Ainsi en est-il de la critique de Murray Rothbard à la fin de la première partie : « Par sa négation de l’empirie, le libertarianisme (au sens anarchiste) marque une régression de la pensée libérale au stade pré-aristotélicien ».

Or cette critique repose, hélas, sur une méconnaissance des textes de Rothbard. Contrairement à ce qu’affirme Drieu Godefridi, Rothbarconsidère que les axiomes de la praxéologie sont radicalement empiriques quoique très éloignés de l’empirisme post-humien qui imprègne la méthodologie moderne de la science sociale. Lisons ce qu’écrit ce dernier : « Sans entrer trop profondément dans les eaux troubles de l’épistémologie, je refuserai, comme aristotélicien et thomiste, toutes ces prétendues « lois de la structure logique » que l’esprit humain impose nécessairement à la structure chaotique de la réalité. Au lieu de cela, j’appellerai toutes ces lois des « lois de la réalité » que l’esprit appréhende en enquêtant et en rassemblant les faits du monde réel. Mon point de vue est que les axiomes sont tirés de l’expérience de la réalité et sont donc dans le sens le plus large empiriques. Je suis d’accord avec le point de vue réaliste aristotélicien dont la doctrine est radicalement empirique, bien plus que l’empirisme post-humien qui prédomine dans la philosophie moderne ».

Soulignons au passage que Hayek avait déjà décrit de façon très similaire la méthode praxéologique, par opposition à la méthodologie des sciences physiques, dans son livre The Counter Revolution of Science (1952), soulignant également son enracinement dans l’expérience humaine, au sens commun du terme.

Plus largement, M. Godefridi ne semble pas prêt à dialoguer avec tout le monde. Il ne considère pas les penseurs de l’école aprioriste comme de vrais intellectuels mais comme des doctrinaires aveugles. Seule son approche juridique, par la construction d’un État de droit, est considérée comme valide pour résister à l’arbitraire du pouvoir. L’approche économique ou praxéologique est délibérément méprisée. Sa façon de rejeter le libertarianisme comme « l’une de ces nombreuses idéologies qui échouent aux portes d’une réalité qu’elles ne comprennent pas, ou refusent de prendre en compte », fait sourire par son arrogance et sa prétention. Plus grave, lorsqu’il qualifie de « vide institutionnel et normatif » la société de droit privée, telle qu’elle a été envisagée par les économistes de l’école aprioriste, on se dit qu’il n’a décidément rien lu et ignore complètement ce dont il parle (voir la réponse de Stéphane Geyres sur ce point).

Pour finir, nous invitons donc les lecteurs à prendre connaissance de ce texte remarquable de Murray Rothbard : "Penser comme un économiste" .

Nous recommandons également la lecture du chapitre trois du texte de Hayek, traduit par Raymond Barre sous le titre Scientisme et sciences sociales.


La réponse de Stéphane Geyres

Question 1, sur les origines aristotéliciennes du Libéralisme

Il me semble que si j’avais eu à répondre à une telle question, j’aurais tenté d’apporter deux perspectives – et je crois que c’est ce que Grégoire Canlorbe, notre interviewer, attendait. La première tient en effet à Aristote dont il ne viendrait je pense à l’esprit de personne de ne pas reconnaître et pourquoi pas applaudir la lucidité et par là un des précurseurs de la pensée libérale. A ce titre, il est curieux de voir dans cette réponse combien nous sommes dans l’émotion, le merveilleux. Non seulement cela conduit à introduire de nombreux détails totalement sans intérêt, mais pire, laisse entrevoir une forme d’idolâtrie nuisant à l’objectivité du propos. S’il est certes merveilleux qu’Aristote ait pu poser des tables de la loi aussi pertinentes, on pourrait aussi calmer la ferveur en remarquant que les fondements du droit sont si intemporels par nature que les découvrir à une époque relativement peu éloignée n’en est que le reflet. Et parier plutôt qu’Aristote lui-même n’a fait que reprendre l’idée, même s’il le fit avec grande intelligence.

