Il existait bel et bien un ensemble distinct de politiques, que nous proposions, mais le problème est qu’en général elles n'ont pas été comprises, et qu’elles n’ont pas inspiré grand monde non plus, sans parler de les amener à voter pour nous.

Ce que nous avons appelé la « Big Society » en est un bon exemple. A aucune étape de la campagne électorale on n’a clairement défini celle-ci, avec pour conséquence qu’elle est devenue un slogan vide de sens à quoi il aurait fallu faire confiance, sans trop savoir ce que cela voulait dire dans la pratique.

A l’avantage de David Cameron, il faut dire qu'il n'avait pas hésité à fournir du concret pour définir ce que pourrait être un projet révolutionnaire dans la lutte contre la pauvreté dans ce pays, et qu’il a réussi à faire de Nick Clegg lui-même (le leader du parti Social-démocrate) un partisan enthousiaste de cette Big Society. La gauche cite ad nauseam la formule de Margaret Thatcher comme quoi « la société n’existe pas » pour tenter de coller aux conservateurs l’étiquette du parti qui n'aurait aucune idée de ce dont il s’agit. Mais, on n’entend jamais personne à gauche compléter cette citation pour la replacer dans son véritable contexte :

"Je pense que nous venons de vivre une période où trop de gens en sont venus à conclure que, s'ils avaient un problème, ce serait le travail des hommes de l’état que de le prendre en charge : 'j'ai un problème ? Je me fais subventionner’ ; ‘Je suis sans-abri ? C’est aux hommes de l’état de me loger’. Ils rejettent leurs problèmes sur la société. Alors que, comme vous le savez, la société n’existe pas. Ce qu’il y a, ce sont des hommes et des femmes individuels, et puis il y a les familles. Et aucun état ne peut rien faire si ce n’est par l’intermédiaire des gens, et c’est d’eux-mêmes que les gens doivent d’abord s’occuper".

« C’est notre devoir que de prendre soin de nous-mêmes et ensuite, de nous occuper aussi de notre prochain... Les gens pensent trop aux ‘droits à’, sans les obligations. Or, aucun ‘droit à’ ne peut exister, s’il n’y a pas d’abord quelqu’un qui a été confronté à une obligation. »

Quand vous lisez ce qu'elle a dit dans la totalité de son contexte, il apparaît clairement que ce qu'elle voulait dire, c’est qu'il ne faut pas se tourner vers l'Etat pour aider les gens avant de s’être d’abord demandé ce qu'ils peuvent faire pour eux-mêmes, ou que d'autres peuvent faire pour eux. Vous devez laisser un espace pour la débrouille et pour l’assistance volontaire, sinon c’est l’état qui s’empare de notre vie. Si les gens peuvent s’en tirer tout seuls, ils n’auront pas besoin de l'état pour le faire.

C’est cette idée-là que David Cameron a remise à l’ordre du jour lorsqu’il a lancé le projet de la « Big Society ».

"La société existe bel et bien. Seulement, elle ne se confond pas avec l’état ".

La société dépasse de loin l'état. Elle est faite des gens, des familles, des voisins, des associations, des réseaux, des organisations caritatives, des entreprises, même des actes spontanés d'empathie et de bienveillance entre étrangers. Si la société abandonnait à l'état tout ce que font ces groupes-là, nous finirions par vivre dans une atmosphère plutôt froide de subordination à l'État.

La gauche se dépêche beaucoup trop d’attribuer un rôle à l'état avant de se demander d’abord ce que pourrait être le rôle des individus et de la société civile. C’est trop facilement qu’elle tente d’éliminer de l'histoire le rôle joué par la société civile, par exemple, dans la lutte contre la pauvreté ou dans l’enseignement avant l'avènement de l'état-providence moderne. L’Angleterre victorienne avait des normes d'alphabétisation plus élevées que la Grande-Bretagne moderne, avec bien moinsd’écoles entretenues par l'état.

