation
"J'appelle cela l'engrenage de la servitude ! Il n'y a pas de raison de s'arrêter en si bon chemin" ( Mr Lepage)................
on pourrait dés lors intituler son texte ,de la libération de la pensée par la drogue.... on se croirait revenu dans les années 70
je suis libéral mais je suis aussi effrayé par les libertaires qui ne paraissent aussi sectaires que les communistes. il y a un juste milieu à trouver entre la liberté de chacun et la nécessité de trouver un contrat social acceptable à la majorité d'entre nous .Sauf à admettre que la notion de contrat social est superfétatoire.. Bien entendu cela suppose aussi que les adhérents au contrat social soient en mesure de se prononcer en toute connaissance de cause sur les tenants et aboutissants de leurs choix. L'altération du jugement par la drogue ne me paraît pas être le meilleur chemin pour y parvenir
Konebien, merci pour votre contribution. Toutefois je ne vois aucun "sourd". Bénard est sûr de son fait, mais toujours prêt à argumenter. Lepage est parfois doctrinaire, mais certainement pas "libertaire" (ni libertin, regrettablement, à moins qu'il ne me cache des choses depuis dix ans que j'ai l'honneur de le fréquenter). P. Jaunet est plus petit con prétentieux qu'emmerdeur (lui, dixit), mais il a du potentiel. Nul dialogue de sourd. Disons que certains des participants, moi le premier, ne sont pas suffisamment informés, et se rattachent, dès lors, à des certitudes idéologiques qui leur sont familières. Rien que de très classique.
Cher Drieu, vous avez sans doute raison de me reprocher d'être allé peut-être un peu trop loin dans la critique de l'utilisation du concept d'externalité. J'ai effectivement été un peu trop systématique.
En fait, ce que je veux dire est que ce concept d'externalité négative est un outil parfaitement inapproprié lorsqu'on l'utilise pour justifier des dispositions législatives ou réglementaires d'ordre pénal. Pour des raisons qui sont identiques à celles évoquées par Philippe Nemo dans son livre et qui conduisent à la perversion d'un certain nombre de principes fondamentaux du droit (en matière de procédure et de technique juridique). Et je pense que le traitement - ou plutôt la répression - de la drogue entre typiquement dans ce cadre là.
Mais la notion d'externalité reste un concept très utile pour identifier la présence de défaillances institutionnelles qui, généralement, sont à l'origine de problèmes sociaux et politiques que l'on cherche à résoudre par des décisions législatives ou réglementaires ad hoc.
Tel est précisément l'un des enseignements les plus importants de l'analyse économique autrichienne contemporaine que de montrer, à la suite des apports de Ronald Coase, qu'il n'y a "externalité" que là où il y a défaillance dans la définition et l'attribution de droits de propriété. La présence d'une externalité est en elle-même le symptôme d'une telle défaillance. La solution consiste alors non pas à réprimer les comportements individuels qui sont la source de cette externalité, mais à modifier la structure des droits de propriété existant de manière à les individualiser davantage, et ainsi à recréer une structure de motivation individuelle qui modifie les comportements des gens dans un sens compatible avec une plus grande justice des décisions des uns eu égard aux autres.
Telle est l'essence d'une politique "libérale". Celle-ci ne consiste pas à donner le primat à la répression, mais autant que possible à rétablir des structures de responsabilité qui permettent de réduire l'importance des comportements litigieux. C'est en ce sens qu'une politique libérale est effectivement essentiellement "préventive". Et c'est pour cela que les libéraux privilégient décentralisation et dévolution dans le traitement des problèmes, alors que toute action législative est par essence centralisatrice et uniformisatrice.
@konebien
Le problème n'est pas de "libérer la drogue" (il ne saurait donc être question de "libérer la pensée par la drogue") mais de modifier "les comportements" en matière d'usage de drogue. Tout l'objet des analyses des critiques de la prohibition - cf Vincent - est de démontrer que l'action répressive ne permet pas d'y parvenir, et conduit au contraire à une multiplicité d'effets pervers qui vont à l'encontre du but que l'on recherche.
On ne m'ôtera pas de l'esprit que le problème de la drogue est fondamentalement lié à la dévalorisation de l'institution familiale et autres institutions intermédiaires de proximité ou de voisinage, et que cela est la conséquence de leur remplacement par une logique d'Etat Nounou qui accapare en quelque sorte pour lui-même des fonctions, des droits et des responsabilités (par exemple l'éducation) qui pourraient être dévolues à des solidarités d'ordre inférieur. C'est là que se situe le noeud du problème, et pas ailleurs.
Par ailleurs on est bien d'accord pour reconnaître que la liberté individuelle doit s'exercer à l'intérieur de limites. Les libertariens ne sont pas des anarchistes ni même des libertaires. Tout au contraire. Le problème est de savoir quelles limites, comment on les détermine ou comment on les découvre, qui en décide, etc. Les libertariens récusent la vision légicentriste et constructiviste qui consiste à considérer que c'est à la volonté du législateur qu'il appartient de fixer ces limites dans le seul respect d'un cadre électoral démocratique. Ce problème ne date pas d'aujourd'hui. Historiquement il a été résolu dans nos sociétés occidentales par l'émergence à travers les siècle d'une tradition juridique qui s'incarne dans des principes fondamentaux du droit dont le rôle est précisément de déterminer ces limites et d'en assurer l'administration. Mais ce à quoi nous assistons aujourd'hui est à la destruction progressive de ces principes fondamentaux du fait des succès de l'activisme constructiviste moderne.
