Maintenant que le bitcoin semble être en route vers la monétisation, ou du moins que ce long processus est visiblement en marche, il y a plusieurs problèmes qui inquiètent les gens. La difficulté n'est pas dans la technologie elle-même, mais dans la façon de la mettre en œuvre dans les conditions réelles du marché.

Quand saurons-nous que c’est bien de la monnaie ? En préparant un rapport pour le Laissez Faire Club, je parcourais la liste des biens et des services qui ont actuellement un prix en bitcoins et sont disponibles sur Internet. Leur nombre est tout simplement inimaginable. Je ne suis pas sûr que je sais exactement combien on peut en obtenir en ce moment. Ce qui manque de façon aveuglante, ce sont les marchands locaux — la pizzeria du coin, le loyer, le taxi. A part ça, tout ce qu’on peut acheter sur Internet, on peut l’acheter en bitcoins.

Alors j’ai eu une révélation.

Si vous assemblez cette liste et que vous regardez le total, vous constaterez qu’il y a plus de biens et de services disponibles avec bitcoin qu’il y en a eu pour la plupart des gens à tous les endroits et à toutes les époques en utilisant n’importe laquelle des monnaies qui ont existé dans toute l’histoire de l’humanité, excepté les quelques années les plus récentes.

D’accord, vous pouvez acheter plus de choses maintenant avec des dollars, mais vous pouvez acheter plus de choses aujourd'hui avec des bitcoins que vous pouviez en acheter avec des dollars dans les années 1980 ou plus tôt dans l’histoire. Vous pouvez acheter plus de variétés de graines, de céréales et d’épices qu’à l’épicerie locale avec la monnaie du gouvernement à ce moment là. Vous pouvez acheter des smartphones, des tablettes, des scanners et des cameras qui n’existaient même pas en ces temps là. Vous pouvez acheter des vêtements à des prix qui étaient alors inimaginables.

Autrement dit, dans une perspective historique, le Bitcoin est déjà une des devises les plus fonctionnelles de l’histoire de l’humanité.

Ce qui l’empêche d’être une vraie monnaie — la valeur du bitcoin est en permanence estimée en termes de son taux de change contre les devises gouvernementales — n’est pas lié à sa facilité d’utilisation, mais à son stade de développement. Sa volatilité est un problème qui en soulève d’autres. Un autre problème est lié à l’infrastructure actuelle de bitcoin, qui n’est pas assez mature pour y voir déjà une monnaie de plein exercice. Tous les signaux semblent positifs, mais nous n’en sommes pas encore là.

Par exemple, nombreux sont ceux dans le monde bitcoin qui sont aujourd’hui extrêmement insatisfaits de Mt. Gox, le bureau de change bitcoin au Japon qui traite quelques 67% des échanges bitcoin sur le Web. C’est moins que sa position de quasi-monopole d’il y a deux ans, et son pourcentage du volume total va continuer à décliner.

Un facteur qui gêne beaucoup de gens est que Mt. Gox est très conventionnel dans ses relations politiques avec l’État. Pour simplement ouvrir un compte, il faut fournir une grande quantité d’informations, plus que la plupart des gens donneraient pour ouvrir un compte à la banque locale. Il n’y a aucun anonymat, même approximativement. Mais cette situation sera sûrement de courte durée. Plus la monnaie gouvernementale évolue vers la monnaie numérique, plus les échanges pourront s’appuyer sur une économie bitcoin autosuffisante. Le problème des entreprises liées à l’État qui violent la vie privée est propre à la transition, mais pas au fonctionnement du système à long-terme.

La marche vers cette auto-suffisance ne suivra pas un cours prévisible. A l’âge numérique, les conditions peuvent changer avec une extrême rapidité. Nous l’avons vu dans le cas de Chypre : si les gens croient que le gouvernement va leur voler leur argent, ils feront ce qu’ils pourront pour le déplacer, quelle que soit leur idéologie. Personne n’aime qu’on le vole. Une technologie capable de l’empêcher peut passer de l’obscurité à l’ubiquité en quelques jours.

Mais Mt. Gox a d’autres problèmes. Il a soulevé la colère pour plusieurs cas de pannes techniques depuis 2009. Très récemment, l’ascension du taux de change du Bitcoin contre le dollar de $30 à $266 en quelques jours a complètement débordé les serveurs de Mt. Gox. Au même moment, le service a été touché par des attaques de déni de service. Après l’assaut et des pannes répétées qui ont provoqué des ventes paniques, la compagnie a finalement décrété une période de refroidissement de 12 heures pendant qu’elle mettait à niveau ses serveurs.

A l’heure actuelle, on assiste à une folle ruée vers d’autres services qui peuvent fournir un service plus fiable et donc diversifier le commerce des bitcoins. Beaucoup ont l’impression que la fonction de découverte des prix par le marché est inhibée par la concentration industrielle dans le monde bitcoin. Une situation où existent des dizaines de milliers de détaillants et de services en bitcoins, mais où une entreprise domine aussi complètement la production ne semble pas soutenable.

Mais il se passe quelque chose de merveilleux. Il n’y a pas de restrictions à la création d’un point d’échange de bitcoins. Les barrières à l’entrée sont extrêmement basses, et il n’existe pas encore de barrières juridiques prohibitives. Cela veut dire que la concurrence pour le traitement des bitcoins est déjà très intense. Mt. Gox ne peut survivre dans cet environnement qu’en étant continuellement innovant.

L’est-il ? Tous les services de ce type portent leurs défauts en bandoulière, parce qu’ils sont vus par 100% des utilisateurs. Quand quelque chose ne va pas, nous ramassons nos tomates pourries et nous les jetons. Ayant été de l’autre côté pendant de nombreuses années, ma sympathie va à toute entreprise confrontée à ce genre de problèmes.

