Angela Merkel et tous les autres dirigeants européens veulent défendre l'euro à tout prix. Ils considèrent la monnaie unique comme la pierre fondatrice sur laquelle se construira l'Europe unie qu'ils appellent de leurs vœux. C'est le contraire qui est vrai. L'euro est, en fait, l'une des principales causes des problèmes qui assaillent l'Europe d'aujourd'hui. Et les choses pourraient encore s'aggraver. A long terme, le maintien de l'union monétaire dans sa forme actuelle risque de provoquer l'effondrement du marché unique et la disparition de l'Union européenne.

Y at-il une solution? Oui. S'ils étaient appliqués à la politique monétaire, les principes même du Marché commun pourraient sauver l'Europe. Le futur monétaire de l'Europe se trouve dans la concurrence.

Les problèmes inhérents au monopole monétaire d'état.

Au cours des dix dernières années, la politique monétaire mise en œuvre par les banques centrales du monde développé, en accord avec leurs gouvernements, a entraîné la formation d'énormes bulles immmobilières. Elle a également permis aux états d'accumuler de gigantesques dettes à faibles taux d'intérêt. C'est un problème pas seulement pour la zone euro, mais également pour la plupart des pays. On peut avancer que la Réserve fédérale américaine a fait un bien plus mauvais travail encore que que la Banque centrale européenne (BCE), en raison de sa double politique inflationniste qui a consisté, d'une part, à maintenir des taux d'intérêt très bas pendant toute la dernière décennies, et, d'autre part, à répondre à la crise financière essentiellement par ses techniques de Quantitative Easing . Toutefois, la BCE est bel et bien en train de la rattraper à toute vitesse..

L'euro et le dollar continuent pourtant à bien se tenir sur les marchés des changes, beaucoup mieux qu'on pourrait s'y attendre compte tenu de la dérive des politiques monétaires de la Fed et de la BCE. Dans les deux cas, la principale explication tient au manque de solutions de rechange.

L'euro est la monnaie légale de tous les pays de la zone euro – ce qui veut dire que l'utilisation de toute autre monnaie dans la plupart des transaction est interdite par la loi (2). Cela n'empêche pas que la confiance dans la monnaie unique, tant de la part des grands investisseurs que du public en général, ne cesse de diminuer.

L'une des grandes priorités des hommes politiques européens est d'obtenir que l'euro et les obligations d'état européennes retrouvent la confiance des marchés. Mais la confiance ne se construit pas – ou, plutôt, ne se reconstruit pas – à coup de diktats politiques. Il se peut que, pour un temps, les consommateurs et les entreprises accordent leur confiance à quelque monopole, mais lorsqu'il en est ainsi c'est généralement parce qu'il ne disposent pas d'alternatives. Il n'en va pas différemment pour les monopoles monétaires. Si les gens se servent d'une monnaie d'Etat, c'est parce qu'il n'ont aucun autre choix possible.

Lorsque les états limitent la concurrence, ou même l'interdisent, en particulier en faisant obstacle à l'entrée de nouveaux concurrents sur le marché, la conséquence est qu'ils empêchent la diffusion de certains savoirs et connaissances, ainsi que l'émergence de nouvelles formes d'organisation ou de nouvelles procédures institutionnelles. Si les entreprises et les consommateurs ne sont autorisés à utiliser qu'un seule sorte de monnaie, personne n'est incité à s'interroger sur ce qui fait la « qualité » d'une monnaie. Quel est le critère à l'aune duquel on sait qu'une monnaie est digne de confiance? Combien d'inflation doit-on tolérer ? Est-il indispensable de ne se servir que d'une seule monnaie, ou bien serait-il préférable de disposer d'une monnaie pour consommer et d'une autre pour épargner ?

Les mêmes questions se posent à propos de ceux dont le rôle est d'émettre de la monnaie. S'ils étaient en concurrence, cela les inciterait fortement à découvrir de nouvelles façons de faire pour que leurs monnaies circulent et que les utilisateurs y accordent leur confiance sans avoir besoin de recourir au monopole ou à la contrainte publique. La concurrence permettrait ainsi l'émergence et la diffusion de nouvelles sortes de savoirs relatifs à la nature de la monnaie. Ainsi que le prix Nobel d'économie Friedrich A. Hayek l'écrit : «il est utile de rappeler que chaque fois que nous faisons appel à la concurrence, ceci ne se justifie que par notre ignorance des circonstances essentielles qui déterminent le comportement des concurrents »(3)

Les avantages de la libre concurrence.

