Pour certains historiens de la famille, la forme nucléaire apparaît progressivement dans le monde chrétien après les premières réformes papales sur le mariage du VII° siècle (1). Pour d’autres, le modèle nucléaire est la forme archaïque de la famille avant l’innovation communautaire de l’Ancien monde (2). Enfin, dès la fin du 19°siècle, l’école leplaysienne expliquait que la forme nucléaire était une innovation de certains peuples germaniques du Nord Ouest de l’Europe aux frontières de l’Empire Romain (3).

On pourrait estimer que ces controverses scientifiques si intéressantes soient-elles ne sont que des luttes de chapelles pour imposer une « vérité ». L’intérêt premier des structures familiales est en effet ailleurs. L’analyse des différentes structures familiales reflète en réalité la profondeur de l’organisation de nos sociétés, elles en sont le cœur même.

La famille crée la société à son image

Nous devons au polytechnicien et sénateur Frédéric Le Play l’intuition scientifique qui ouvre le champ d’analyse des structures familiales.

Souhaitant étudier les différentes organisations sociales à travers une Europe en pleine mutation industrielle, il imagine en bon scientifique que l’étude de la complexité des sociétés doit dans un premier temps s’approcher par une clé d’entrée simple et facilement observable ; la famille.

Pour Le Play, la famille est la forme la plus simple de l’organisation sociale, le lieu où le futur adulte vie et intègre ses premières relations sociales avec d’autres hommes. La famille crée la société à son image, là est le génie de Frédéric Le Play. Parcourant toute l’Europe avec son outil d’observation des familles ouvrières, il va établir une première classification : la famille patriarcale (russe), la famille instable (champenoise) et la famille souche (pyrénéenne ou anglaise).

Les continuateurs de Le Play vont très vite identifier les erreurs de classification du maître et modifier les critères. A la fin du 19° siècle, les leplaysiens, Henri de Tourville et Edmond Demolins en tête, établissent une nouvelle classification selon le mode d’éducation des parents aux enfants.

Cette approche qualifiée d’approche leplaysienne prend comme critère la relation « libérale » ou « autoritaire » des parents vis-à-vis de leurs enfants. D’un côté, la famille nucléaire « libérale » regarde leurs enfants comme des personnes particulières qu’il faut encourager à s’émanciper rapidement hors de la famille. De l’autre, la famille communautaire « autoritaire » regarde leurs enfants comme des membres d’un groupe au sein duquel ils doivent s’insérer.

En 1990, l’historien et démographe Emmanuel Todd, spécialiste des structures familiales, ne dira pas autre chose :

« L'analyse des structures familiales et de leur distribution dans l'espace permet de saisir, à la source, la diversité européenne. Les mondes paysans qui se stabilisent entre la conquête romaine et la fin des grandes invasions ne définissent pas un type unique. Dans certains dominent des systèmes familiaux nucléaires, accordant une large autonomie à l'individu ; dans d'autres, au contraire, des systèmes familiaux complexes, attachant fortement l'individu au groupe (4). ».

Les leplaysiens retiendront surtout la fécondité de la famille type du monde anglo-saxon qui forme très vite de jeunes adultes autonomes, s’accomplissant par eux-mêmes, doués d’un caractère apte à affronter l’inconnu. Ces mêmes leplaysiens décriront les failles de la famille de type communautaire qui rend le jeune adulte dépendant du groupe et d’une autorité supérieure pour organiser la société à sa place et lui dire comment agir.

La mise à distance de l’approche familiale

Le manque de considération de l’analyse des structures familiales depuis Frédéric Le Play tient au caractère déterministe de celle-ci.

Si l’on veut suivre ce chemin, il faut bien accorder à une formation familiale particulière un aspect déterminant pour le futur adulte, ce qui écorne nécessairement la liberté de l’homme. Si l’on accepte néanmoins le fort impact des relations sociales familiales sur le caractère et la vision des relations sociales du futur adulte, il reste la liberté de pouvoir agir sur ses propres « instincts sociaux familiaux » pour les modifier ou les renforcer.

Il va de soi que la personnalité de chaque individu ne se résume pas à celle de sa famille et il reste évidemment la force de sa propre personnalité, celle que l’on ne doit à personne. Il reste enfin toute la liberté des futurs parents de pouvoir agir différemment avec ses propres enfants. L’erreur serait de nier en bloc cet apport des sciences sociales pour préserver notre grandeur d’homme libre, voilé par l’ignorance.

On pourrait se reporter à de nombreux faits historiques ou actuels pour appuyer la force d’analyse des sociétés par l’unité sociale que constituent les structures familiales correspondantes.