Ensuite, j’aurais élargi le propos, car le sujet reste le Libéralisme contemporain. Or d’emblée, Drieu Godefridi (DG) pose le libéralisme comme un « courant de pensée », ce qui à mon sens est vrai sous l’angle historique mais faux dans sa réalité actuelle – et je pense que ce point a son importance, nous le verrons ensuite. Car depuis, le Libéralisme a été peu à peu codifié et théorisé. Le droit naturel, le laissez-faire, l’école autrichienne sont autant de constituants formalisés qui ont depuis consolidé l’intuition ou le prototype aristotélicien. Ce faisant, les écarts entre l’organisation sociale réelle et le modèle ont confirmé combien notre société n’est pas libérale. Laisser penser que le « règne de la loi au sens le plus contemporain » serait libéral parce cohérent avec Aristote me semble une erreur. De plus, l’absence de toute évocation du droit naturel frappe. Choisir Aristote, soit, mais comment préférer dans une telle réponse évoquer son traducteur plutôt que donner ne serait-ce qu’une piste de réflexion à l’égard du droit naturel ?

Enfin, DG prononce une petite phrase qui va sceller son auto-contradiction permanente : « Ce qui unit ces auteurs, et fait l’unité du concept de règne du droit […] est la volonté de soustraire l’individu à l’arbitraire du pouvoir. » Il a raison bien sûr. Mais se rend-il compte que cette volonté de libération du pouvoir est ce qui fonde et caractérise cette anarcapie qu’il conteste ?

Question 4 sur la crise de 2008

La réponse à la question sur l’origine de la crise de 2008 me semble particulièrement éclairante sur certaines faiblesses de l’analyse de DG et surtout sur sa vision du libéralisme. Rappelons que cette crise avait été annoncée dès 2003 par Ron Paul et en fait derrière lui par les économistes autrichiens en cohérence avec la fameuse ABC Theory – théorie autrichienne du « business cycle ». Ainsi, tout libéral averti sait bien que la cause est connue et attribuée au système monétaire gonflant la bulle immobilière américaine, le tout sur fond de sur-protection bancaire rendant la gestion du risque inopérante – les ouvrages sur le sujet sont nombreux.

Pourtant, DG ne semble pas connaître l’école autrichienne et pense qu’il y a encore des choses à trouver. De plus, il voit la finance comme « l’impensé majeur du libéralisme » sans voir qu’en réalité la finance n’est possible telle que nous la connaissons que parce que le système monétaire et bancaire sont tout sauf libéraux. Une finance libérale financerait une société sans bulle et sans « business cycles » - tout « autrichien » sait cela. Mais DG méprise Rothbard, Hoppe etc…

Son avis sur les « too big to fail » (TB2F) confirme cette analyse : il s’étonne de leur existence et les pose comme cause de la crise. Hélas, elles sont au contraire un effet du système. Certes, leur existence a rendu défaillants les mécanismes du marché, mais parce que « on » est intervenu. Et ce « on » n’est bien sûr autre que l’état, ce cher état qui lui importe tant.

Pourtant, alors que toute la communauté libérale conspue la FED et le couple Freddie Mac et Fannie Mae, ce n’est pas ce qui lui semble le plus grave sous l’angle libéral, puisqu’il appuie un peu plus loin sur les TB2F par cette phrase : « Aucun libéral cohérent ne peut tolérer l’existence de telles anomalies. » Anomalies ? Mais ces anomalies ne sont autres que les fruits d’un état trop longtemps toléré justement. Il y a erreur de cible : s’il y a quelque cause que les libéraux, tous les libéraux, n’auraient jamais dû « tolérer » dans l’histoire de cette crise, c’est la mise en place d’une monnaie et d’une banque oligarques. Bref, une fois de plus Rothbard avait raison : l’ennemi, c’est l’état, pas l’économie.

