Mais j’entends autour de moi beaucoup de mes amis catholiques, profondément blessés par les caricatures de Charlie à l’encontre du pape et de l’Église, et qui se sentent un peu « musulmans »…  Alors, être ou ne pas être Charlie ? Peut-on rire de tout ? La liberté d’expression a-t-elle des limites ?

1° La morale n’est pas le droit : les vices de Charlie ne sont pas des crimes

La première chose à redire, me semble évidente et devrait l’être pour tout le monde. Il y a des opinions qui peuvent offenser, qu’on peut juger immorales, fausses, stupides, voire scandaleuses. Mais rien ne justifie de les interdire par la force, que ce soit la force physique ou la force de la loi. Une opinion, qu’elle nous plaise ou non, doit être librement débattue. On a le droit d’avoir de la haine ou d’avoir des opinions politiquement incorrectes sur tel ou tel sujet. Seuls la menace physique et l’appel à la violence doivent être interdits dans une société civilisée.

La liberté d’exprimer des opinions doit donc s’appliquer à tous, y compris à nos adversaires et implique de tolérer les gens dont on juge qu’ils ont tort ou qu’ils font un mauvais usage de leur liberté. On a le droit d’être égoïste, malhonnête, bête ou méchant, tant qu’on n’agresse pas autrui physiquement. En ce sens, lorsque Charlie est exécuté par des fanatiques, je me sens attaqué moi aussi dans mes valeurs et je proteste. Là oui, je suis Charlie.

2° La notion de crime contre la religion ou contre la pensée n’existe pas

Allons plus loin. On a entendu certains religieux revendiquer la notion de « crime conte l’Islam ». Ce concept est un faux concept et il est doublement faux :

1° parce que l’Islam n’est pas une personne, c’est un être collectif, qui n’est pas sujet de droit. C’est donc un crime sans victime, c’est-à-dire un faux crime.
2° parce qu’il n’y a pas de crime par la parole, ni par le dessin.

La seule définition rationnelle du crime c’est : une agression physique contre la personne et les biens d’autrui. Car c’est la seule chose que l’on puisse mesurer objectivement. Les crimes de pensée n’existent pas car ils ne sont pas mesurables, trop subjectifs. En effet, la pensée ou la parole peuvent offenser mais ne tuent pas. Et quand commence l’offense ? C’est impossible à définir, arbitraire. La notion de crime contre la pensée est totalitaire et conduirait à mettre en prison ou censurer la plupart des écrivains et des philosophes !

On a également entendu certains religieux, catholiques ou musulmans, revendiquer le « droit de ne pas être offensé », de « ne pas être insulté ». Cette idée, qui conduit à vouloir rétablir la censure, est absurde et ne tient pas non plus. En effet, la liberté d’expression inclut la liberté d’offenser et de choquer. Et nous devons accorder cette liberté à tous : à Charlie Hebdo comme à Dieudonné, l’humoriste dont on a un peu vite oublié qu’il avait été censuré, par ceux mêmes qui se disent Charlie et qui réclament aujourd’hui la liberté d’expression. Drôle de tolérance à géométrie variable, qui accorde des droits aux uns et non aux autres.

3° Mais tolérer le vice ce n’est pas l’approuver

Si l’offense ne tue pas, cela ne veut pas dire qu’elle est une vertu et qu’on doive la subir sans rien dire. Si les vices ne sont pas des crimes, ils ne sont pas des vertus non plus. Les insultes de Charlie Hebdo à l’encontre du pape et des chrétiens m’ont toujours paru pauvres et méprisables. Mais on ne peut défendre sa foi qu’avec des arguments. Le vice et l’erreur, doivent être combattus par la parole ou par l’écrit, non par la loi, ni par la force.

Rien ne nous oblige à être toujours Charlie, à approuver l’utopie socialiste ou la haine anti-juifs, anti-catholiques ou anti-musulmans. On peut boycotter un journal d’opinion, un spectacle, ne pas lui donner d’argent, l’attaquer par sa plume et réfuter ses propos jugés odieux. Seule la violence est exclue.

En conclusion, la liberté c’est donc aussi le droit de ne pas aimer Charlie. Il reste que dans les circonstances présentes, je me sens solidaire de Charlie, en tant que symbole d’une liberté d’expression piétinée et non en tant que porteur de valeurs contraires aux miennes.

Damien Theillier

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