Il se peut que l'on ne soit pas d'accord avec la philosophie des droits héritée de cette tradition juridique (libérale), et donc avec la définition des limites qui en résulte, mais on ne peut pas laisser dire que refuser le constructivisme légicentriste revienne à accepter de laisser toute licence à l'exercice de la liberté individuelle. Le reproche ne tient pas.
@ Henri Lepage, Drieu Godefridi, Vincent Benard et les autres aussi… la tournure que prend le débat m’incite à intervenir à nouveau.
Monsieur Lepage, vous dites : "L'argument des "externalités" n'est pas recevable." Pourquoi ? Parce que vous appréhendez ce concept d’un point de vue d’économiste. Mais il n’y a pas que l’économie dans la vie ! Parler d’externalité ne signifie pas ipso facto partager les vues de Pigou et des théoriciens apparentés aux welfare economics ; en sociologie notamment, le concept a un sens différent (il y a un magnifique ouvrage de Raymond Boudon sur les différentes acceptations du sujet).
Pour tenter de vous expliquer ce que j’ai vraiment voulu dire – moi ou d’autres – en évoquant le concept d’externalité, je reprendrai votre argumentation.
Vous la débutez en disant que l’homme, étant en étant en relation avec autrui, provoque des éléments prévus et d’autres, non prévus – ce qu’on appelle les externalités. Celles-ci, vous en convenez, peuvent être soit bénéfiques, soit négatives (les fameuses externalités négatives).
De là, certains justifient l’intervention de l’Etat. Et vous, vous concentrez vos efforts à combattre l’ombre tutélaire de Pigou car, dites-vous, "comme il y a des externalités partout, même dans les plus simples de nos comportements, l'Etat a par là même vocation à s'occuper de tout, à s’immiscer dans tous nos comportements, à devenir 'totalitaire"." Ce qui vous permet ainsi d’entrer en croisade contre l’idée pigouvienne de l’intervention de l’Etat (que du reste je n’ai absolument pas évoqué, n’ayant jamais dit que l’Etat était justifié à intervenir en cas d’externalité négative).
Seulement, et sans revenir sur votre position – que je partage amplement – vous dites vous-même que les externalités peuvent être réglées non pas uniquement par l’Etat, mais également par "les règles de vie, les règles morales ou tout simplement de politesse, les disciplines que l'on accepte de s'imposer du fait que l'on appartient à telle communauté, restreinte, ou plus ou moins large. Cela passe par les disciplines de la famille, de l'école, les règles internes que les organisations privées s'imposent et que l'on doit accepter pour pouvoir y entrer et en faire partie."
Et c’est bien là qu’est le problème : les règles – qu’elles soient étatiques ou non-étatiques (morale, religion, mais aussi coutume privée autrement dit contrats, arbitrages…) ont justement pour objet de réduire l’incertitude en cas d’externalité négative ; dit autrement, elles réduisent les coûts de transaction. Leur utilité est indéniable, et nul ne peut s’en passer.
Les étatistes diront que la nécessité des règles justifie l’intervention de l’Etat ; les libéraux classiques (et non conservateurs) diront, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire ailleurs, que ces règles peuvent ne pas être le fait de l’Etat, mais relever de niveaux différents : usages professionnels, coutume, jurisprudence… bref, un savant mariage entre raison individuelle et raison collective.
Quelle est, en revanche, l’opinion que soutiennent les libertariens ? C’est qu’il ne faut aucune règle, justement. Car si, pour eux, l’Etat n’a aucun droit à intervenir sur les questions morales (ce que j’admets tout à fait) ils refusent que quiconque ait un positionnement sur de telles questions, relativisme culturel oblige. A l’instar des hommes de gauche, ils professent l’antienne bien connue : « tout se vaut, il ne faut sanctionner personne, chaque individu est libre de ses choix, nul ne peut décider pour lui ». Un discours caricatural qui explique pourquoi, aujourd’hui, les idées libérales ont déserté les débats : parce que plus personne n’y prête aucune attention. On ne peut nier en effet que tout système normatif implique, à un moment ou à un autre, une sanction en cas de non-respect des règles qu’il édicte.
Ici j’en appelle au distingué M. Godefridi qui, s’il me reconnaît du potentiel – ce dont je lui suis gréé – me gratifie au passage d’un qualificatif pour le moins injurieux auquel d’aucuns répondraient par une injure du même acabit, mais que j’attribuerai plus simplement à un moment d’égarement intellectuel bien compréhensible (tout le monde n’est pas Ernst Jünger, n’est-ce pas ?). M. Godefridi me demandait, à la suite d’un article sur la manière dont les libéraux apprécient le droit, quel en était l’intérêt. Et bien il est là : dans la réfutation du droit naturel.
Car, certains commentateurs le diront : les libertariens ont un projet moral, appelé : droit naturel. Outre qu’en utilisant ce terme, ils disent tout autre chose que les théoriciens du droit de nature, les partisans de ce concept font ce que j’ai appelé une « fuite en avant ». A titre d’exemple, jamais un auteur comme Rothbard n’a défini « son » droit naturel. Certes, il parle ca et là de quelques règles (justification du boycott et du non respect des contrats, ce qui est pour le moins comique). Surtout, il évoque l’idée d’un « code » de droit naturel libertarien, mais jamais il n’explique plus longuement son contenu. Pour lui, en définitive, ce sont les individus souverains qui doivent décider par voie de contrat quelles règles il convient d’appliquer ; habile mélange entre Locke et Rousseau qui n’a aucune possibilité d’effectivité, ne serait-ce qu’en raison des externalités.