Les premiers travaux d’Emmanuel Todd sont une tentative de démonstration que l’analyse des structures familiales d’une société rend intelligible des classes de faits apparemment indépendants entre eux. Il a rendu compte par exemple de l’évolution de la réforme protestante au fur et à mesure de sa propagation à travers l’Europe du Nord depuis Luther, Calvin, Arminius, l’église anglicane jusqu’aux sectes protestantes américaines. La couleur du protestantisme devient celle des structures familiales qu’il rencontre. Un protestantisme autoritaire en Allemagne jusqu'au protestantisme arminien hollandais et anglais où le libre-arbitre reprend sa place.

Dans un autre registre, l’anthropologue et historien anglais Alan Macfarlane avait déjà démontré au cours de ses travaux réalisés dans les années 70 à Cambridge que la société anglaise est déjà individualiste, marchande, géographiquement et socialement mobile dès le 13° siècle. Il avait observé aussi que la vie familiale est déjà nucléaire et « libérale » d’où le titre de son livre, The origins of english individualism, the family, property and social transition (5).

Le mystère du développement des sociétés par le prisme des structures familiales

Il est fascinant de constater combien les spécialistes du développement et de l’histoire globale des sociétés buttent quasi systématiquement en dernière analyse sur le rôle des mentalités comme facteur principal du développement.

L’étude d’Alain Peyrefitte consignée dans son livre somme, la société de confiance, faisant suite à ses leçons au Collège de France sur les miracles économiques hollandais, anglais, américain et japonais, pose le bon diagnostique : 

« Si le développement, dans sa naissance, dans ses formes les plus actives, met en jeu tout le potentiel humain, et si pour cette raison on lui cherche une explication anthropologique, elle doit forcément s’inscrire dans la cohérence d’une vision de l’humanité. Ce n’est pas un nouvel homme qui est née en Hollande vers 1580. Nous n’avons pas assisté à une mutation génétique, à l’apparition d’un Homo Modernus. L’homme d’avant et l’homme d’après le déclic du développement détiennent le même potentiel ; ils diffèrent seulement dans sa mobilisation(…) Le déclenchement se produit là où sont délibérément favorisés les comportements émancipateurs, là où sont surmontés les comportements engourdissants, là où équilibre et stabilité se trouvent et se prouvent dans le mouvement (6) ».

Si l’on accepte l’approche leplaysienne du développement, c’est d’abord la structure familiale qui favorise ou non les comportements émancipateurs du futur jeune adulte. En l’espèce, il s’avère que les deux premières régions du monde où le décollage économique se déploie, la Hollande et l’Angleterre, accueillent le même type familial (7). Alain Peyrefitte s’est arrêté au rôle des comportements et des mentalités sans jamais oser aborder la question de la formation sociale des Hollandais ou des Anglais à l’intérieur de leur famille. L’académicien connaissait certainement l’approche leplaysienne car il utilise une carte tirée du livre d’Emmanuel Todd traitant précisément du développement de l’Europe par le prisme de l’analyse familiale (8), mais l’hypothèse familiale n’a jamais été avancée.

De nombreux théoriciens du développement se rejoignent pour affirmer le rôle central de la culture, des mentalités pour justifier la prospérité d’une société. L’esprit des hommes et leurs comportements contribuent, avant les réalités géographiques ou climatiques d’une région à leur prospérité.

Tocqueville avait déjà vu dans la différence de développement de la société américaine, de la société québécoise et de l’américo-hispanique le rôle des mœurs et des lois : 

« J’aperçois chez d’autres peuples de l’Amérique les mêmes conditions de prospérité que chez les Anglo-américains, moins leurs lois et leurs mœurs ; et ces peuples sont misérables. Les lois et les mœurs des Anglo-américains forment donc la raison spéciale de leur grandeur et la cause prédominante que je cherche ».

Quelques pages plus loin il rajoute : 

«  Je suis convaincu que la situation la plus heureuse et les meilleurs des lois ne peuvent maintenir une constitution en dépit des mœurs. (…) L’importance des mœurs est une vérité commune à laquelle l’étude et l’expérience ramènent sans cesse (9).».

Max Weber avait identifié l’importance des « mœurs » protestantes dans l’établissement et la prospérité du capitalisme. David Landes a réaffirmé l’importance du facteur culturel dans la divergence de la richesse et la pauvreté des nations (10).