Dans son livre de 1994 "Recreating Civil Society", David Green, aujourd’hui au groupe de réflexion Civitas, donne des exemples du rôle que les sociétés amicales et mutuelles jouaient dans l’assistance aux pauvres. L'avènement de l'état providence en a malheureusement éliminé un bon nombre.

Le projet du New Labour reconnaissait au moins les insuffisances de l'État providence – même si je soupçonne que, sous la direction de Ed Miliband, les Travaillistes vont désormais retourner à leur position par défaut de « l'État qui sait mieux que les autres ». Ils ont tendance à considérer la société comme un ensemble de communautés distinctes, qui donnent de la valeur à l'intérêt collectif qu'ils partagent plutôt qu’aux individus qui les constituent. Ils traitent ces communautés comme des monolithes dont les besoins, les aspirations et même les comportements seraient identiques, par exemple la communauté gay, la communauté noire, la communauté bancaire, etc.

Pour notre part, nous n’envisageons pas la société comme le juxtaposition d'un ensemble de groupes dont les caractéristiques seraient communes, mais plutôt comme des personnes qui coopèrent avec autrui à la recherche d’un but commun.

L'économiste autrichien Ludwig von Mises déclarait que:

"La société est action concertée, elle est coopération...La société est le produit d'un comportement conscient et intentionnel. "

En d'autres termes, la société est le produit de l'action individuelle délibérée, elle n'est pas le produit d’une classification en catégories sociales par les hommes de l’état socialiste.

Pour von Mises, si la société est une entité cohérente, c’est précisément parce qu'elle est créée par des individus et des groupes qui agissent entre eux à la recherche de leur propre intérêt:

« Au cours des siècles une autre solution que l'autosuffisance économique est apparue pour faire face au problème de la rareté... Cette solution-là est la coopération sociale, la base de ce qu'on appelle la société. »

Les sociétés ne fonctionnent correctement que lorsque les êtres humains forment des groupes pour associer d'autres êtres humains à leurs entreprises. L'état ne peut pas reproduire efficacement l’initiative qui forme ces groupes parce qu’il ne possède pas l’information nécessaire pour savoir quel type de groupe il convient de former, ni en vue de quel bien commun. L'état ne peut supplanter le rôle dirigeant des individus dans une société qui fonctionne bien.

Comme disait Von Mises :

« Une société qui choisit entre le capitalisme et le socialisme ne choisit pas entre deux systèmes sociaux, elle choisit entre la coopération sociale et la désintégration de la société... Le socialisme ne s’oppose pas au capitalisme ; il s’oppose à tout système qui permet aux êtres humains de vivre en tant que tels. »

Une Grande Société en est une où ce sont les individus qui prennent l'initiative pour définir ce qu'ils attendent de la vie et déterminer le mécanisme pour l’atteindre. Nous reconnaissons, comme le faisait Adam Smith, que l'intérêt personnel, pratiqué par toutes catégories de personnes, est une puissante source de motivation et agit au bénéfice de la société toute entière. Mais nous reconnaissons aussi que l'empathie, la philanthropie et la bienveillance sont toutes mieux pratiquées par des individus ou des petits groupes que par un état monolithique.

Il nous faut chercher au-delà de l'état-providence monolithique pour traiter certains des grands problèmes de notre société éclatée, en rappelant aux gens que la coopération sociale est un instrument bien plus efficace dans la lutte contre les maux de la société qu’une hiérarchie bureaucratique entretenue par contribuable. Une Grande Société laisse place à la coopération sociale tout en envisageant un rôle pour l'Etat lorsque les autres formes d'aide n'ont pas apporté un meilleur résultat à la société. Il s'agit d'un concept pragmatique qui ne s’en remet pas à une solution unique pour les maux de la société. Dans la pratique, il se manifeste dans le travail des nombreux groupes de réflexion et associations qui découvrent des solutions sociales plus efficaces que l'Etat centralisé ne peut en trouver.