Un juriste disait : « si une loi se limitait à comporter deux articles, selon lesquels : 1 les contrats librement conclus doivent être respectés ; 2 tout dommage causé à autrui appelle réparation, il n’y aurait plus besoin d’aucune loi. Pourtant c’est une utopie » car tout ceci mérite d’être défini, approfondi. Rien n’est aussi simple qu’on ne veut le dire, se posent des problèmes d’interprétation, des situations n’auront pas été prévues au contrat, des arbitrages devront être faits entre plusieurs intérêts… Et tout l’objet du droit est, justement, de régler ces problèmes d’externalités, par nature imprévisibles. Et se pose, parfois, la question d’agir en amont, avant que certains dommages ne se produisent, plutôt qu’en aval, après que le dommage ait été causé.
Ces difficultés peuvent, il est vrai, être réglées contractuellement, ou par les limites de la propriété. Mais c’est bien souvent impossible.
A ce titre je ne peux approuver ce passage : « Autrefois, avec "la propriété privée", il y avait un critère objectif, que tout le monde pouvait reconnaître, identifier pour faire apparaître à partir de quel moment la puissance publique allait trop loin et se mêlait de choses qui ne la regardaient pas. » Cette idée, chère à Rothbard et autres anarcap’, n’a aucune valeur parce que, justement, personne n’a jamais défini la propriété, qui évolue avec le temps, et que son contenu est tout sauf objectif.
Je ne parle pas, évidemment, de la raison d’être de l’institution qu’est la propriété, qui ressort d’une lecture économique et que M. Lepage a défini dans un superbe ouvrage. Je parle de son contenu exact ; par exemple, l’usufruit ? sa portée, son étendue ? L’emphytéose ? La propriété volumaire ? Et de ses règles : héritage, transmission, cession, aquisition, usucapion, hypothèque, viager, tontine… Et là ce ne sont pas les économistes qui peuvent répondre – ils en seraient bien incapables – ni les philosophes au petit pied. Ainsi s’explique l’échec du droit naturel libertarien, car ni les économistes (Quesnay) ni les philosophes (Locke) ni les deux (Rothbard) qui prônaient le droit naturel n’ont jamais compris quelles règles appelaient la propriété. Dire : la propriété privée est nécessaire, c’est bien ; dire quelles règles doivent régir la propriété privée, c’est mieux.
Car enfin, qui édicte les règles relatives à la propriété ? Les propriétaires s’occupent du contenu, pas du contenant. Les créateurs de normes sont donc les notaires, les avocats, les juges, la doctrine, le législateur… tous participent à un jeu complexe, dont les propriétaires bénéficient sans en comprendre le sens. Chaque règle a une histoire, une logique qui est bien souvent économique, mais pas uniquement, parce qu’elle vise à empêcher des externalités négatives découvertes par le passé.
Malheureusement, le problème des libertariens est de croire 1) que le droit naturel, objectif, est découvrable par la raison, et 2) que les lois édictées par l’Etat sont par essence mauvaises, seules les règles privées étant dignes de respect (puisque reposant sur la raison individuelle). En agissant ainsi, ils raisonnent comme les étatistes (mais de manière inversée) c’est-à-dire en terme d’origine des règles, et non de contenu. D’où l’impossibilité, pour eux, de comprendre l’évolution du monde.
Exemple : la crise des subprime qui – si l’on écarte la véritable cause de cette crise : la politique monétaire expansionniste de la Fed – trouve ses origines en matière hypothécaire.
Là, nous pouvons convier M. Benard au débat : personne ne remettra en doute ses remarquables études sur la crise, sur le rôle des établissements financiers, les garanties publiques (Fannie Mae), etc. A cet égard je conseille à tous la lecture de sa critique de l’économie dirigiste américaine (laquelle n’a jamais été libérale, ou uniquement dans l’esprit des américanophobes patentés). Mais je lui reproche de tout jeter en bloc sur l’Etat. Car enfin, pourquoi ne souligne-t-il pas que les règles de droit traditionnelles en matière de sûreté réelle ont été créées NON PAS PAR L’ETAT, MAIS PAR CEUX QUI, A GAUCHE COMME A DROITE, VOULAIENT SUPPRIMER LE CADRE JURIDIQUE EXISTANT AU NOM DE LA LIBERTE DE CHOIX ?
Contrairement à ce qu’indiquent les libertariens, TOUT NE PEUT PAS ETRE LAISSE A LA LIBRE APPRECIATION DES INDIVIDUS ; IL FAUT AUSSI DES REGLES GENERALES. Or, en permettant à des hauts fonctionnaires et à des financiers (l’oligarchie, chère à M. Benard) « d’innover » en matière hypothécaire - au mépris des règles les plus traditionnelles du common law comme du droit des sûretés -, on a obtenu… le subprime. C’est pour cela que j’avais dit à un moment que la crise des subprime ne pourrait pas éclater en Europe ; pas parce que nos banquiers sont plus intelligents, mais parce que nos règles sont différentes. Sur ce point, le droit continental a démontré qu’il savait réduire les coûts de transaction (en évitant une externalité grave : la crise financière).
