30 ans de décentralisation, quel bilan? ? quelles perspectives ? Les réponses d'un responsable politique libéral
Par Institut Turgot le lundi 15 octobre 2012, 17:42 - Note de synthèse - Lien permanent
A l'occasion des "états généraux de la démocratie locale", le magazine Online Atlantico a posé à trois personnalités des questions sur le bilan de la décentralisation et ses perspectives. Parmi les personnes interrogées, Aurélien Véron, Président du Parti Libéral Démocrate, dont vous trouverez ci-dessous l'intégralité des excellentes réponses.
Question : Pendant deux jours, les élus ont pris la parole sur le prochain "acte de la décentralisation", à l'occasion des Etats généraux de la démocratie locale. Ce prochain acte de décentralisation est-il vraiment une bonne nouvelle ? Quel est le bilan des 30 ans de décentralisation ?
Aurélien Véron - La décentralisation Française voulue par la Gauche en 1981 reposait de prime abord sur de bons principes. Il faut se rappeler qu’avant 1981, toutes les décisions un tant soi peu importantes d’une mairie ou d’un département devaient recevoir l’imprimatur d’une administration parisienne tatillonne et incapable d’adapter ses attitudes aux contextes locaux. Et les problèmes sociaux ne sont pas les mêmes à Paris ou à Romorantin !
Mais si l’idée était bonne, l’application en fut déplorable. Tout d’abord, les lois successives ont créé deux nouvelles strates intermédiaires entre la commune et l’état: intercommunalités et régions, en plus des anciens départements. La loi n’a pas posé de gardes fous efficaces à la tentation des différents niveaux de s’occuper de tout sans coordination. En outre, le système fiscal imposé pour financer ces collectivités s’est révélé illisible et a permis à chaque strate d’augmenter son niveau de pression fiscale sans avoir l’air d’y toucher. Enfin, l’essentiel des ressources des collectivités continue de provenir de dotations de l’état, ce qui rompt le lien entre pression fiscale et niveau de dépenses locales. Aujourd’hui encore, les maires de bourgades locales vont, pour faire financer une place de village où une salle de fêtes, courir les dotations dans les capitales départementales, régionales, voire même à Bercy !
Le résultat est que la population a laissé, sans la moindre réaction électorale, les collectivités gonfler leurs niveaux de dépenses et d’effectifs au delà du raisonnable.
Mais l’Etat ne les a pas aidées à inverser cette tendance en transférant aux collectivités un nombre croissant de compétences, sans leur donner la capacité de modifier localement des dispositifs nationaux souvent inadaptés, ni leur permettre de privatiser des services qui pourtant gagneraient à l’être.
Question : La proximité permet-elle une meilleure gestion ou s’agit-il au contraire d’une dérégulation libérale et d’un retour aux féodalités ?
Réponse : Que la question est curieuse !... voir une “dérégulation” dans l’application du principe hautement libéral de responsabilité est un contresens très complaisamment véhiculé par les interventionnistes de tout poil. La “régulation” libérale par la responsabilité permet au contraire une bien meilleure gestion des deniers publics et n’a absolument rien à voir avec un quelconque féodalisme. Mais passons.
La proximité devrait évidemment permettre une bien meilleure gestion des affaires locales, y compris pour des “missions” que l’état assure aujourd’hui au niveau national sans grand succès, comme la lutte contre la pauvreté, contre le chômage, ou encore l’éducation ou le logement.
Mais pour cela, il faut que quelques principes actuellement absents de la gestion des collectivités soient respectés.
Tout d’abord, les collectivités doivent se financer totalement par des ressources propres, par une fiscalité lisible. Le Parti Libéral Démocrate propose que tous les impôts locaux, dont beaucoup sont actuellement régressifs, et les subventions publiques, soient remplacés par une unique Flat Tax sur les ménages et les bénéfices des entreprises, de l’ordre de 15 à 20% de tous les revenus, sans niche fiscale, à part une déduction forfaitaire de l’ordre de 10000 Euros par enfant à charge.
Mais ce n’est pas tout. Il faut renforcer la démocratie directe locale en plaçant les communes sous un contrôle populaire très strict, en forçant l’adoption de tout programme augmentant les impôts par référendum, et en plaçant les communes en concurrence fiscale. Ainsi, les habitants de communes trop taxées pour un retour médiocre en terme de qualité de service pourront facilement faire pression sur leurs élus locaux, alors qu’aujourd’hui, ceux ci sont libres de faire ce qu’ils veulent.