Le simple fait qu’il se demande ensuite « comment éviter l’avènement de tels monstres » montre sa carence en économie et donc son incapacité en termes de bagage intellectuel à comprendre l’ensemble des facettes du Libéralisme.

Question 5 sur l’incapacité à penser l’imbrication de l’économie de marché et de l’État

Ici encore, l’inculture autrichienne de DG se fait jour. Pour un pro-hayekien – Hayek étant réputé « autrichien », même s’il n’en a pas été un des principaux fondateurs – cela laisse perplexe. Car la question posée est depuis longtemps réglée, du moins sous l’angle théorique : l’état doit absolument se garder de toute intervention économique. Son rôle est régalien et doit le rester. 

Mais il se veut plus pragmatique, comme bien de ceux qui refusent l’inaction et cherchent à détricoter le nœud gordien actuel. Soit. Mais pourquoi ne pas voir que les questions se posent en réalité dans l’autre sens ? EADS ? Mais pour parler de « succès à l’exportation », encore faudrait-il s’interroger sur l’impact du « public » sur ces « succès ». Quand un avion est vendu à perte par exemple, parce que politiquement il « fallait » le vendre, est-ce un succès ? Si on suppose que la flotte américaine est la seule garantie de vente des produits occidentaux en Asie, n’est-ce pas avouer un biais du marché et donc une incapacité à vendre sans menace ?

En d’autre termes, l’appel que fait DG à « l’intellectuel contemporain » à « penser l’articulation de l’entreprise et de l’État » n’est qu’un indice de plus de sa faiblesse économique, car il n’y a là aucun sujet qui soit nouveau et que la théorie libérale économique ne sache déjà décortiquer. Elle est de plus claire : il convient de laisser-faire et d’assurer le droit. Comment un libéral peut-il dès lors souhaiter intervenir et donc se contredire ?

Question 6 sur le protectionnisme

Je suis tout d’abord heureux que DG ne soit pas un supporter du protectionnisme, à la bonne heure. Mais cette satisfaction ternit quelque peu quand je le lis sur l’OMC et sa dimension juridique, puis sur sa vision du commerce mondial.

Car oser voir dans l’OMC une avancée économique est un peu gros. Un « machin » qui aura mis quelques vingt ans à accoucher du moindre résultat et qui donc de ce fait s’est confirmé inutile pendant autant de temps n’a rien d’un exemple. Sans oublier surtout que le monde commerce depuis Marco Polo sinon avant et pendant tous ces siècles sans ce genre de pieuvres étatiques pour y veiller.

Voir du droit international dans le jus de bureaucrate issu de ces vingt ans de négociation étatique déconnectée de tout marché populaire, c’est tout simplement ne pas savoir faire la différence entre droit et législation.

DG souhaite nous voir « conscients des réalités géopolitiques » et c’est ma foi légitime. Mais il ne se rend pas compte que nous le sommes déjà parce que son prisme sur la Liberté n’est pas ajusté sur la bonne cible. Il croit que le problème est dans le « droit » et dans les « institutions », alors qu’il est en amont de ces concepts mêmes, qui ne sont que des symptômes de l’état.

Question 7 sur le « vide institutionnel et normatif » de l’anarchie

La réponse à cette question est sans doute une des plus intéressantes de l’article, mais aussi la plus éclairante sur les limites de compréhension dont souffre DG envers l’anarcapie.