Evidemment, cela ne veut pas dire que le système en vigueur en Europe est parfait (exemple : la crise grecque. Mais comme j’ai pu l’écrire aussi, le « pacte de stabilité » n’est pas juridiquement contraignant ; ce n’est donc pas du droit).
Evidemment, on ne peut négliger le fait que l’intervention de l’Etat a beaucoup fait de mal en matière de droit. Mais les interventions de certains lobbys privés également. Ainsi, les accords de Bâle, qui ont détruit la comptabilité (v., sur ce point, un article de Charles de Smet sur l’institut Hayek, à copier avant que le site ne disparaisse) ne sont pas issus de la volonté d’un quelconque fonctionnaire, mais d’économistes néoclassiques (et non keynésiens, ne vous en déplaise) rémunérés par de grosses banques d’affaires privées, passés au service des banques centrales, et qui ont réussi à imposer à l’Union européenne d’adopter leur cadre normatif, en remettant en cause les traditions juridiques nationales, issues d’un équilibre subtil entre la jurisprudence, les contrats… mais jugées « trop contraignantes » par quelques libertariens dénués de toute culture institutionnelle.
Tout comme, il n’y a pas si longtemps, nos règles en matière d’hypothèque étaient jugées mauvaises par les économistes américains : parce qu’elles ne permettaient pas des montages type subprimes.
Certains lecteurs diront peut-être que quand on est libéral, on ne doit pas entraver la liberté individuelle. Aussi en appellerai-je maintenant à Hayek (peut-être M. Godefridi trouvera-t-il cette nouvelle citation ‘prétentieuse’, mais je ne doute pas qu’un homme qui cite couramment Heidegger dans le texte ne saurait me reprocher d’utiliser des concepts qui appartiennent à la ‘Weltanschauung’ de tout honnête homme). Hayek disait donc, en parlant des contrats : « La liberté de contracter, comme les autres libertés de cet ordre, ne signifie pas que n’importe quel contrat doit être permis ou mis en application, mais simplement que c’est aux règles générales du droit de décider du caractère acceptable et applicable d’un contrat, et qu’aucune autorité n’a le pouvoir d’autoriser ou d’interdire un contrat en raison des mérites particuliers de son contenu ».
VOILA EXACTEMENT LA DIFFERENCE QU’IL Y A ENTRE UN LIBERAL CLASSIQUE, UN LIBERTARIEN ET UN ETATISTE. Pour l’étatiste : c’est à l’Etat de régir le contenu du contrat. Pour le libéral, l’Etat pose des règles de validité du contrat, mais ne s’occupe pas du contenu, hormis quelques règles d’ordre public. Pour le libertarien : l’Etat ne doit pas se préoccuper des contrats, qui relèvent des seuls arrangements privés, un point c’est tout. En agissant ainsi, les libertariens américains – comme les étatistes en leur temps, qui ont détruit des pans entiers de mécanismes juridiques spontanés – ont remis en cause des règles traditionnelles… qu’on « redécouvre » après la crise, pour leur utilité économique. Mais pourquoi toujours revenir sur ce qui existe ? Sur ce qui a fait ses preuves ?
Rappel : le droit des contrats a été remis en cause par les théoriciens de gauche : ca a donné un droit du travail extrêmement compliqué, déconnecté des réalités de la vie professionnelle ; parallèlement, les économistes néoclassiques s’y sont intéressés : apparition des règles antitrust, avec leur fourbi d’abus de position dominante et d’ententes anticoncurrentielles. Nouvel échec. Aujourd’hui, les écologistes créent de nouvelles règles et, que voit-on ? Que leurs concepts modernes ne fonctionnent pas (aucune entreprise n’a jamais été condamnée sur le fondement du principe de précaution) mais que les bonnes vieilles règles de droit (responsabilité civile notamment) permettent de condamner les entreprises qui polluent vraiment.
Alors, l’argument des externalités est-il recevable ? Tout dépend comment on l’entend. Car si l’Etat n’est pas nécessairement amené à légiférer sur le contenu des règles à appliquer en cas d’externalité, l’Etat doit en revanche absolument veiller à ce qu’une règle soit édictée. Pour reprendre une formule célèbre de Louis Rougier, si l’Etat doit absolument adopter un code de la route, et en sanctionner le non-respect, il n’a en revanche pas à s’immiscer dans la conduite des automobilistes, et leur imposer d’aller en un lieu déterminé. Mais le code est nécessaire… que son contenu soit édicté par l’Etat, un juge, contrats, coutume… est important, mais secondaire.
Quel lien entre tout ceci et la drogue ? La quasi intégralité des intervenants de l’Institut Turgot pense que la drogue, c’est mal, mais que comme la lutte contre la drogue est génératrice d’effets pervers, il faut la libéraliser. Et s’ils admettent que la généralisation de la consommation privée de drogue générera des effets pervers, ils pensent tous que ces désagréments seront compensés au niveau individuel (on remarquera au passage que le concept d’externalité est bien une composante essentielle du raisonnement libéral, cf. supra).
Revenons un instant sur l’origine de ces règles. D’où viennent-elles ? Bien souvent, de la survenance d’une catastrophe – pour éviter qu’elle ne se réitère. Donc : depuis quand interdit-on les drogues ? Depuis qu’on en a vu les ravages (pour ceux qui ne comprendraient pas : visitez le Yémen, pays du Qat. Il est loin le temps de la reine de Sabba. Ou pensez à la guerre du Vietnam ; ce n’est pas la mafia qui a introduit la drogue aux USA, mais de braves soldats qui voulaient arrondir leur fin de mois). C’est pour éviter ce genre de désagréments que le droit en interdit la consommation. Rien à voir, encore une fois, avec la Prohibition de temps d’Al Capone qui ne reposait sur aucune justification tangible (sauf pour l’abstinthe, qui n’est pas un alcool ordinaire, ainsi que tout médecin vous le dira).
