Le pays en question est le Mexique, ou le bilan de la "guerre à la drogue" lancée depuis 2006 par le gouvernement mexicain avec l'aide massive du gouvernement américain a fait 28 000 morts, avec une nette tendance à la hausse. Et le moins que l'on puisse dire est que les morts ne sont pas tous des trafiquants. En effet, la décapitation de représentants des forces de l'ordre semble être devenue un des passe-temps favoris de la pègre locale. Des innocents qui se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment, des familles de policiers ou de juges, sans oublier les consommateurs eux mêmes, figurent nombreux parmi les victimes. 

La situation est tellement explosive que le pentagone craint un effondrement de la démocratie mexicaine et son remplacement par une narco-dictature, ce qui, à la frontière des USA, serait une catastrophe. Cela motive, au nord du Rio Grande, le vote de lois de renforcement drastique des mesures de protection des frontières, ce qui promet de belles bavures. 

A tel point que nombre de dignitaires d'Amérique centrale et du sud, y compris parmi les plus conservateurs, appellent publiquement à un changement paradigmatique radical de la politique anti-drogue du premier pays du monde pour la consommation de ces produits, j'ai nommé les USA : plus que jamais, la cause de la légalisation de toutes les drogues connait un regain fort de popularité. Parmi ceux qui appellent à relancer un tel processus de légalisation, citons un ancien président du Mexique, Vicente Fox, l'actuel président du Honduras, Manuel Zelaya. Les actuels présidents du Mexique et de Colombie, Felipe Calderon et Juan Manuel Santos, ont appelé à l'ouverture d'un vaste débat sur la légalisation de ces substances. Lors d'une conférence de haut niveau organisée à Rio sur ces questions à la fin de ce mois d'Août, plusieurs parlementaires de ces pays ont constaté l'échec des politiques répressives et ont appelé à en changer. 

On pourrait ajouter que la guerre contre la drogue coûtera vraisemblablement à la coalition occidentale en Afghanistan une piteuse défaite à l'usure, alors que toutes les conditions étaient remplies pour un succès rapide et de long terme au départ de cette opération. 

Pourquoi lutter contre les drogues

Pourquoi faire la guerre à certaines drogues ? Officiellement, cette guerre est justifiée par le danger que ces substances représentent. L'association pro-légalisation "Common Sense for Drug Policy" publie un tableau comparatif des différents dangers liés aux différentes drogues légales et illégales. 
 


Le tableau ci dessus indique que tous critères confondus, l'héroïne sous forme injectable est la drogue la plus dangereuse, d'une courte tête devant l'alcool et la cocaïne qui présentent des profils de danger légèrement différents mais élevés. Certains auteurs estiment toutefois que la cocaïne à fumer cristallisée sous forme de crack est bien plus nocive que la cocaïne-poudre, avec notamment une addiction quasi-immédiate. 

Pour résumer brièvement divers travaux sur le sujet : parmi les drogues légales ou illégales, les stupéfiants issus du raffinage (la cocaïne et son dérivé le crack, l'héroïne) et l'alcool peuvent être considérées comme les plus dangereuses du fait des destructions physiologiques qu'elles entrainent. Notez que malgré ses effets psychotropes réels, le cannabis ne peut être considéré comme porteur des mêmes niveaux de dangers que l'alcool : il n'existe de source officielle pratiquement pas de cas de violence, de viol, d'inceste ou d'autres exactions majeures volontaires commises sous l'empire du cannabis, alors que sous l'emprise de l'alcool, les pires des comportements peuvent être observés. Cependant, les stupéfiants "blancs" peuvent à juste titre être considérés comme encore plus dangereux que l'alcool car l'addiction et les effets destructeurs surviennent de façon bien plus rapide et peuvent survenir après l'ingestion de doses très faibles, alors que l'on se remet généralement assez bien d'une bonne cuite, si on ne recommence pas tous les soirs. 

