Le syndrome de l’île de Pâques

Le livre de Jared Diamond (Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie) mentionné par Daniel Cohen est effectivement captivant. L’auteur y décrit de nombreux exemples « de sociétés incapables de faire face aux défis auxquels elles sont confrontées » et qui finissent par disparaître. Mais ce qui a tué toutes ces civilisations et en particulier les Pascuans, n’est-ce pas avant tout leur isolement (les Pascuans ont vécu de l’an 900 à l’année 1722 totalement coupés du reste du monde), qui les a conduit à une uniformité dans leur comportement ? En ne pouvant pas comparer leur attitude avec celles d’autres communautés ils se sont lentement enfoncés dans « l’erreur systémique » qui les a conduit à une déforestation massives tout en consacrant une énergie quasi-mystique à l’édification de leur statues de pierre.

Ainsi, faut-il vraiment souhaiter, comme Daniel Cohen, que les grands Etats fabriquent « une sorte de directoire du monde pour maintenir un équilibre coopératif entre les nations » et que ce même directoire doive « imposer des contraintes écologiques et les faire respecter » ?

Il est en apparence « tentant » qu’un directoire à l’échelle du monde s’occupe de tous nos problèmes. Ce serait tellement plus simple ! Mais l’unicité de ce pouvoir décisionnel, qui imposera sa vision des choses à toute l’humanité, nous plongera inévitablement dans le risque systémique. Nous ne pourrons pas comparer la pertinence de ses décisions avec celles des habitants de Mars ou de Saturne et la société humaine finira probablement du « syndrome de l’île de Pâques ».

Ne faudrait-il pas, face à tous ces systèmes complexes, favoriser au contraire la diversité des approches afin de sélectionner les bonnes recettes tout en rendantchaque acteur responsable de ses choix ?

Dans le domaine de la régulation économique n’aurait-il pas mieux valu dire aux banques : « Faites ce que vous voulez, ne respecter pas le ratio engagement financiers / fond propres si vous le souhaitez, lancez-vous dans le produits dérivés si cela vous chante… etc, mais soyez responsables ! Si vous vous plantez, tant pis pour vous, onvous laissera faire faillite ». De cette façon, les banquiers (et leur clientèle) auraient progressivement découvert les bonnes et les mauvaises règles de gestion au gré des succès et échecs des uns ou des autres, selon le principe de la « destruction créatrice » cher à Schumpeter.

Dans le domaine écologique, ne vaudrait-il pas mieux laisser chaque pays prendre les mesures qu’il souhaite ? Ceci en fonction des travaux scientifiques provenant de sources variées, en analysant sereinement le rapport avantages / coûts selon les conditions locales, qu’elles soient climatiques ou culturelles. En observant les solutions adoptées ici où là, en profitant des erreurs commises par l’un ou l’autre nous pourrions espérer une avancée plus rapide des progrès scientifiques tout en nous prémunissant, à coup sûr, du risque systémique.

Capitalisme et diversité

En ce qui concerne l’édifications des société humaines, le capitalisme ne représente-t- il pas justement « une bonne recette » ?

Daniel Cohen semble regretter « l’uniformisation planétaire sur une modèle (NDLR : le modèle capitaliste) qui n’a pas fait ses preuves ». Mais le capitalisme, même s'il est loin d’être parfait, à tout de même été testé sous différentes latitudes, à des époques diverses, dans des cultures variées, et finalement conservé volontairement par toutes les sociétés qui y ont eu recours. Tout simplement parce qu’il s’est avéré le moyen le plus efficace pour faire reculer la famine, les maladies, la pauvreté…

Le capitalisme à été rationnellement sélectionné dans différentes sociétés parce qu’il représente à l’heure actuelle le meilleur moyen connu pour sortir de la misère.

On peut par ailleurs noter qu’il n’y a jamais eu un quelconque « directoire du capitalisme » ordonnant de « faire ceci » ou de « ne pas faire cela ». Les nations qui l’ont adopté, l’ont adapté selon leurs spécificités culturelles et environnementales propres. Le capitalisme n’a jamais imposé une quelconque uniformité.

Certes, on retrouve un peu partout des similitudes, une sorte de socle commun, basé avant tout sur la propriété privée et la liberté des échanges mais il persiste de nombreuses différences : la société capitaliste américaine ne ressemble pas à la société capitaliste japonaise et encore moins à la nouvelle société capitaliste chinoise. Même au sein de l'Europe il existe des différences notables entre la société Française et la société Espagnole ou Allemande.