Une personne a parlé des morts au Mexique. Si ce pays avait un véritable Etat, avec des règles, des tribunaux indépendants et une police compétente et bien équipée, l’argument serait peut-être valable. Mais dire : « on ne peut pas arrêter les criminels, ils sont trop bien équipés et tuent trop de policiers et de victimes innocentes à cause des amendes que de méchants juges leur oblige de payer », c’est dénaturer la réalité. Si ce n’était pas la drogue, ce serait autre chose. Des organes humains, par exemple. Ou des prostituées, tuées dans des séances sado-maso filmées. Autre spécialité mexicaine bien connue. Le problème est que Monsieur Lepage prête foi à ces arguments utilitaristes en disant qu’une politique libérale « ne consiste pas à donner le primat à la répression, mais autant que possible à rétablir des structures de responsabilité qui permettent de réduire l'importance des comportements litigieux. C'est en ce sens qu'une politique libérale est effectivement essentiellement "préventive". Et c'est pour cela que les libéraux privilégient décentralisation et dévolution dans le traitement des problèmes, alors que toute action législative est par essence centralisatrice et uniformisatrice. »
Cette vision n’est que partiellement juste : sur le caractère décentralisé. Pour le reste, permettez-moi de citer Rivero. Pour lui, il fallait distinguer les régimes préventifs (il faut demander une autorisation avant d’agir) et les régimes répressifs (on peut agir librement mais tout abus fait l’objet de sanction). Et comme il le disait ce sont bien les derniers systèmes qui sont les plus libéraux, parce que l’Etat n’impose que quelques règles – générales – et non une multitude de commandements, d’autorisations administratives… qui, loin d’apporter aux hommes une ligne de conduite générale, détruisent l’ordre social. En libéralisant la drogue, très bien, on pose le primat de la liberté, c’est joli. Mais tous ceux qui justifient la consommation encadrée de la drogue parlent de règles, par exemple : l’encadrement réglementaire des officines pharmaceutiques qui vendront la drogue… Et puis ? Et puis le droit commun s’appliquera. C’est-à-dire que les sociétés pharmaceutiques pourront faire de la publicité sur la drogue, et les industriels vendre des produits au parfum cocaïne. Mais les employeurs ne pourront pas licencier les salariés drogués, du moment qu’ils n’arrivent pas shootés au bureau… jusqu’au jour où un salarié piquera sa collègue de bureau avec sa seringue et lui refilera le sida, ou qu’à cause de lui surviendra un accident de travail. Alors on réglementera un peu plus. Et puis viendra le jour où les collégiens se drogueront (le commercial se justifiant en disant : « il fallait que je fasse du chiffre sinon j’étais viré, on va pas en faire un plat la vente de drogue est libre, que je sache »). Et là, le débat reprendra, on dira : « pourquoi avoir supprimé l’interdiction ? ». Exactement de la même manière que les américains sont en train de revisiter leurs règles en matière de produits financiers et de sûretés réelles, depuis le subprime, et qu’ils se demandent : « pouquoi avoir tellement libéralisé ? N’aurait-il pas été plus judicieux de garder les règles qui ont fait leurs preuves, et supprimer uniquement les règlementations protectionnistes qui entravaient nos échanges ? »
(Ce que, du reste, ils n’ont toujours pas fini de faire… mais je constate que les libertariens préfèrent libéraliser la vente de drogue ou de produits financiers complexes plutôt que d’interdire à l’Etat de subventionner les entreprises ou abaisser leurs droits de douane à l’encontre des produits en provenance d’Afrique. Beau sens des priorités).
Autre chose, qui rejoint ce que disais précedemment sur le rôle du droit, ignoré par les libertariens. La remarque sur Servier. Pour M. Lepage, « La santé des toxicos serait tout de même beaucoup mieux assurée si le commerce était le fait de grandes firmes pharmaceutiques dont on connait la vulnérabilité des marques (le fameux "goodwill") en cas d'accident de distribution. Les récents scandales à propos de certains médicaments le démontrent. » D’abord, Servier n’a pas fait faillite – pas plus que les agences de notation, qui pourtant mentent quotidiennement aux investisseurs sur l’état financier de nos gouvernements… Toutefois, j’admettrai pour les besoins de la cause que lorsqu’un produit est mauvais ou dangereux, et ne satisfait aucun consommateur, son producteur ferme boutique. Le marché s’auto-régule. Mais quand le produit est dangereux, et que cette ‘erreur’ a donné la mort à plusieurs centaines de consommateurs ? Un encadrement préventif de l’Etat n’était-il pas justifié ? Ce à quoi certains diront que l’innovation suppose de donner aux entreprises la possibilité de se tromper (réponse qui, au passage, fait peu de cas de la vie humaine, et explique à nouveau le recul des idées libérales dans le débat d’idées actuel, toute personne raisonnable acceptant un contrôle a minima sur l’origine des produits, le contrôle de la composition des produits pharmaceutiques, du type les directives nées après le scandale de la thalidomide, dont certains prévoyaient qu’elle empêcherait le développement de nouveaux produits, ce qui est à l’évidence une exagération puisque le secteur pharmaceutique n’a cessé de se développer). Mais prenons le problème autrement ; vous êtes, Monsieur Lepage, hostile aux brevets et autres systèmes de copyright. Les Chinois pensent comme vous ; ils signent des accords en matière de propriété intellectuelle mais ne les respectent pas (dans la logique rothbardienne, on peut ne pas respecter un contrat du moment qu’on ne transmet pas de droit de propriété : les Chinois sont donc rothbardiens sans le savoir !!!). Quand une société est à l’origine d’un scandale, que fait-elle ? Elle fait faillite : le marché joue son rôle de sanction. Mais elle se reforme le jour-même, au même endroit, en changeant juste de dénomination. Pourquoi ? Parce que dans ce capitalisme d’Etat qu’est la Chine, la création de sociétés est très ouverte, et le droit des marques, enseignes… inexistant. Tout l’inverse de la Vieille Europe ; la sanction du marché ne joue donc aucun effet, PARCE QU’ELLE NE SUFFIT PAS.