Reprenons les extraits signifiants : « Par sa négation de l’empirie, le libertarianisme (au sens anarchiste) marque une régression de la pensée libérale au stade pré-aristotélicien. » : C’est au contraire une avancée majeure. Pour deux raisons essentielles. Tout d’abord, on sait montrer que ce n’est pas l’empirisme qui permet d’expliquer les choses, toute chose, mais la théorie qu’on peut construire en amont pour interpréter le monde. Car la théorie précède toujours l’expérimentation : on ne peut expérimenter que ce qu’on a pu formuler. On ne constate pas que 2 plus 2 font 4. Il faut concevoir 2 et 4, concevoir l’addition pour ensuite déduire cette égalité. Et la voir se confirmer dans la pratique. L’apriorisme permet de faire de la science humaine une science véritable, rationnelle donc, et en particulier de faire de l’économie une science rationnelle. Mais l’apriorisme permet aussi de faire reposer l’ensemble de la théorie libertarienne sur des axiomes, faisant ainsi de l’anarcapie non pas juste un concept amusant, mais un modèle d’organisation sociale formalisé et logiquement cohérent, découlant des caractéristiques du fonctionnement social. Donc philosophiquement fondéet enraciné dans le réel. .

« L’anarchie, si l’on en prend l’idée au sérieux, consiste à démanteler l’État pour laisser se reconstituer, sur des bases exclusivement privées, des normes et des institutions. » : Ce n’est pas tout à fait exact – et quand bien même ce le serait, où serait le problème ? On ne laisse pas l’état se reconstituer. DG ne semble pas comprendre le lien qu’il y a entre état et pouvoir – rappelons-nous la phrase en fin de question 1. L’important est de ne pas laisser le pouvoir se reconstituer. Et c’est pour cette raison majeure que l’anarcapie a recours aux services privés pour opérer les fonctions régaliennes, comme tous les autres services de la société : pour que la concurrence du marché matérialise ce contre-pouvoir qu’aucune des institutions si chères à DG n’a su ni ne saura remplacer. Une fois de plus, sa carence économique le limite et ne lui permet pas de voir ce rôle majeur, institutionnel donc, que l’anarcapie confie à la libre concurrence. Il imagine des machins là où la liberté demande juste que le pouvoir soit laissé au peuple qu’est le marché. La Liberté aime la simplicité.

« A supposer que l’on s’entende sur son contenu – ce qui ne risque pas d’arriver, la nature ne dictant par elle-même aucune norme (Hume) » : Erreur. Hoppe a montré par son axiome de l’argumentation que la propriété et le droit découlent du simple fait d’argumenter. Et donc un droit naturel concis est inhérent à l’acte même de discuter. Contester quelque chose à autrui, c’est déjà supposer le droit naturel qui permet de régler le conflit. Mais il méprise les arguments de Hoppe. 

« Le droit naturel n’est pas opérationnel : pour que vos droits soient respectés, il faut des tribunaux, et des autorités pour en exécuter les décisions (Locke). C’est pour opérationnaliser les droits fondamentaux que l’on crée des institutions » : Vrai et faux. Bien sûr que le droit naturel n’est pas opérationnel. Aucun droit ne l’est. Bien sûr qu’il faut des tribunaux et autres « institutions ». Jamais cela n’a été contesté. Ce que les anarchistes contestent et affirment, c’est que tout cela peut très bien être organisé sans jamais confier le moindre pouvoir à quiconque, contrairement aux institutions politiques et bureaucratiques. C’est toute la différence. Encore une fois, il l’a dit lui-même, il s’agit de « soustraire l’individu à l’arbitraire du pouvoir » et non de créer des institutions juste parce que par principe ce serait la seule manière de faire.

Question 8 sur l’approche formelle de l’état de droit

Je crains que dans cette partie, DG passe son temps à tenter de rebondir sur ses contradictions. Il commence ainsi par nous affirmer que « si l’on veut limiter l’arbitraire étatique […] alors il faut bâtir un État de droit. » En fait pour échapper à l’état, il faut un état. Non, pas vraiment, il faut que l’état soit comme ci ou comme ça, bref, digne du vocable « d’État de droit ». Faites certifiez votre état « État de droit » et vous serez tranquilles. Et le pouvoir dans tout ça ? 