Cela pose donc une question : pourquoi la nicotine et l'alcool sont elles légales alors que les drogues dures "blanches" ne le sont pas ? Pourquoi le cannabis, dont le profil de danger est nettement moins marqué que celui de l'alcool, est illégal et pas le whisky ou la vodka ? 

La réponse nous est apportée par l'histoire : l'unique tentative de prohibition de l'alcool s'est soldée par un échec considérable, transformant des problèmes marginaux de santé publique en catastrophe sociétale et institutionnelle sans précédent. Il est étonnant que, alors que l'échec patent des politiques prohibitionnistes actuelles est tout aussi patent, la classe politique dans son ensemble ne parvienne pas aux mêmes conclusions concernant les drogues. 

La guerre à la drogue fait plus de dégâts que la drogue elle même

Pourquoi les conséquences de la guerre contre la drogue sont elles bien plus néfastes que celles des drogues elles mêmes ? Un petit détour par la théorie économique s'impose. 

Ces produits étant très addictifs, celui qui y est accroché sera prêt à payer une somme considérable pour s'en procurer, quand bien même cela le conduirait à commettre des actes avilissants (prostitution) ou criminels (deal, braquages, proxénétisme, etc...). Toutefois, si le marché, comme c'est le cas pour l'alcool, offre de nombreux produits de prix divers en vente libre, la concurrence entre offreurs fera que le prix de vente se rapprochera des prix de production plus une petite marge. Même s'il serait prêt à payer très cher son verre de gnôle, l'alcoolique n'en reste pas moins rationnel, et en présence d'offres concurrentielles, il tend à assouvir son vice pour des sommes raisonnables, son choix se portant fort peu vers les vins et spiritueux les plus onéreux... 

Mais a contrario, si le marché est inefficient, voire monopolistique, alors l'offreur pourra rapprocher son prix de ce que le consommateur est prêt à payer. L'écart entre ce que le consommateur est prêt à payer et le prix que la concurrence lui permet de payer est appelé le "surplus consommateur". Lors de la période de prohibition de l'alcool aux USA (1919-1933), on a vu le budget alcool des consommateurs exploser : il y avait captation du surplus par les offreurs. Dès que la prohibition a été levée, le prix d'un verre de bière est revenu à un niveau normal. 

Criminaliser le commerce de la drogue revient, c'est une lapalissade, à placer ce marché dans les mains de mafias. Celles ci doivent produire la drogue dans des conditions de fortune, pour ne pas se faire repérer, ce qui est rarement un gage de qualité - l'artisanat de qualité suppose des équipements coûteux et une certaine stabilité...- et augmente le coût de revient unitaire. Elles doivent ensuite la faire voyager dans des conditions tout aussi fractionnées, par des circuits là encore coûteux. Enfin, elles doivent s'assurer par la force le contrôle de territoires de vente pour pratiquer des marges leur permettant d'amortir ces coûts et de rémunérer très largement le risque qu'elles prennent vis à vis des autorités. Enfin, lorsque, comme c'est le cas actuellement, un gouvernement décrète une guerre totale contre le trafic, la mafia doit se militariser, et elle en a généralement les moyens. Après tout, les revenus totaux de tous les bootleggers en 1928 étaient plus importants que ceux du gouvernement américain. 

Avant d'en arriver là, la mafia va dédier une part non négligeable de sa marge brute à sécuriser son commerce vis à vis des forces de l'ordre, en maniant la carotte et le bâton : la corruption de la vie politique et judiciaire des pays producteurs et distributeurs de drogue peut devenir endémique au point de mettre gravement en danger les fondements démocratiques des pays concernés. D'ailleurs, nombre de dictateurs (Manuel Noriega, Alfredo Straussner, pour ne citer qu'eux) ont tiré profit du trafic de drogue pour asseoir leur pouvoir et leurs comptes en suisse. 

Nombre de guérillas, du défunt sentier lumineux aux Farc colombiennes, et naturellement les talibans afghans, financent leurs activités grâce aux marges du narco-trafic. Le vietcong et Polpot ont utilisé la drogue pour financer leurs guerres d'accession au pouvoir contre les USA. Le régime de Téhéran, qui officiellement punit de mort tout dealer, prélève un pourcentage sur les quantités qui transitent depuis l'afghanistan sur son territoire pour gagner l'occident honni. 