Enfin, une commune doit être libre de privatiser certaines de ses missions, vers le secteur privé lucratif ou caritatif. Ce modèle de communes aux coûts facilement comparables et libres d'organiser leurs réponses aux problèmes locaux sous le contrôle de la population permettront de multiplier les expériences, de limiter la portée des inévitables échecs, et de diffuser progressivement les solutions au meilleur rapport qualité prix.
Question : En 2009, le rapport Balladur s'alarmait d'un "manque de lisibilité" et une "difficulté à maîtriser la dépense publique locale". Les collectivités territoriales sont régulièrement pointées du doigt sur l'explosion des effectifs. La décentralisation est-elle un gouffre financier ?
Réponse : Le rapport Balladur a fait de bons constats mais est resté trop conservateur dans ses conclusions.
La décentralisation à la Française a été financièrement coûteuse, mais rappelons tout de même que même si de nombreuses collectivités connaissent des difficultés, leur dette globale est infiniment moins importante que celle de l’état... Mais les jacobins répondront que les transferts de l’état ont contribué à son déficit, ce qui est exact... Le croisement des financements rend difficile l’identification des responsables de la mauvaise gestion locale.
Notons que la décentralisation est également un échec en Espagne, ou les régions “autonomes” sont en faillite et où un sentiment anti-national parfois fort s’est développé; en Italie, où nombre de villes et de provinces sont en grande difficulté. Elle est en train de tourner à l’aigre aux USA, où l’absence de gardes fous sur les dépenses publiques ont jeté nombre de grandes villes ou d’états, au premier rang desquels la Californie ou l’Illinois, au bord de la faillite, principalement en raison des salaires et retraites mirobolantes accordées aux agents publics. Ces deux exemples illustrent le fait que lorsqu'une collectivité tire ses ressources de l’impôt, elle ne doit pas pouvoir fixer librement le salaire de ses agents au delà d’un certain plafond, sans quoi toutes les dérives sont autorisées.
En contrepartie, la décentralisation est une réalité qui fonctionne bien en Allemagne, en Suisse, ou au Canada. Dans ces trois pays, les principes de responsabilité fiscale des collectivités, d’autonomie dans le choix des solutions, et de contrôle populaire, sont respectés.
Question : Les collectivités territoriales doivent elles participer davantage à l’effort budgétaire ?
Réponse : Demain, l’état devra couper dans ses transferts aux collectivités locales, et celles ci, réforme ou pas, ne pourront pas augmenter indéfiniment leur pression fiscale. Les collectivités devront s’adapter à cette nouvelle donne et rationaliser leurs effectifs, et peut être privatiser de nombreux pans de leur activité, comme nombre de communes américaines ou anglaises, mais aussi italiennes, sont en train de le faire. Encore faut il que les lois permettent aux maires d’être intelligents et de combattre les problèmes locaux par des solutions locales.
Hélas, nous n’en prenons pas le chemin. Ainsi, la loi SRU impose des seuils de logements sociaux (renforcés par Cécile Duflot) aux communes, leur déniant le droit d’imaginer d’autres solutions que le logement social, qui a pourtant fait la preuve de son inefficacité pour résoudre les problèmes de logement des français. De même, les collectivités déversent des milliards dans la logistique éducative mais n’ont aucune prise sur les méthodes d’enseignement, ou de financement de l’éducation, gérées avec l’insuccès que l’on sait par l’Etat central.
Question : En 2009, Nicolas Sarkozy avait fait des propositions pour simplifier le mille-feuille territorial, notamment la suppression du département. François Hollande s’apprête à enterrer ces propositions. Cela va-t-il dans le bon sens ?
Réponse : Non, il y a trop de strates locales. Mais la “solution” proposée par l’ancien président est insuffisante et n’est sans doute pas la meilleure. Nous serions favorables à ce que seuls deux échelons puissent prélever l’impôt: les communes (Flat Tax) et l’Etat (TVA), limité à ses missions régaliennes et à la promotion de grandes infrastructures nationales, éventuellement sous traitées au secteur privé.