Les politiques libérales se fondent sur la présomption que nous vivons fondamentalement dans un monde d'incertitude et de connaissances imparfaites. Les partisans du libéralisme savent qu'il ne peuvent ni prévoir, ni garantir les résultats auxquels conduira le libre fonctionnement des processus de marché, mais ils font confiance aux capacités créatrices des gens et des entreprises pour s'adapter aux conditions de leur environnement et développer de meilleures formes d'arrangements organisationnels et institutionnels. Ce processus évolutif - même s'il s'accompagne de nombreux détours et débouche parfois sur des impasses – est ce qui en fin de compte contribue à faire de notre monde un endroit meilleur, plus riche et plus efficace.

Par contre, la caractéristique des solutions proposées par l'Etat est d'être fondées sur l'usage de la contrainte et la promesse d'une connaissance certaine et sùre – ce qui est une illusion complète, mais néanmoins fort attrayante que les hommes politiques de tous horizons s'efforcent de vendre à leurs électeurs. Face à cette publicité de charlatans, le défi pour les libéraux est de démontrer comment le processus de découverte dans un système de libre concurrence permettrait de faire émerger un système monétaire mieux à même de satisfaire les désirs des consommateurs qu'un monopole centralisé géré par des organismes publics – qui n'en savent en réalité pas plus sur l'avenir que les acteurs privés.

Vers la concurrence des monnaies.

Dans son essai, «Denationalization of Money », Hayek propose d'instituer « la liberté de choisir n'importe quelle monnaie pour passer des contrats ou tenir une comptabilité » comme première étape vers la création d'un système de monnaies concurrentielles (4).  Ce qui implique la suppression du cours forcé et de toutes les dispositions légales qui l'accompagnent, et permettrait ainsi d'utiliser n'importe quelle monnaie pour faire des affaires sur le territoire national. Par exemple, tous les pays-membres de la zone euro disposeraient du droit d'émettre leur propre monnaie parallèlement à la libre circulation de l'euro sur l'ensemble de l'espace européen. Leurs habitants obtiendraient la liberté de décider quelle monnaie ils désirent utiliser, la monnaie de leur pays, l'euro, ou toute autre monnaie d'un quelconque autre pays membre. C'est la liberté des contrats qui prévaudrait.

L'étape suivante consisterait pour les états à autoriser les institutions financières privées à émettre des billets de banques fonctionnant comme de la monnaie. Chaque banque imprimerait sa propre monnaie distincte. Aucune banque ne pourrait émettre des euros, sauf à y être dùment autorisée par délégation de la BCE. Chaque banque serait entièrement responsable pour la gestion de sa propre marque d'argent. Pour réussir sur ce marché des nouvelles monnaies, les banques devraient surmonter un véritable défi : trouver comment créer et maintenir la confiance dans leur monnaie sans s'appuyer sur l'attribution d'un monopole ni l'usage de la contrainte.

Les effets positifs de la concurrence.

Un tel marché mettrait la pression sur les banques centrales pour conserver ou rétablir la confiance dans leur monnaie en les forçant à répondre à la concurrence des émetteurs d'autres monnaies. Ainsi, les banques centrales seraient-elles désormais fortement incitées à éviter de s'engager dans certaines opérations comportant des risques comme le rachat d'obligations d'états de moindre qualité, ou l'impression de monnaie à seule fin de gonfler la croissance.

Si les banques privées pouvaient librement émettre de la monnaie, cela permettrait au marché de tester une variété d'arrangements monétaires possibles. Comme Hayek le fait remarquer pour ce qui concerne les activités économiques en général, aucun planificateur central n'est en mesure de savoir quelles sont les méthodes «optimales» pour créer de la monnaie et gérer la masse monétaire (5).

Les monnaies librement convertibles en or ou autres métaux précieux disposeraient, au départ, d'un certain avantage concurrentiel; mais il est loin d'être acquis que les monnaies basées sur des matières premières seraient, par la suite, les seules en mesure de survivre face à la concurrence.

Il est parfaitement concevable que des monnaies privées purement fiduciaires bénéficient de la confiance des utilisateurs. C'est aux banques qu'il appartiendra d'amener les clients potentiels à accepter et à faire confiance à leur monnaie. Par exemple en s'engageant, de manière crédible, à sauvegarder la stabilité de leur pouvoir d'achat par rapport à un panier de biens, en garantissant un taux de change minimal par rapport à d'autres devises, ou encore en offrant une combinaison de ces techniques.