Dans le monde de l’administration des serveurs et de la gestion des sites web, les problèmes sont des préludes aux solutions. Les échecs ont une fonction profondément importante: Ils attirent l’attention sur les points faibles de la configuration actuelle des serveurs et des bases de données. Il faut que les choses se cassent pour être réparées correctement et avec précision. On déteste que ça arrive en temps réel, mais c’est comme ça dans les marchés. La perfection n’est pas atteinte dès le début, et c’est comme ça que ça doit être. Dans une économie de marché, les bouleversements sont plus productifs que la stabilité. Et encore une fois, ces problèmes n’ont rien à voir avec le bitcoin, mais plutôt avec l’infrastructure dans laquelle il est introduit sur le marché.

Un problème plus vaste concerne la structure fondamentale du bitcoin qui conduit sa valeur à augmenter avec le temps en termes de biens et de services, un phénomène connu sous le nom de déflation. Avec une offre qui croît de façon prévisible, conduisant à une offre finale fixe, le Bitcoin a un pouvoir d’achat de plus en plus élevé. Pourquoi serait-ce un problème?

La déflation pose des problèmes particuliers aux marchands. Supposons que pour 100 bitcoins, vous puissiez acheter cinq tablettes pour les revendre avec un bénéfice. Mais au moment où elles sont mises sur le marché, la valeur du bitcoin a monté et vous ne pouvez pas les revendre avec une marge raisonnable. C’est une situation semblable à celle dans laquelle de nombreux marchands se sont trouvés avec les cartes mémoire et les mini-disques au cours des 10 dernières années. Ils les avaient achetés et ils ont fini par les brader, étant donné la chute libre de leurs prix de détail.

Que peuvent faire les marchands ? Eh bien, ils peuvent s’inspirer des marchés du logiciel et des ordinateurs pendant les 20 dernières années. La déflation a été la règle. Les détaillants qui s’en sont tirés se sont révélés radicalement « antifragiles », pour utiliser le néologisme de Nassim Nicholas Taleb. Ils se sont adaptés en ayant des stocks limités, en fournissant un service supérieur, un excellent marketing, et en se reposant de façon générale sur des améliorations incessantes de la qualité des produits pour l’emporter. Ces industries ont été immensément profitables malgré la chute constante des prix de leurs biens en monnaie.

Si effectivement le bitcoin augmente de valeur au fil du temps, les épargnants seront récompensés. Mais n’oubliez jamais cette vérité fondamentale : la seule raison d’épargner, c’est de finir par dépenser. Ceux qui thésaurisent des bitcoins aujourd’hui seront demandeurs de produits et de services pour leurs bitcoins demain. C’est une vérité dont les keynésiens de toutes sortes se détournent, mais elle met en évidence cette réalité que thésauriser est une force productive dans l’économie de marché.

Néanmoins, reproduire ce modèle avec la volatilité incontrôlable du bitcoin aujourd’hui ne semble pas plausible. Mais ceci soulève une autre question. Pourquoi cette volatilité a-t-elle de l’importance aujourd’hui dans notre esprit ? Parce que le marché est encore dans son enfance. Nous avons l’habitude de vérifier en permanence le prix du bitcoin en termes d’autres devises. Ca ne sera pas toujours le cas. Par exemple, la plupart des gens aujourd’hui ne pourraient rien vous dire sur le taux de change entre le dollar et l’euro, parce que ça ne les concerne pas. Plus nous fonctionnons dans une devise, plus nous pensons en termes de cette devise, pas de son taux de change.

Le bitcoin sera arrivé à maturité en tant que monnaie quand les gens ne s’occuperont plus de son taux de change en termes des autres monnaies, mais de sa valeur par rapport aux biens et services qu’on peut acheter avec. A ce moment là, les marchands n’auront plus besoin d’ajuster les prix en permanence. Les prix en bitcoins auront leur signification propre. Dès maintenant, les utilisateurs de bitcoins commencent à être fatigués et frustrés par la focalisation incessante sur leur prix en dollars. Cette focalisation pousse les gens à voir dans le bitcoin un produit spéculatif ou un investissement, plutôt que ce qu’il veut être : une unité de compte en voie d’émergence.

L’ironie de la volatilité du bitcoin est en partie que c’est un signe de son succès. Les marchés sont en train de le tester, oscillant entre la croyance et le doute en fonction d’événements comme les retraits massifs et les cataclysmes monétaires. C’est aujourd’hui une alternative viable aux devises gouvernementales, raison pour laquelle nous assistons à des achats en panique, suivi par des ventes en panique. Une fois que les marchés à terme du bitcoin seront à maturité, nous commencerons à voir ces hauts et ces bas lissés d’une façon qui incorporera au moins les jugements spéculatifs des acteurs qui ont des intérêts dans l’affaire.

Donc oui, il y a quantité de problèmes entre le point où nous sommes aujourd’hui et celui où je pense que nous serons un jour, quand la monnaie quittera finalement l’âge analogique et entrera dans l’âge numérique. Mais la trajectoire est claire, et ceux qui la voient et agissent sur elle seront en avance sur la courbe historique.

Jeffrey Tucker - Traduction par Gérard Dréan

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Jeffrey Tucker est le directeur de Laissez-Faire Books, la célèbre librairie qui a joué un rôle clé dans l'essor des idées libertariennes alors qu'elle était installée à New York près de Greenwich Village. La version originale de cet article est parue sur le site Laissez-Faire Club sous le titre : "Bumps on the Bitcoin Road", en date du 25 avril 2013. .