En fait, c’est la faute au citoyen : « Il convient que son comportement soit normé par des règles générales : ne pas tuer, ne pas voler, honorer ses engagements, etc. […] Sachant qu’en respectant ces normes, il se tient à distance de la contrainte étatique, l’individu se trouve en mesure de construire sa propre existence. » Bref, tenez-vous loin de l’état, respectez les règles – lesquelles ? – et tout ira bien. J’ai connu des politiciens sincères qui ont été fustigés comme nazis ou fascistes pour moins que ça.

Plus sérieusement, en nous donnant cette liste de « normes », que fait-il en fait ? Eh bien il nous donne sa définition du droit naturel qui pourtant était supposé plus haut une pure fiction.

Il faudrait « que l’individu dispose de recours effectifs en cas d’irruption arbitraire de l’État. » Pardon ? Il insiste pourtant : en cas d’arbitraire « celui-ci doit pouvoir en appeler à l’intervention d’une autre autorité. » Il commet ici deux erreurs profondes. Il oublie que dans les deux cas, il y a individu face à pouvoir. Et il oublie que la séparation des pouvoirs n’est justement qu’un leurre, comme la définition de l’état de Max Weber le confirme (monopole de la violence physique), ainsi que celle de Hoppe (monopole de l’arbitrage de dernier recours) : s’il y a monopole, c’est que la séparation des pouvoirs est inefficiente.

Question 10 sur le principe démocratique

On se limitera à apprécier la phrase suivante : « Quant au principe de l’État de droit, il requiert que les normes individuelles soient conformes à des normes générales (quelle qu’en soit la source) qui « canalisent » le pouvoir de coercition de l’État. »

L’état de droit se reconnaît donc lorsque les individus suivent des règles qui soient telles que l’état en est limité – je traduis en français de France. C’est impliquer que l’état n’est pas coercitif en soi, mais comme suite de la déviance de certains individus. Certes, l’abus de pouvoir est toujours celui d’individus, mais pas n’importe lesquels en n’importe quelle circonstance. Il s’agit donc d’individus disposant d’un statut qui en fait le pouvoir. Cet aspect-là, caractérisant le pouvoir comme découlant d’un rôle au sein de l’appareil d’état, est absolument central à la pensée libérale.

DG nous dit donc que ce pouvoir statutaire n’est finalement pas le plus important, tant que les individus sont contraints par des « règles » qui les tiennent loin de l’abus dudit pouvoir. Mais quelles règles ? Des règles hors du champ de l’état ? Qui le précèdent ? Faites par lui ? Je croyais pourtant que c’était les institutions et la séparation des pouvoirs qui faisaient l’état de droit ? Bref, il me semble qu’il dit en substance : envoyez des saints au pouvoir, ils n’en abuseront pas.

Question 11 sur le risque pour la défense de la liberté individuelle

Dans cette partie, j’ai relevé trois erreurs assez nettes ; la première : « Si l’individu est constamment sous la menace de la contrainte étatique arbitraire, il n’est pas libre. » Nous sommes d’accord. «  De ce point vue, la canalisation de l’arbitraire étatique dans des normes générales est une condition de sa liberté. » Admettons. « En effet, cette canalisation rend la contrainte prévisible, et permet donc à l’individu de s’en tenir à bonne distance » Je suis toujours, même si ça commence à diverger : la liberté, ce n’est pas se tenir à bonne distance, c’est l’absence de la menace étatique, voilà une grosse différence. « C’est toute la différence entre le bon plaisir du souverain, qui embastille selon l’humeur du moment, toujours imprévisible, et le droit pénal général, qui annonce la couleur. »

Pardon ? Il confirme, il suffirait donc « d’annoncer la couleur » pour qu’on puisse se dire libre ? Donc par exemple, la fiscalité n’est pas un problème tant qu’on arrive à tomber dans les niches fiscales ? Et en plus, si on tombe à côté, il ne faut pas venir se plaindre ?