Les banques se trouveraient également contraintes à jouer pleinement le jeu de la transparence. Elles seront en permanence soumises à la pression des analystes, des journalistes et des médias, des investisseurs, dont le travail consistera à tester la validité et la solidité de leurs assertions, contribuant par là même à protéger le marché contre les fraudes et les promesses qui n'ont aucune chance d'être remplies.

Conclusion: le long terme.

Au total, on pourrait ainsi voir émerger différentes monnaies à vocation mondiale, ou même simplement locale. En de nombreux endroits, l'utilisation simultanée de plusieurs monnaies deviendra d'usage courant. Est-ce que cela sera un problème ? Pas du tout. Au début ce ne sera sans doute pas facile, mais les marchés s'y adapteront. C'est ce que nous montre l'exemple de tous les pays qui, pour cause d'hyper inflation, ont déjà fait l'expérience de fonctionner avec plusieurs monnaies - une ou plusieurs devises étrangères (généralement le dollar américain) circulant librement aux côtés de la monnaie locale. En outre, les gens pourraient tout simplement décider de n'utiliser qu'une seule monnaie, si tel est leur choix.

Est-ce que l'existence de tels marchés ouverts à l'offre de banques d'émission en concurrence permettrait de résoudre l'actuelle crise d'endettement? Sans doute pas à court terme. Des états feront défaut au cours de l'année qui vient. C'est hautement probable. On ne sait pas si certains pays ont encore une chance de se sortir de leurs problèmes de déficit budgétaire. Faire du Quantitative Easing est le plus sùr moyen de sombrer dans l'inflation ou, à tout le moins, de conduire à la formation de gigantesques bulles d'actifs - ce qui n'est ,tout compte fait, qu'une forme d'hyper inflation concentrée sur un seul secteur économique.

Toutefois, à moyen terme et à long terme, une concurrence vigoureuse entre monnaies, sans barrières à l'entrée sur le marché, devrait puissamment contribuer à éviter le retour de telles crises. Si les états désirent emprunter, ils devront payer le taux fixé par le marché. Les investisseurs géreront leurs placements en devises dans des conditions monétaires beaucoup plus stables que celles d'aujourd'hui. Les banques qui augmenteront trop rapidement leur offre de monnaie auront beaucoup de mal à convaincre les consommateurs d'utiliser leur marque de monnaie.

Un libre marché des monnaies permettrait de régler les deux problèmes qui sont à l'origine des crises financières : croissance illimitée de la création monétaire, et croissance illimitée de la dette publique. Les gouvernements ne seraient plus en mesure de faire jouer leur influence sur la création de monnaie. Si l'euro réussit à survivre dans un tel environnement concurrentiel, il apparaîtra comme une monnaie beaucoup plus forte qu'aujourd'hui. Il puisera sa force non pas sur l'appui d'un monopole d'état, mais sur sa capacité à obtenir et conserver la confiance des agents économiques.

NOTES

(1) Par exemple, Mme Merkel a déclaré  "L'Europe échouera si l'euro échoue. L'Europe gagnera si l'euro gagne ". Déclaration gouvernementale du 27 février 27012 devant le Bundestag allemand. DerSpiegel du 27 février.

(2) Article 128 (ex-article 106 du traité CE): «La Banque centrale européenne est seule habilitée à autoriser l'émission de billets de banque dans l'Union. La Banque centrale européenne et les banques centrales nationales peuvent émettre de tels billets. Les billets de banque émis par la Banque centrale européenne et les banques centrales nationales sont les seuls à avoir cours légal dans l'Union. »

(3) Friedrich Hayek,« Competition as a Discovery Procedure », Quarterly Journal of Austrian Economicsa,vol .5 (2002)

(4) Hayek, « Denationalisation of Money—The Argument Refined »,Institute of Economic Affairs, London, 1976, http://mises.org/books/denationalisation.pdfvoir.

(5) Pour la version la plus concise des arguments,  voir Hayek, “The Use of Knowledge in Society », American Economic Review,vol. 35, n ° 4, pp 519-530, http://www.econlib.org/library/Essays/hykKnw1.html.

Trait.jpg

Sascha Tamm travaille à la Friedrich Neumann Stiftung (Postdam). Cette note a été publiée par le Competitive Enterprise Institute (Washington) en date du 6 juillet 2012. Traduction Henri Lepage.