Le niveau intermédiaire, quel qu’il soit, ne devrait pas être un échelon politique supplémentaire, mais un Groupement d’intérêt économique dont l’assemblée générale des “actionnaires” serait composée des maires concernés, qui décideraient quel pourcentage de leurs ressources devraient leur être affectés. Pour cette raison, des GIE départementaux, plus proches de la décision, en charge, par exemple, des routes, des établissements scolaires ou des interventions sociales, paraissent plus opérationnels que de grosses structures régionales. Quant au regroupement forcé de communes en intercommunalités, si elles peuvent se défendre pour des petits ensembles ruraux, elles ne sont pas la panacées pour les grandes métropoles. Contrairement à une idée reçue, la création de grandes communes aux USA, au Canada, ou en Grande Bretagne, s’est toujours soldée par une augmentation des coûts de la bureaucratie locale, et non une baisse comme espéré. En cause, la suppression de la concurrence fiscale entre communes dans ces grands ensembles.
Quelle que soit la strate privilégiée, il convient que les salariés des échelons intermédiaires soient de droit privé, et que leurs dirigeants soient astreints à des objectifs de niveau de service et de coût stricts, et toutes les missions qui leurs sont confiées doivent pouvoir être mises en concurrence ou transférées au secteur privé.
Question : L'Histoire de France très jacobine n’est-elle pas finalement incompatible avec la décentralisation ?
Réponse : L’histoire communiste de la Pologne la rend-elle incompatible avec la démocratie libérale ? Assurément non. Les grandes crises sont souvent l’occasion de grandes ruptures. Et il ne s’en est pas fallu de beaucoup pour qu’en 1790, la France n’opte un modèle “girondin” bien plus décentralisé que l’actuel.
N’ayons pas d’illusions: il est peu probable que le pouvoir socialiste et la bureaucratie des grands corps d’états se convertissent prochainement aux vertus du modèle de décentralisation helvétique, par exemple. En France, toute phase de décentralisation est l’occasion, pour les bureaucraties étatiques et les castes politiques locales, de se livrer une bataille pour obtenir le plus de pouvoirs possibles. Quant au transfert à la société civile des missions aujourd’hui assurées par le secteur public, il est peu évoqué. Le contribuable sort rarement gagnant d’un tel processus.
Il faudrait casser cette logique, et penser la décentralisation non seulement en terme de changement d’échelle politique, mais en terme de retour vers la société civile de nombre de missions aujourd’hui assurées par on ne sait plus toujours très bien quelle entité publique !
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Texte repris du site de Vincent Bénard Objectif Liberté, à partir d'une interview initialement publiée sur Atlantico en date du 5 octobre 2012.
Commentaires
Avez-vous lu l'article des Echos de ce matin (16/10/12) en page 2 : deux choses m'étonnent. 1/ Deux études (provenant de la FED et du FMI; déjà suspect) montreraient qu'à court terme, la baisse des dépenses publiques auraient un effet plus récessif que la hausse des impôts. 2/ Sur le graph de l'évolution des dépenses publiques (source : ministère des finances) on voit que les dépenses en % du PIB en France ont diminué entre 2009 et 2011. Curieux. Y-a-t'il un article en préparation sur ces sujets qui donnerait un autre éclairage? Sur Turgot? Sur d'aures sites?
Bonjour Lio,
Je pense savoir tenir le raisonnement des technocrates.
Je l'ai appris en écoutant un voisin conseiller municipal (un brave homme Français moyen) qui me vantait ses dépenses qu'il appelle "investissements" (c'est plus valorisant). Faisons un exercice:
Faisons baisser les "investissements" publics en arrêtant de faire des ronds-points, des chicanes, des dos-d'ânes, des trottoirs en rase campagne où encore arrêtons de planter de la signalisation routière partout (entre autres mettre un panneau 50 juste derrière le nom du village) pour se mettre au niveau de ce que l'on trouve en Allemagne ou en Suède (j'ai moi même constaté la chose, il y en a plus de deux fois moins).
Vous êtes bien d'accord que les dépenses vont baisser de quelques milliards.
C'est autant de chiffre d'affaire en moins pour les entreprises pour cette part de marché. Comme les entreprises n'ont aucune souplesse (c'est le noeud du problème), le PIB baisse. Les rentrées fiscales baissent aussi. C'est également autant de chômage en plus. Par contre, dans la mesure où ces travaux demandent de l'importation, la balance commerciale s'améliore un peu.
Conclusion, baisser les dépenses publiques baisse le PIB. Et le technocrate en déduit que pour augmenter le PIB il faut augmenter les dépenses publiques.