Enfin, dans les pays développés, la lutte contre la drogue est souvent le prétexte pour donner aux forces de l'ordre et aux magistrats des pouvoirs exorbitants, dont l'abus peut donner lieu à des violations flagrantes des droits des citoyens, y compris les plus honnêtes. De nombreux criminels "classiques" voient leur peines réduites parce que les prisons sont encombrées de dealers. Des criminels violents, des proxénètes esclavagistes, sont protégés sans la moindre considération pour leurs victimes parce qu'indicateurs appréciés dans la lutte contre les stupéfiants. 

La prohibition aggrave le problème de santé publique

Les conséquences de la prohibition ne s'arrêtent pas aux considérations géopolitiques. La prohibition aggrave par elle même la dangerosité des substances interdites.

Le produit final vendu par les mafias aux junkies est de qualité généralement déplorable, même si les mafias n'ont pas intérêt à tuer leurs clients trop vite : les drogues sont dosées de façon assez imprécise, et les substances de coupage ("excipients") employées sont souvent aussi destructrices que la drogue elle même : détergents, vernis à bateaux, lessives, talc... Autant de produits dont la vocation première n'est pas de finir dans les poumons ou le sang de mammifères bipèdes. Ce phénomène s'est également rencontré au temps de la prohibition : l'alcool vendu alors dans les sous-sols du Chicago des "incorruptibles" était rarement exempt de reproches sanitaires, et les décès liés à l'absorption d'alcool frelaté étaient assez courants. Pour la seule année 1927, 760 cas d'empoisonnement à l'alcool frelaté furent enregistrés dans la seule ville de New York (source). Là encore, la situation est revenue à la normale en quelques semaines après la fin de la prohibition. 

Ajoutons que la prohibition incite les mafias à distribuer en priorité les produits les plus violents, car plus addictifs, et autorisant des marges plus élevées. De même, à différence de coût marginal faible, les consommateurs tendent ils aussi à privilégier les produits les plus actifs. L'histoire de l'invention du crack par la pègre sud-américaine est à ce sujet très instructive. Face à un risque de marginalisation de la cocaïne, jugée trop chère et élitiste, par l'héroïne asiatique, la "recherche et développement" des cartels a inventé une cocaïne à fumer beaucoup plus concentrée et addictive, vendue moins cher à l'unité qu'une dose d'héroïne mais imposant au final une contrainte beaucoup plus forte sur les personnes dépendantes. 

La liste des effets pervers des politiques de prohibition est sans fin. Voyons à quoi ressemblerait un monde sans prohibition. 


Bénéfices de la légalisation : pour les consommateurs

Fabriquer une dose de drogue légale ne reviendrait pas plus cher que de fabriquer n'importe quelle dose de médicament : les procédés sont exactement les mêmes. Grandes lignes de productions propres, excipients neutres pour la santé, distribution par containers, packaging adapté (seringues propres, avertissement consommateur), permettraient d'assurer la disponibilité de produits dont la dangerosité serait limitée à celle de son principe actif. La morphine légale utilisée comme anti-douleur par les hôpitaux américains revient nettement moins d'un dollar le gramme. Le prix de l'héroïne vendue dans la rue, qui en est dérivée, est au minimum 30 fois plus élevé, avec une forte volatilité. 

Même en mettant quelques contraintes législatives à sa distribution (par exemple en imposant qu'elle se fasse en dispensaires privés médicalisés), car de telles substances ne peuvent être vendues en grande surface comme des paquets de bonbons, le prix de vente final d'une dose légale au consommateur serait donc au moins 20 fois moins élevé que celui d'une dose actuellement vendue sur le marché noir -problème d'éventuelles taxes mis à part

Le budget mensuel d'un toxicomane moyennement dépendant pourrait donc tomber à moins de 200 euros mensuels : pas besoin de se faire prostitué(e), braqueur ou proxénète pour se procurer de telles sommes. 