Ce qui – je le dis cette fois pour M. Benard – ne signifie pas qu’en pointant du doigt ces dysfonctionnements, je partage les vues de ceux qui critiquent la prétendue inefficacité du marché. En fait, son efficacité est par principe limité à certains domaines, et ne peut être étendue à d’autres ; une vision « réaliste » de la vie des affaires qui me semble plus utile que la vision « bisounours » de nombreux libertariens pour qui l’espionnage industriel, les coups bas, la fraude… ne sont que des inventions de personnes un peu exaltées. Aussi n’est-ce pas uniquement par le marché que les problèmes se règlent, mais par le droit, et le système institutionnel en vigueur.
***
Pour résumer : je préfère un système juridique ouvert, avec peu d’interdits (mais des interdits fermement défendus) qu’un système juridique contraignant ou non contraignant, mais bourrés de règles. Que ceux qui pensent que la drogue doit être libéralisée se mettent à produire les règles qu’appellent une libéralisation de la drogue… s’ils y arrivent. Car, en démontrant que la législation actuelle sur la drogue est génératrice d’effets pervers, il s’agit de proposer des changements dans la loi ; se borner à dire : « chacun pour soi, et Dieu pour tous » ne suffit pas, tant que l’on n’aura pas démontré que la drogue est bénéfique (à l’inverse de la voiture, que personne n’a jamais voulu interdire cher Drieu, car les juristes ont inventé les limitations de vitesse et des lois interdisant de boire avant de prendre la route, et que la police sanctionne ces règles pour veiller à leur efficacité).
Il me reste trop peu de temps – et d’energie – pour m’étendre sur les autres points abordés (du style la théorie de Coase sur l’allocation en terme de propriété : si vous partagez cette thèse, alors il faut supprimer le marché par actions parce que rien n’est plus contraire au droit que les sociétés par actions, qui reposent sur une propriété collective qui, par un prétendu processus démocratique, dissocie prise de décision et détention du capital, ce qui déresponsabilise les managers – qu’il faut payer deux fois pour les intéresser aux résultats de l’entreprise ! –, et bénéfice d’un privilège légal injustifié : la responsabilité limitée. Même si je n’apprécie pas trop ses écrits, le prof Van Dun a le mérite d’être, sur ce point, cohérent, puisqu’il comprend cette faiblesse).
Restons sur la piste – intéressante – lancée par M. Lepage au sujet de la famille. Si la famille n’avait perdu de son importance, il y aurait moins de problèmes. Mais j’aimerai simplement rappeler que ce ne sont pas les gens qui s’opposent à ce que tout soit libéralisé qui mettent en péril la société. Car enfin, qui a détruit la famille traditionnelle ? La gauche, qui déteste tous les corps intermédiaires entre l’individu et l’Etat qu’elle ne contrôle pas. Philippe Nemo l’a parfaitement démontré dans un sien ouvrage. Et qui encore ? Et bien… les libertariens bien sur, les libertariens qui voient dans le mariage non pas une institution juridique, forgée par l’histoire, mais bien un contrat qu’on aménage librement. Combien de règles en droit de la famille ont ainsi été supprimées ? Une, puis deux, puis trois… Et l’on en arrive à l’impuissance publique, avec un Etat qui ne peut plus assurer l’ordre dans certaines banlieues, des gamins qui se poignardent dans les lycées et des cadres du privé qui restent dans des HLM quand ils gagnent largement de quoi accéder au parc immobilier privé.
Et l’Etat serait aujourd’hui « totalitaire » ?
@philippe
Bravo et merci pour votre débordement d'énergie.
Il me semble qu'avec tout ce que vous nous avez écrit, vous auriez de quoi écrire un bon papier, si possible clair et structuré, donnant votre position, et pouvant servir à animer un véritable débat entre les approches différentes. La somme de réactions sur des points particuliers ne finit malheureusement que par obscurcir les choses.
Ceci dit, avant tout, je crois qu'il faut éclaircir un préalable. C'est lorsque vous vous en prenez aux "libertariens" - ce qui est après tout l'angle d'attaque principal de vos commentaires. Je pense qu'il y a là, entre nous, d'abord un problème - et un malentendu - de sémantique qui se ramène à ce que vous mettez derrière le terme "libertarien".Et l'on retrouve un vieux débat ouvert il y a de nombreuses années.