Dans cette affaire ils ont tous oublié qu'on ne peut pas distribuer plus de "patates" qu'on en récolte (veuillez m'excuser, j'étais jeune à la campagne après la guerre). Si je veux refaire la route qui vient à ma ferme, je dois avoir de quoi nourrir les ouvriers.
Ceci étant je constate que c'est encore et toujours le PIB qui est pris en référence. Or il ne réprésente pas la mesure de la production des "patates".
Pour faire le lien avec la décentralisation, à ce jour, pour faire un rond-point, on réunit minimum deux, troix ou quatre groupes de fonctionnaires pour décider qui va payer quoi. Dans un système plus efficace un groupe suffit. On aurait toujours gagné ça. Mais c'est se faire des illusions sur les économies des dépenses. Les "roitelets", qui n'ont aucun indicateur de la production des "patates", continueront à "investir" pour "créer des emplois" (la plupart d'entre eux n'étant pas entrepreneur, ils ont un complexe). Comment se faire élire si on ne peut pas se vanter d'avoir fait ceci ou celà? Où trouver l'argent? On augmente les impôts locaux. Un peu à la fois, c'est indolore.
De plus ils ont la conscience tranquille, leurs comptes sont "équilibrés".
Et il n'existe aucun moyen de tirer la sonnette d'alarme avant la délocalisation ou la faillite des entreprises, seules productrices de richesses.
Je charge la mule, tout va bien, j'augmente la charge, et un jour, panique, la mule est morte (et le roitelet fait la grève de la faim avec un grand tapage médiatique).
Une chose m'intrigue, tout le monde parle de 0 % d'augmentation (ou presque) du PIB en utilisant le qualificatif de "stagnation". Or la population Française augmente de 0,5% par an. Il y a donc une diminution de 0,5% par tête.
Quelqu'un peut il confirmer?
Quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi je ne vois jamais cette information dans les médias?
"Spending cuts, not tax hikes, are the road to recovery"
http://www.adamsmith.org/research/a...
ISARD,c'est tout à fait exact:effectuer des travaux inutiles fait monter le PIB,mais cela correspond à un appauvrissement puisque l'on gaspille des ressources qu'il faudra payer.et on peut ajouter que cet énorme gaspillage de l'état français est une conséquence directe de la corruption endémique qui ronge la france: les élus n'auraient pas la meme obsession à faire construire des rond points(ou autres travaux inutiles) s'ils ne récupéraient pas de conséquents dessous de tables à chaque fois qu'ils font effectuer des travaux.
je découvre ce site, trés intéressant, beaucoup de constats et propositions de bon sens !
- sur "les ronds points" and co : la remarque est juste, le bénéfice de réduction des dépenses publiques est à apprécier en net et non en brut.
En revanche, faire des ronds points c'est subventionner des emplois avec un coût x3 par rapport au salaire donné (charges, gestion, services amont..), il n'y a pas création de richesse par cet investissement (si ce n'est induite par la consommation du salarié) et c'est très peu porteur car le jour où on coupe le budget, les emplois avec ..
Il vaut beaucoup mieux aider des PME car ça démultiplie l'emploi. La PME va recruter et voler de ses propres ailes, et l'aide apportée peut être un jour arrêtée, c'est d'un rapport coût/delta emplois beaucoup plus performant que faire tourner la bétonnière avec un rendement futur nul.
Le rôle de la gestion publique est de dépenser de façon la plus optimale et la plus porteuse, et de faire en particulier ce type de scénario comparatif pour faire les bons choix et non se réfugier derrière des dogmes.
- concernant le mille feuilles, constats, propositions...et bien d'autres sujets du même acabit : je partage le constat démoralisant, et donc la question est comment obliger le système à avancer ?
Mon analyse est de dire que le système politico-syndicalo-administratif est en roue libre : aucune obligation formelle de résultats, pas de bilans, pas de mesures de performance, aucune analyse d'efficacité, manque de transparence.
Et donc, si on veut avancer, il faut recâbler le système (comme toute entreprise sinon elle coulerait en 6 mois si elle était gérée de la sorte), voir mon article qui me semble déterminant pour instaurer une convergence vers des axes de progrès: Pas UNE mais DES règles d’or : http://lecercle.lesechos.fr/node/46... et autres articles cousins
à toutes fins utiles !