Ces dernières années, nous avons vu émerger un certain nombre de projets qui montrent bien comment nous pouvons progresser vers un État plus petit en vue d’une société plus grande:

1. Les travaux du Centre for Social Justice, qui célèbre le travail des collectivités locales dirigées par des projets communautaires pour lutter contre la pauvreté dans les zones défavorisées. En tant qu'associé du CSJ, j'ai vu des cas où l'Etat peut parfois supplanter des projets locaux menés par des communautés.

2. Civitas, qui dépasse le rôle traditionnel du think tank pour devenir un acteur engagé, en lançant ses propres écoles pour les enfants des zones où c’est l'état fournit un enseignement de médiocre qualité.

3. Les travaux du professeur James Tooley qui a montré, dans son merveilleux livre "The Beautiful Tree", la manière dont, dans les communautés pauvres à travers le monde, les entrepreneurs mettent en place des écoles non étatiques pour offrir un enseignement là où les écoles publiques n'existent pas, sont trop éloignées ou enseignent en réalité fort peu. Il cite la critique faite par Gandhi du rôle joué par les Britanniques dans la destruction de petites écoles villageoises privées à travers le pays, et leur remplacement par des écoles publiques, dont beaucoup ne fournissent que peu ou pas de véritable éducation.

4. Chris Neal qui a créé Go Job Clubs comme association d’aide à des groupes d'individus qui se réunissent régulièrement pour se soutenir mutuellement dans le processus de recherche d'emploi. Le club permet aux membres d'élargir leur réseau de contacts tout en agissant comme groupe de soutien. Un club pour l'emploi nourrit l'estime de soi et l'optimisme qui sont essentiels aux demandeurs d'emploi. Leurs efforts sont renforcés par l'appartenance à un groupe, les rejets sont assumés, les succès célébrés en commun, et la recherche d'emploi s’en trouve raccourcie. Il avait créé les Go Job Clubs pour faire face à cette réalité qu’il n’y a que 10 % des gens qui trouvent un emploi grâce à Jobcentre Plus, l’organisme officiel. Job Clubs GB continue à croire que les relations personnelles ont de l’importance, et que les Job Clubs « améliorent » les réseaux sociaux des individus et leur donne la motivation et le soutien très nécessaires dans les moments difficiles.

5. Les nombreux projets d'action sociale du Parti Conservateur à travers le pays qui montrent que, loin de se borner à parler de lutte contre la pauvreté, les Conservateurs sont en train de redécouvrir la coopération sociale.

Il n’y pas de raison pour que cette idée de la coopération sociale soit la chasse gardée des seuls Conservateurs : elle va bien au-delà, c’en est une que tous les partis doivent adopter à leur tour. Même s’il s’en trouvera beaucoup à gauche pour dénigrer encore la « Big Society » comme un élément de rhétorique partisane, dans la pratique, ils savent qu'il leur faut s’intéresser à la coopération sociale – ne serait-ce que parce qu’elle apporte de meilleurs résultats sociaux à moindre coût.

Lors d’une de mes visites pour le compte du CSJ, j'ai visité une mosquée qui avait reçu une allocation du conseil municipal travailliste afin de fournir aux populations locales des services de proximité plus efficaces pour un tiers du coût, indépendamment de leur appartenance religieuse. Tout le monde y a reconnu un moyen d’épargner l’argent des contribuables locaux et d’améliorer le rapport qualité / prix.

Au cours des cinq prochaines années, la tâche des Conservateurs sera de promouvoir la Big Society et de faire en sorte que le public voie la différence entre la Grande Société et le tout-état, entre ce qui aide vraiment les gens et ce qui ne fait que s’imposer à la place de l’action et l’initiative librement choisies. Il devrait être plus facile d’encourager la coopération sociale que de taxer les gens et de mettre en place des mécanismes pour redistribuer leur argent. C’est la coopération sociale - et non l'État – que nous devons envisager en tant que premier recours. Trait_html_691a601b.jpg

La version originale en anglais de ce texte a été publiée le 25 octobre 2010 sur le Conservative Home Comment blog, sous le titre "How to embrace the Big Society by rediscovering Mises and social cooperation".