Lorsque nous utilisons le terme anglo-saxon "libertarian", il s'agit d'un mot qui, d'un accord plus ou moins unanime parmi nos amis américains et anglais, mais aussi canadiens, couvre une population d'auteurs et de penseurs assez large allant, disons, du "classical liberalism" à la Hayek ou à la Buchanan (qui ne sont pas identiques) jusqu'à l'anarcho-capitalisme (ou encore les "radical libertarien) à la Rothbard ou à la David Friedman, en passant par les "left libertarians" de Critical review.
N'en font pas partie ceux que je qualifie de "libéraux conservateurs", ou encore ceux qui, en politique, se rattachent à la famille des "démocrates chrétiens". Et je crois que c'est effectivement à cette famille de pensée que vous appartenez, même si vous insistez pour utiliser l'étiquette de "libéral classique" - que, personnellement, je trouve parfaitement inappropriée, car le "classique" se rapporte à une vision libérale du 19 ème siècle qui, quand on l'étudie de près, est en fait très radicale, et s'inscrit parfaitement chez les "libertarians".
(Encore un autre débat ou malentendu de classification).
Tous les sujets que vous abordez dans vos commentaires sont des sujets âprement discutés, et objets de discorde entre eux. Des sujets sur lesquels il existe une abondante littérature d'échanges et de commentaires. Les désaccords sont souvent extrêmement profonds.
Il me semble donc vain de s'attaquer, ou de contester globalement ce que vous qualifiez de vision "libertarienne".
Nous progresserions sérieusement si vous commenciez par dire exactement quelle est votre cible. Si vous commenciez par là, il est probable que, tout en n'étant certainement pas d'accord sur tout, nous retrouverions sans doute de nombreux points d'accord, notamment sur certaines de vos formulations. (comme c'est par exemple le cas pour votre premier post de cet après-midi). Je crois très sincèrement que votre hargne à mettre tous les "libertariens" dans le même panier, et donc à voir chez chacun d'entre eux qui ne s'accorde pas avec votre point de vue un dangereux zélateur de l'absence de toute règle, ajoute beaucoup de confusion, au lieu d'éclairer le débat (comme quoi, dès qu'on touche à la drogue on touche à une fibre fondamentalement "émotive"). Je crois que beaucoup de ceux auxquels vos posts s'adressent ne se reconnaissent pas dans la caricature de gens pour lesquels il ne faudrait aucune sorte quelconque de règles.
Je ne me vois pas revenir sur tous vos différents points. Je n'en ai vraiment pas la patience ni l'énergie. Et de toute façon ce fil de commentaires en deviendrait totalement illisible. Mais je crois très sincèrement que vous devriez, évidemment si vous en avez le temps (mais il n'y a rien d'urgent), reprendre votre plume et utiliser vos incontestable qualités d'écriture, mais aussi votre vaste connaissance de la littérature, pour en sortir un article de synthèse bien structuré et bien focalisé. Sur lequel certains d'entre nous pourraient certainement à leur tour réagir.
@ Henri Lepage
J’abonde en votre sens lorsque vous soulignez les dangers de la sémantique. Le sens des mots a son importance, et peut-être n’aurais-je pas du parler de « libertarien », tant il est vrai que son acceptation est étendue. Mieux aurait valu « anarcho-capitaliste », par opposition à « minarchiste », mais ce terme me semblait par trop réducteur.
Toutefois, le terme de libéral classique, que j’emploie, est très clair. Hayek n’avait à cet égard pas de difficulté lorsqu’il parlait d’old whig, ou évoquait des personnalités comme Lord Acton ou Alexis de Tocqueville – auteurs que les libertariens n’ont ou soit jamais lu, ou toujours contesté, au motif qu’ils seraient trop peu « radicaux ».
Il est vrai que vous dites que les libéraux du XIXe siècle sont « radicaux ». Mais je ne pense pas me tromper en disant que vous envisagez ici les thèses de Dunoyer ou de Molinari, plutôt que celles de Constant ou de Gladstone. Or ce sont de ces derniers auteurs dont je me réclame : Etat minimal, garanties juridiques contre l’arbitraire du pouvoir, économie fondée sur l’épargne et le libre-échange. Tout le contraire des néoclassiques, de Walras à Coase (trop favorables à l’intervention de l’Etat) et, surtout, des anarcap’ qui, de Rothbard à Hoppe, réclament l’abolition de l’Etat, méprisent les garanties juridiques au profit d’un droit naturel chimérique et envisagent l’économie comme la science ultime, la méthode aprioriste étant censé permettre d’expliquer l’ensemble des phénomènes sociaux (praxéologie).
Ceci étant précisé, je n’ai aucune hargne envers les libertariens, minarchistes ou anarcap’ ! Et si mon ton semble véhément, c’est uniquement parce que je crois en ce que j’écris, et que je me refuse à voir les idées libérales assimilées aux conceptions libertaires d’une gauche que j’abhorre. Ca doit être mon côté admirateur de Maggie...
Seulement, vous vous trompez en disant que les libéraux actuels n’ont aucun problème avec le droit. La plupart n’y comprennent rien : ainsi, si j’approuve votre refus du « légicentrisme constructiviste » j’avoue avoir du mal à saisir votre vision « objective » du droit naturel, tourné autour de la propriété. Dois-je vous rappeler qu’au XIXe siècle l’économiste Ricardo, avec sa théorie de la rente, a contribué au déclin du concept classique de la propriété privée ? Je sais que ca ne cadre pas avec l’image du « père de la mondialisation » que lui collent les manuels d’économie bon marché à destination des lycéens, mais c’est un fait établi. Ce qui démontre bien que la propriété n’a jamais été comprise, y compris par les plus grands. Notion controversée donc, la propriété.