Non, ce n’est pas cela le Libéralisme. Le Libéralisme suppose que nous sommes libres a priori, par candeur je dirais, qu’il n’y a pas à contraindre particulièrement son comportement pour être sûr de ne pas être inquiété. Autrement dit, respecter le droit naturel m’assure ma liberté, et non pas ma Liberté ne m’est accordée que si je suis sage. C’est très différent.

Vient ensuite une phrase que je crois une affirmation gratuite : « Certains libertariens anarchistes récusent cette exigence de généralité. Ils disent : si les normes sont respectueuses de la liberté, peu importe qu’elles soient individuelles ou générales. » Je ne connais pour ma part aucune vue libertarienne qui avance de telles choses.

Mais sa plus grande erreur, récurrente, c’est d’affirmer que : « on ne peut « lessiver » une communauté humaine de la contrainte, à moins d’angéliser la nature humaine. » C’est bien évidemment la caractéristique de l’anarcapie que de libérer l’homme du pouvoir politique sans pour autant l’accabler de la moindre contrainte hors du droit naturel.

Question 12 sur H-H. Hoppe

A partir du moment où on évoque Hoppe, on sent que les arguments manquent. Ainsi, DG dénigre et rabaisse son ouvrage Democracy, the God That Failed (DTGTF) sans véritable argument.

Parlant de Hoppe, il aligne les non-sens : « L’apriorisme est une doctrine candide » - et alors ? Un « retour au Platon » : quiconque a lu Hoppe sait qu’il est loin d’apprécier Platon. Puis c’est le tour du libertarianisme qui échouerait « aux portes d’une réalité qu’[il] ne compren[d] pas, ou refus[e] de prendre en compte ». Même remarque, je mets au défi quiconque de trouver un fondement théorique à une idéologie qui soit plus réaliste et qui articule autant la réalité que le libertarianisme.

Mais il semble croire Hoppe atteint de « scientisme (volonté de gouverner la société au nom de et par la science) ». Il est vrai que lorsqu’on est un philosophe qui n’a guère dépassé Aristote, on peut être tenté de jalouser des esprits aussi universels que les grands auteurs anarcaps contemporains.

Question 13 sur le premier argument de Hoppe

La réponse à cette question est peu qualifiable et l’objectivité y a quelque peu laissé place à l’émotion. Tentons de faire le tri. 

Je suis heureux de constater qu’au moins il nous rejoint pour constater que la démocratie est  « tout aussi nuisible et tyrannique que la monarchie absolue ou l’oligarchie sans règle », mais hélas au prix d’une première erreur, puisqu’il la voit comme « une technique de gestion du pouvoir » alors qu’elle n’est qu’une technique d’attribution de celui-ci. Passons.

Mais venons-en à Hoppe qui dans son ouvrage cité plus haut, « passe à côté de son sujet en comparant une propriété éventuellement désirable de la monarchie au type le plus détestable de la démocratie. » DG a-t-il lu ce livre ? J’en doute vraiment. Hoppe dans DTGTF donne une perspective historique basée sur une logique économique de la période de passage de la monarchie à la démocratie. Il ne raisonne pas dans l’absolu. Il faut mal le connaître pour oser dire qu’il est un monarchiste. Dans son introduction à Democracy, il écrit même : « Le choix entre la monarchie et la démocratie est un choix entre deux ordres sociaux défectueux. En fait, l’histoire moderne fournit force illustrations des défauts économiques et éthiques de tous les états, monarchiques comme démocratiques ». Ce que Hoppe recommande, c'est une société de propriété privée stricte et non entravée ; une « anarchie de production » dans laquelle personne ne vole personne, et où toutes les relations entre producteurs sont volontaires, et par conséquent mutuellement avantageuses.