Même le problème de santé publique posé par les drogues serait diminué : le produit que les toxicomanes s'injecteraient d'une façon ou d'une autre serait dosé de façon constante, ne serait pas coupé avec n'importe quoi, et surtout, les toxicomanes ne seraient pas eux même pourchassés par la police et donc ne seraient pas obligés de vivre cachés au milieu de squats insalubres, ou dans des piles d'ouvrages d'art (véridique). En outre, ils pourraient plus facilement qu'aujourd'hui solliciter une aide médicale pour se sortir de la drogue, et la recherche médicale sur les moyens de résoudre les problèmes liés à l'addiction pourrait se dérouler bien plus sereinement qu'aujourd'hui. L'univers de la drogue n'en deviendrait pas pour autant idyllique, mais les problèmes qui subsisteraient seraient uniquement liés aux propriétés des substances hallucinogènes et pas aux effets collatéraux de la prohibition. 

La guerre ne peut pas être gagnée

Les partisans de la prohibition se fondent sur deux arguments majeurs. Premièrement, "gagner la guerre contre la drogue" ne serait qu'une question de volonté et de moyens. Secondement, la légalisation provoquerait une explosion de la consommation. 

L'échec dramatique des américains depuis la mise en place des politiques prohibitionnistes (après guerre essentiellement), malgré les sommes énormes que la première puissance mondiale y consacre, est un élément de preuve fort que la guerre contre la drogue ne peut pas être gagnée. Nous parlons de substances addictives et de marges supérieures à deux mille pour cent : quand un trafiquant tombe, la demande, elle, ne disparait pas : un autre trafiquant prend la place. Quand les déversements de produits toxiques sur les champs de coca colombiens réduisent la production de ce pays, celle ci se déplace en Amérique centrale ou au Pérou. Si cela devient rentable, les toxicomanes cultivent eux mêmes leur cannabis, ou se procurent des drogues de synthèse auprès de chimistes toujours en avance sur la législation. 

Quand un gang est démantelé et une grosse saisie opérée, le marché se trouve temporairement moins bien approvisionné, ce qui tend à augmenter les prix, et à susciter de nouvelles entrées sur le marché de la distribution. La prohibition est donc un mécanisme qui entretient le trafic. Dans un ouvrage narrant sa carrière, Michael Levine, un policier spécialiste de l'infiltration des banques raconte qu'un certain Jorge Roman, parrain de la pègre, avait été enregistré en train de se féliciter de la prohibition , "Une imposture sur le dos des contribuables américains qui était excellente pour ses affaires". 

Ajoutons que lorsque des trafiquants sont des chefs d'états, des conflits d'intérêt peuvent apparaître. L'ouvrage de Michael Levine sus-mentionné raconte comment la CIA a saboté les efforts du FBI pour démanteler des gangs liés notamment à Noriega, alors allié du gouvernement américain... On ne peut gagner une guerre contre ses propres alliés politiques. 

Les craintes des anti-légalisation sont elles fondées ? 

La principale crainte exprimée par les prohibitionnistes est que toute forme de légalisation entrainerait une explosion de la consommation. Toutefois, tant un examen théorique que les quelques expériences d'assouplissement menées ici et là suggèrent que cette crainte n'est pas fondée. 

Comme nous l'avons dit, légalisée, la drogue, sous un régime de taxes normal, couterait le même prix qu'un médicament classique. A ce prix, il est à noter que les dealers de rue disparaitraient, faute de compétitivité : ils ne pourraient pas vendre un produit meilleur, plus sain et moins cher. C'en serait donc fini du marketing direct de dealers intéressés jusque dans les cours des écoles auprès des ados les plus influençables, avec "les premières doses gratuites parce tu es un copain". 