Par ailleurs, je n’ai pas dit que les libertariens refusaient toute forme de règle, ce qui serait bien évidemment absurde. J’ai dit : les libertariens veulent que les règles qui leur soient imposées aient au préalable été approuvées par eux.
Ce faisant, ils raisonnent en terme de contrats et non de loi. C’est, à mon avis, aussi utopique que de raisonner (comme les partisans de l’Etat) en terme de loi uniquement. Un exemple : Armentano, le seul libertarien spécialiste du droit antitrust. La première fois que je l’ai lu, j’y ai trouvé une mine d’informations extrêmement précieuse ; puis lorsque j’ai lu d’autres ouvrages sur le droit antitrust, j’ai constaté que Armentano n’était jamais évoqué. Pourquoi ? Parce que son approche est trop véhémente et, partant, superficielle. Ce qui plaît peut-être chez les militants du Cato institute ne saurait satisfaire ni des juges, ni des universitaires, ni des chefs d’entreprise en litige avec l’administration. Pour Armentano en effet, la loi est mauvaise ; il faut supprimer les lois et « laissez faire » le marché. Seulement tous les concepts juridiques qu’il mobilise reposent sur des lois. Il est donc incohérent. A l’inverse, Bork a permis nombre d’évolutions favorables, et est respecté même de ses adversaires. Normal : il admet que la concurrence soit réglementée, seulement il refuse les règles antitrust (et juste elles). Il ne met donc pas toutes les lois dans le même panier. C’est ce qu’a voulu dire, dans un autre registre, Vincent Valentin dans son livre critiqué sur le site de l’Institut Turgot.
Cela étant, j’ai bien entendu votre message, et vous proposerai prochainement un article sur le sujet.
Bien à vous ;
Bonjour, je vais faire bref par manque de temps (et surtout pas aussi bien que les précédents commentaires).
Je n'ai pas tout lu mais j'ai l'impression que le sujet a un peu dérivé vers un esprit global ^^.
La raisons de ce commentaire est surtout de la morale, que beaucoup de personne pour la prohibition aime bien utiliser.
Eh bien je me permet de vous exposer mon opinion sur la moralité concernant les drogues.
Je ne trouve pas morale de laisser des jeunes (et moins jeunes) dans l'oubli. Et sous prétexte que la drogue c'est mal, ça porte atteinte à la santé, il est pour vous, préférable de laisser les gens atteints d'addiction, consommer des substance qui sont coupés à maintes reprise afin que les trafiquants s'enrichissent.
Certains on même fait référence au fait que c'est le problème aux drogués (en gros pas payer des frais(/impôts) pour eux. Pas de chance pour vous, ils sont là, et c'est pas la prohibition qui arrange les choses.
Concernant le cannabis, c'est bon pour tout, médecine, vêtements, papier (arrêter cette saloperie de déforestation), plastique, nourriture (plus riche en nutriment que le soja), fibre, huile, bio carburant, et j'en ai surement oublié.
Chômage, dettes de l'état, criminalité. tout ça peut-être en partie résolu par la légalisation de cette plante.
Et franchement en tant que fumeur (de cigarette), je préférerais voir cannabis légal, à la place des clopes... Marre de cette saloperie, le genre de merde qui te fait plus fumer quand t'a envie de réduire...
Seul le fédéralisme et la démocratie semi directe (modèle suisse) par les référendums d'initiative uniquement populaire dans les provinces (celles qu'il faut restaurer qui existaient sous l'ancien régime), doivent permettre de déterminer la législation sur les drogues...
Laissons aux peuples et aux petites patries qui composent la France, la liberté de tester leurs propres législations, de tester la légalisation, la prohibition, l'entre deux ou d'autres solutions inédites...
A propos du récent débat sur les "drogues"...
Bien sur Vaillant est pour de nouveaux fonctionnaires afin de surveiller la vente de cannabis, on n'est pas surpris. Eric Ciotti nous dit fort justement que cela ne ferait que déplacer le problème vers les drogues dures. Mais nous entendons ces discours depuis 50 ans et la consommation augmente à deux chiffres chaque année. Les cartels de la drogue n'ont jamais été aussi puissants dans les pays producteurs et ils engendrent des crimes et une souffrance extraordinaires.
Alors permettons aux adultes de consommer ce qu'ils veulent, la légalisation de toutes les drogues est la solution la moins pire! Avec taxes et charges sociales appropriées...
Hum il suffirait que des entreprises produisent ces produits comme du thon en boîte! Et en plus que la distribution ne se fasse pas dans des bistrots d'état mais dans les commerces tout court. Quel intérêt auraient ces entreprises à produire du cannabis frelaté? De la cocaïne impure? Donc le PS fait diversion mais reste fidèle à lui même une couche d'état en plus.
Et pendant ce temps le trafic s'amplifie en liquide bien sur! Prohibition ou controle d'état même combat! L'alcool qui fait des ravages notamment les alcools forts consommés très vite, est en vente chez Auchan, n'est ce pas? Pourquoi des buralistes? Pourquoi des dealers? Cherchez l'erreur. La guerre des états contre la drogue est un fantastique échec, il est ancien et il perdure mais il sert de posture morale à certains.
Références
http://www.economist.com/node/13237...
http://www.globalcommissionondrugs....