Francis Fukuyama s’est clairement rapproché de l’hypothèse des structures familiales en utilisant les facteurs de «  familles fortes et familles faibles » pour identifier les sociétés où l’association et la confiance entre les personnes y sont faibles ou fortes (11). Le politologue dresse clairement l’hypothèse que la famille forte (famille où les enfants sont très liés au groupe familial) génère une faible capacité d’association libre des jeunes adultes (capital social faible), alors que la famille « libérale » permet aux futurs adultes de constituer un fort capital social indispensable à des associations futures durables et prospères avec d’autres personnes de divers horizons (11).

Une étude récente basée sur les travaux d’Emmanuel Todd menée par des chercheurs de la London School of Economics et de l’Université de Toronto sur la base d’indicateurs économiques et sociaux est venue clairement confirmer l’impact des types familiaux. Les universitaires concluent que les différences de développement des régions européennes étudiées reproduisent assez fidèlement la carte des différents types familiaux géographiés par l’historien et démographe français dans son Invention de l’Europe. L’étude constate par exemple la forte corrélation entre le type familial nucléaire absolu, majoritaire sur les franges de la mer du Nord et le dynamisme économique et social de ces régions (12).

Conclusion

L’analyse des structures familiales génère encore aujourd’hui une gène intellectuelle et morale compréhensible que sa force explicative devrait néanmoins pouvoir dissiper. La classification des familles et l’évolution de celles-ci dans le temps rend l’approche leplaysienne elle-même évolutive. Il n’existe donc pas dans ce domaine de vérité définitive. Cette approche reste d’une pertinence inégalée pour rendre compte des faits historiques ou actuels bien réels. Le débat sur l’origine des différentes structures familiales et leur répartition géographique est par ailleurs loin d’être clos. Emmanuel Todd créera probablement un débat de spécialistes de la question en publiant en 2010 les résultats de ses recherches commencées en 1992 sur ce sujet (13).

L’approche leplaysienne du développement des sociétés révèle combien l’éducation, familiale puis scolaire, agit sur l’humanité de chaque homme. Elle invite chaque parent à exercer leur libre arbitre pour conduire l’éducation de leurs enfants. N’est ce pas la meilleure réponse à la vraie question de notre XXI° siècle : quels enfants allons-nous laisser à la terre ? Trait_html_691a601b.jpg

NOTES

(1) Voir Jack Goody, La famille en Europe, Seuil, 2001 et Deepak Lal, Unintended Consequences, MIT press, 2001.

(2) Voir l’hypothèse de l’historien et démographe Emmanuel Todd, Une hypothèse sur l’origine du système familial communautaire, Diogène n° 160, 1992.

(3) Voir les continuateurs de Frédéric Le Play, Henri de Tourville en particulier avec son Histoire de la formation particulariste, l’origine des grands peuples actuels, Firmin-Didot, 1897. Voir aussi Alan Macfarlane, The origins of english individualism, Basil Blackwell, 1978.

(4) E.Todd, L’invention de l’Europe, Seuil, 1990. Il établit une nouvelle classification des différentes familles, proche de la classification des leplaysiens : Famille nucléaire absolue (monde anglo-saxon, Hollande, Danemark), famille nucléaire égalitaire (Bassin parisien, Pologne, …), famille souche (Allemagne, Japon, France du Sud, …), famille communautaire (Russie, Chine, Italie centrale, …), famille souche incomplète (certaines régions de frontière comme La Haute Savoie, la Rhénanie,…).

(5) Publié chez Basil Blackwell, 1978

(6) Alain Peyrefitte, La société de confiance, Odile Jacob, 1995, p. 23.

(7) La famille nucléaire absolue selon la classification établie par Emmanuel Todd

(8) E. Todd, L’invention de l’Europe.

(9) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I, Chap IX, deuxième partie

(10) David Landes, Richesse et pauvreté des nations, Albin Michel, 2000

(11) Francis Fukuyama, La confiance et la puissance, Plon, 1997

(12) Voir la critique de son livre par le sociologue français Henri Mendras, in Revue française de science politique, Année 1995, Volume 45, Numéro 6, p. 1050.

(13) G.Duranton, A.Rodríguez-Pose, R.Sandall, Family Types and the Persistence of Regional Disparities in Europe, BEER paper n°10, March 2007. http://www.coleurope.eu/template.asp?pagename=BEER

(14) E. Todd et L. Sagart, Une hypothèse sur l’origine du système familial communautaire, Revue Diogène n° 160, 1992. Trait_html_691a601b.jpg

Pascal Tripier-Constantin est diplômé de l’institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence et titulaire d’un Master de Géopolitique.