Sous réserve que, du fait de leur dangerosité, les drogues blanches voient leur commerce légal dispensé en milieu para-médicalisé, entrer sur le marché de la consommation de ces drogues supposerait donc une démarche volontaire de personnes en bonne santé qui seraient prêtes à pénétrer dans un dispensaire sans ami bien intentionné pour les y inciter (quel intérêt ?), et à "essayer" en sachant que dans le dispensaire et sur les paquets de doses, figureraient des photos de toxicomanes bien abîmés avec des messages comme "attention, substance hautement destructrice". Pas sûr que dans ces conditions, les jeunes se précipitent sur les drogues dures... 

Ajoutons que nombre de médecins m'ont affirmé lors de conversations que l'attrait pour l'interdit baissera si le produit devient légal. Or l'attrait pour l'interdit serait une des principales forces motrices incitant les plus jeunes à essayer les drogues. Mais je n'ai pas vérifié cette affirmation sur la base d'études. 

Leçons du portugal : la consommation n'a pas explosé

Enfin, des expériences de décriminalisation de toutes les drogues (Portugal), ou de dépénalisation partielle des usages (Pays bas) montrent que de telles mesures n'ont pas entrainé de hausse de la consommation des drogues les plus nocives, mais ont fortement diminué la criminalité associée. Dans le cas du portugal, analysé par le Cato Institute, où depuis 2001, la possession, l'achat et la consommation de quantités de drogue suffisantes pour dix jours de consommation de drogues ne sont plus des délits mais de simples infractions administratives, la consommation de toutes les drogues, qui tendait à augmenter dans les années précédant la loi, est stagnante depuis 2002, voire déclinante, et ce dans toutes les classes d'âge. Surtout, les dommages collatéraux tels que les décès liés à la consommation ou les infections par le virus HIV ont fortement diminué, tout comme la criminalité associée. Enfin, le Portugal n'est pas devenu le centre européen du narco-tourisme, alors que c'était une des craintes des opposants à la décriminalisation. 

Les Pays Bas : résultats satisfaisants mais pas miraculeux

Aux pays bas, la séparation des circuits de vente du cannabis devenu "toléré", des autres drogues, toujours illégales, a permis de constater une diminution de la consommation de drogues de synthèse telles que l'extasy, la cocaïne et les amphétamines chez les jeunes d'âge scolaire. L'usage de l'héroïne reste quant à lui à peu près constant et concerne 0.5 à 1.1% de cette population selon la fréquence considérée. Cependant, toutes classes d'âge confondues, on note une chute de l'héroïne mais, en parallèle, une forte hausse de la cocaïne (sans que le rapport officiel -PDF- qui donne ces tendances précise s'il s'agit de cocaïne-poudre ou de cocaïne-crack). 

Une association américaine (pro-légalisation) a comparé quelques indicateurs sur l'influence des drogues aux USA, ou la prohibition est sévèrement appliquée, et aux pays bas, où certaines drogues sont tolérées et où la justice applique les lois anti-drogue de façon plutôt

laxiste. 
 

 

Comparing Important Drug and Violence Indicators

Social IndicatorComparison YearUSANetherlands
Lifetime prevalence of marijuana use (ages 12+)200136.9%117.0% 2
Past month prevalence of marijuana use (ages 12+)20015.4% 13.0% 2
Lifetime prevalence of heroin use (ages 12+)20011.4% 10.4% 2
Incarceration Rate per 100,000 population2002701 3100 4
Per capita spending on criminal justice system (in Euros)1998€379 5€223 5
Homicide rate per 100,000 populationAverage 1999-20015.56 61.51 6
 

Là encore, on ne peut pas parler de miracle néerlandais, mais quand bien même quelques biais de comparaison pourraient être identifiés, la situation des Pays Bas est tout de même nettement meilleure que celle des USA. 

La crise peut elle changer la donne ? 

L'une des principales motivations qui a grandement aidé à l'abandon de la prohibition de l'alcool en 1933 est l'impérieux désir, pour l'état en difficulté financière, de faire rentrer des taxes nouvelles dans les caisses, en transformant un marché noir en marché légal et taxé, tout en réduisant les coûts de la lutte policière contre les trafics. 