En fait la découverte et l’application du capitalisme s’apparente à celle de la navigation sur l’eau. Le bateau a été découvert, testé et finalement adopté indépendamment dans différents point du globe car c’était un objet à la fois utile et efficace. Tous les bateaux ont en commun la présence d’une coque, mais la pirogue amazonienne, la Jonque japonaise ou le drakkar normand ne se ressemblent pas vraiment. Il s’agit à chaque fois d’une variante locale d’un bon principe, et aucun « directoire mondial de la navigation » n’a décrété que tous les bateaux devaient ressembler à des jonques.

De la même façon on peut penser que l’adaptation de bonne règles de gestion dans le domaine de la finance n’aboutirait certainement pas à des résultats similaires en raison des clientèles variées des banques et de la spécificité ou de la localisation géographique de celles-ci. Ou encore que les mesures écologiques prises par le gouvernement finlandais ne seront pas totalement superposables à celles prises par le gouvernement d’Afrique du Sud.

La synergie capitalisme / démocratie

Si le capitalisme permet d’accéder à la prospérité, il n’est pas garant de l’harmonie de la société ni de la paix. Et quand Daniel Cohen souligne que « La prospérité n’est pas un facteur de pacification. C’est l’inverse », il a en partie raison.

Tout dépend cepandant de la façon dont la prospérité a été obtenue et comment elle est partagée. Si la prospérité est acquise dans une société dictatoriale ou totalitaire, où elle ne profite qu’à une élite dirigeante, dans ce cas oui, l’accumulation de richesses est un puissant facteur de conflit ; elle attise la jalousie, la révolte, les guerres.

On peut penser à certains pays africains ou d’Amérique du sud. On peut également penser à la Chine où l’application du capitalisme sous un régime autoritaire voit une élite proche du pouvoir s’enrichir rapidement tandis que les nombreux cultivateurs des campagnes restent dans le dénuement le plus absolu.

Mais lorsque le capitalisme est associé à la démocratie on observe à la fois enrichissement et pacification. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il existe des rétrocontrôles immédiats permettant d’orienter l’évolution de la société selon les choix des individus.

Ces derniers expriment très rapidement leurs choix, tant sur le plan économique (« ce que tu fais me plaît, j’achète mais si cela ne me plait pas je n’achète pas, sous-entendu : fais autre chose ») que politique (« la direction prise par la politique du gouvernement ne me plaît pas, je vote pour l’opposition » et même « la politique appliquée par la majorité et celle proposée par l’opposition ne me plaisent pas, je préfère m’installer dans un autre pays»).

Le vote démocratique (au besoin par les pieds) est un puissant rétrocontrôle permettant par tâtonnement successifs d’orienter la politique d’une nation. La démocratie nous permet d’éviter l’erreur politique systémique, et c’est d’ailleurs ce qui explique qu’elle représente le régime politique le plus performant pour sortir d’une crise.

En effet, une crise qui survient dans un régime autoritaire débouchera inévitablement sur un conflit, les opposants cherchant à obtenir le pouvoir par la force. Dans une démocratie, une crise aboutira le plus souvent à un changement de majorité, sans que le sang coule. Il existe finalement une synergie d’action du couple capitalisme / démocratie permettant à la fois enrichissement et paix. Et in fine, il saute tout de même aux yeux que les démocraties capitalistes sont, tout à la fois, les nations qui fournissent le plus de richesses à leurs individus et celles qui s’avèrent les moins belliqueuses de la planète. On a encore jamais vu deux démocraties capitalistes se faire la guerre.

Gardons nous cependant d’imposer un modèle unique de démocratie capitaliste. Là encore il faut pouvoir comparer l’application des deux concepts, toujours perfectibles, au sein de différents pays.

Comment l’humanité toute entière se sortirait-elle d’une situation qui verrait, par exemple, le modèle français appliqué à l’intégralité de la planète ? La société française est sans doute la démocratie capitaliste qui à poussé le plus en avant la logique de redistribution des richesses au prix de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du monde. Quelle que soit la couleur politique des dirigeants successifs, il existe une volonté obsessionnelle de réduire les inégalités économiques par une politique de transfert des revenus. On sent bien que le modèle a atteint ses limites, qu’il est source de conflits entre différentes franges de la population, chacune d’elles espérant bénéficier d’une partie de ces transferts. On voit bien que le modèle français en arrive à attiser la convoitise au sein de la société, qu’il finit par la déstructurer. Et il est finalement salutaire que certains Français, parmi les plus jeunes et les plus dynamiques, puissent encore quitter le pays pour aller voir ailleurs et signifier ainsi leur désaccord avec les dirigeants. L’émigration est un excellent « rétrocontrôle ». La concurrence politique est un puissant moteur de réformes. Encore faut-il que la comparaison soit possible.