Ce faisant, Hoppe ferait une autre faux pas « en omettant le fait que la plupart des régimes sont des mixtes de la démocratie et des autres principes ». Et alors ? La monarchie constitutionnelle britannique serait ainsi différente parce que monarchique et démocratique ? Il demeure que dans son cas comme bien d’autres, c’est le caractère démocratique qui l’emporte au quotidien et engendre l’immense majorité des dysfonctionnements. Et c’est ce point là que Hoppe veut souligner. Le Royaume Uni pour être une tyrannie royale n’en est pas moins une tyrannie démocratique.

Autre erreur : « Quelle est la forme de la monarchie que préconise M. Hoppe ? » Réponse : aucune ! Hoppe se borne a remarquer, à raisonner que la monarchie n’était structurellement pas pire – au contraire – que ce que la démocratie est intrinsèquement, mais il demeure anarcap, donc hostile à toute forme de monarchie. Il recommande plutôt de morceler les grands États-nations en petites régions ou communes indépendantes. Comme Ludwig von Mises, qui reconnaissait un droit de sécession inconditionnel à n’importe quel village, Hoppe justifie le droit de sécession comme un droit de voter « avec les pieds » et de choisir son gouvernement.

Et pour finir : « Si j’étais bibliothécaire, je rangerais ses livres dans la catégorie « Humour, politique. » Que dire ? Peut-être simplement que j’éviterai les siens si un jour il manifeste tel talent ?

Question 14 sur le second argument hoppéen

Ainsi, à la question « Quelle est selon vous la portée de cet argument ? » (on parle de rien de moins que de la compatibilité de la démocratie avec l’égalité devant le droit), il ose répondre d’une gifle infondée : « Elle est nulle. » C’est un peu court, jeune homme…

« Ce qui se veut un truisme n’est qu’une proposition simpliste. » : Et donc s’il vous plait ? Non seulement Hoppe argumente plus que de besoin, mais en quoi le caractère « simpliste » est-il une preuve de non-pertinence ? Pour analogie, la mécanique repose sur fort peu de lois : gravitation, thermodynamique, cinétique. Et pourtant, c’est cette poignée de lois qui nous donne l’infinie variété de notre monde. Simple is beautiful, voyez-vous. Et vous aviez raison : Too big to fail est intolérable pour tout libéral authentique.

Il en vient à prêter à Hoppe des idées ou propos qu’il n’a jamais eus. « si on choisit la liberté absolue (une contradiction dans les termes), alors oui, l’impôt c’est le vol ; si l’on choisit l’égalité parfaite (un songe totalitaire), alors oui la propriété, c’est le vol. » Cher Drieu, sauriez-vous me trouver l’extrait des œuvre de HHH où cela est exprimé ?

Il finit sur une anecdote historique sans intérêt, pour revenir sans doute à des sujets qui lui parlent. Dire de ce problème : « une démocratie peut-elle survivre, dans le long terme, au droit de vote de ceux qui vivent directement et exclusivement du fruit de l’impôt ? » que « l’obstacle n’est pas insurmontable », c’est montrer qu’on est prêt à tout sacrifier à la démocratie et à la bureaucratie. Moi, ce sont ces horreurs que je souhaite sacrifier, pour la Liberté.

Question 15 sur le nettoyage sémantique

A la question de la limite entre libéralisme social et socialisme, DG revient sur les banques TB2F : « Une doctrine libérale qui s’accommode de l’existence de banques géantes too big to fail […] est une abomination […] Nassim Nicholas Taleb, issu de la finance, explique dans Antifragile la répulsion que lui inspirent les banquiers qui prospèrent, en connaissance de cause, dans ce système : je partage son malaise. »

C’est son droit le plus strict. Il manifeste en effet cette vision tout le long de cet article. Soit. Là où cela devient gênant, c’est quand il tente de convaincre son monde que c’est sa vision qui est « libérale ». Continuons comme cela, et le mot libéral en France sera devenu synonyme du liberal des Etats-Unis…