Arnold Schwarzenegger va proposer une légalisation-taxation du cannabis par référendum en novembre pour les mêmes raisons en Californie. 

D'une façon générale, la crise économique et le fiasco mexicain ouvrent des fenêtres d'opportunités nouvelles pour une cause qui choque encore l'opinion conservatrice, mais qui convertit assez facilement les gens qui réfléchissent une fois qu'ils prennent la peine de dépasser les réflexes émotionnels superficiels. Même des politiciens très conservateurs comme Fox, Santos et Calderon ne considèrent plus la question comme taboue.

En revanche, et bien que les trois derniers de leurs présidents aient été consommateurs de drogues légales ou illégales, aucun progrès politique sur cette question ne semble se dessiner au plan fédéral, l'administration Obama ne se montrant pas plus pragmatique sur ce sujet que celles qui l'ont précédée. 

Et en France ? Une timide amorce de débat sur l'ouverture de "shoot rooms" lancée par Roselyne Bachelot a été torpillée par le premier ministre dans les 48 heures. C'est dire si l'esprit de la classe politique française est sclérosé. Si progrès il doit y avoir sur ces questions, ce n'est pas de notre pays qu'il faut l'espérer. Par contre, le pragmatisme américain pourrait nous surprendre dans les prochaines années si la situation du Mexique et des états frontaliers se détériorent. 

Conclusion : une légalisation est elle politiquement envisageable en France

Bien qu'il n'ait été mis en oeuvre que des solutions de décriminalisation partielle des drogues "douces" ou "dures" dans quelques pays, celles ci sont suffisamment concluantes pour que les pays englués dans des politiques de prohibition totalement contre productives se libèrent de leurs schémas intellectuels répressifs. 

Convient-il de se contenter de répliquer les expériences portugaises de décriminalisation partielle ? Ou, au contraire, faut-il, sur le modèle de la distribution des tabacs et des alcools, légaliser aussi la production et la commercialisation de ces substances, mais sous conditions réglementaires permettant d'éviter une trop grande banalisation de l'acte menant à l'intoxication, le bon sens suggère ? Le bon sens suggère d'aller jusqu'au bout de la démarche de légalisation et de ne pas accomplir que la moitié du chemin. 

En France, une réforme réellement audacieuse pourrait être de légaliser totalement la production et la distribution, mais en définissant, avec les autorités médicales compétentes, les dosages acceptables, les excipients autorisés, et le packaging informatif obligatoire. Le Cannabis, produit modérément dangereux, pourrait être distribué selon les mêmes circuits que le tabac. L'héroïne, la cocaïne et leurs dérivés les plus actifs devraient sans doute être distribuées par des filières para-médicales compétitives (pour éviter la reformation de monopoles captant le surplus consommateur) mais sous contrôle permettant une mise en relation facilitée des toxicomanes qui le désireraient avec le milieu médical. Cette façon "raisonnablement libérale" d'envisager le problème devrait permettre d'obtenir un soutien important de la filière médicale française, qui sera politiquement indispensable pour envisager un changement législatif significatif. 

Reste le délicat problème de la taxation. L'importance des taxes sur le tabac provoque une explosion des filières de contrebande, annulant partiellement l'intérêt de la légalisation de cette substance. Si l'état venait à taxer le cannabis comme le tabac, le même problème surviendrait à nouveau, donnant aux pro-prohibition des arguments pour critiquer la légalisation. 

Mais en contrepartie, l'amateur de tabac ou de bordeaux n'accepterait pas d'être plus taxé que l'héroïnomane ou le fumeur de joints, et il aurait raison. Une telle légalisation reposerait donc de façon aigüe la question plus générale de notre système de taxation des vices. Voilà pourquoi le plus grand obstacle à une telle réforme pourrait être non pas le conservatisme prêté à l'opinion par les politiciens ou la police, mais tout simplement... Bercy. Mais cela ne doit pas nous dispenser d'essayer de changer la nature du débat sur ces questions en France. 

La version originale de ce texte a été publiée par Vincent Bénard sur le site Objectif Eco au mois de septembre 2010.