L’insatisfaction

Enfin, si la prospérité est apparue au sein de certaines sociétés, ce n’est certainement pas par hasard, c’est qu’elle a été souhaitée, voulue, entretenue, développée par les hommes. N’est-il pas dans la nature humaine de vouloir toujours plus ? N’avons nous pas tous en permanence, en tant qu’individu, la volonté d’améliorer notre situation tant sur la plan matériel que spirituel ?

Si notre « société sur le fil du rasoir ne se satisfait jamais du point qu’elle a atteint » ne faut-il pas se demander si cette insatisfaction n’a pas concerné toutes les sociétés humaines qui ont existé, et plus précisément tous les individus appartenant à ces sociétés. Les hommes préhistoriques ne se satisfaisaient pas de leur sort : ils ont cherché à s’habiller, se nourrir, se chauffer, à avoir des outils… ; certains Polynésiens ne se sont pas satisfaits de leur sort non plus et sont partis coloniser diverses îles du Pacifique, jusqu’à l’île de Pâques ; de nombreux Européens, pour les mêmes raisons, ont quitté leur patrie de naissance pour aller créer le Nouveau Monde…

Grâce à son insatisfaction permanente, l’homme a été poussé à créer différents objets, différents concepts, différentes lois ou sociétés qu’il a testé, comparé et fini par sélectionner. L’insatisfaction est inhérente à la nature humaine ; elle est à la créativité ce que le sexe est à la reproduction : un puissant stimulant !

De tous temps, l’homme a « toujours eu besoin de croissance comme aliment de son bonheur ». Cette croissance lui a permis de répondre à différents défis, concernant notamment son alimentation, sa santé et finalement son « bien être »… En voulant autoritairement imposer « moins de croissance » ou bien « une croissance zéro » on va non seulement s’opposer à la nature humaine mais également se priver d’un grand nombre de découvertes nous permettant de résoudre les nombreux problèmes auxquels nous sommes encore confrontés. On tombe encore une fois dans « le risque systémique ».

Continuons à être insatisfaits, à comparer, à découvrir, à inventer

Oui, « La théorie des systèmes nous apprend que les crises deviennent fatales lorsqu’une complexité croissante se conjugue avec une uniformisation croissante » L’uniformisation nous fait courir un double risque. D’une part elle s’oppose à la nature intrinsèque de l’homme qui est diverse, variée et souvent variable ; elle ne peut donc s’imposer que par la coercition. D’autre part, elle nous fait immanquablement occulter certaines pistes ou solutions autres que celles provenant du dogme en cours.

Ceci est vrai dans le domaine de l’économie ou de la climatologie et sans doute encore plus vrai dans l’édification des sociétés humaines. Le dirigisme et l’uniformisation peuvent fonctionner au niveau de petites communautés, telles la famille et la tribu. Mais c’est une erreur de croire que l’on peut appliquer les concepts qui marchent au niveau d’une petit communauté (comme l’amour, la générosité, mais aussi l’autoritarisme et la soumission au chef) à l’échelle d’une société plus complexe.

Toutes les tentatives d’uniformisation des sociétés complexes sont vouées à l’échec : l’uniformisation communiste a échoué, l’uniformisation des théocraties musulmanes échoue, une éventuelle uniformisation écologique échouera.

Pour paraphraser Cioran : « Toutes ces sociétés ont débuté par le mythe et fini par le doute ».

Personne ne peut prétendre savoir où vont aller les différentes sociétés humaines. En revanche on peut affirmer que celles-ci ont mis à jour de bon principes, sans doutes encore perfectibles, comme le capitalisme ou la démocratie. Elles en découvriront d’autres en les appliquant toujours de manière variées selon leur culture spécifique !

Laissons les découvrir ces différents principes, en concurrence mais aussi en collaboration entre elles. Mais gardons nous surtout de raisonnement simplistes voulant fondre leur évolution au sein d’une seule et unique société. Gardons nous de tomber dans le piège de l’erreur systémique. Gardons nous de la tentation de « l’île de Pâques »! Trait_html_691a601b.jpg