La règle d'or, ersatz d'étalon-or
Par Philippe Simonnot le mardi 4 octobre 2011, 12:57 - Article - Lien permanent
Les petits génies du marketing politique qui ont lancé l'expression
"règle d'or" ont fourni aux princes qui nous gouvernent une occasion
supplémentaire de montrer à quel degré d'impudence ils sont capables
d'accéder.
En dernier recours, le dos au mur, menacés d'une dégradation de la note de la dette publique sur les marchés, nos gouvernements essaient de vendre au bon peuple ainsi qu'aux méchants marchés quelque chose qui brille dans la nuit de cette crise interminable, quelque chose d'inaltérable comme l'or qu'on essaye de faire revenir dans le système au moins sur le plan symbolique – bref un ersatz papier d'étalon-or.
Le plus cynique, dans cette imposture de Nicolas Sarkozy, qui a déjà fait plusieurs émules en Europe, est que le général de Gaulle, dans sa célèbre conférence de presse du 4 février 1965, après avoir célébré les vertus monétaires de l'or, "tenu, éternellement et universellement, comme la valeur inaltérable et fiduciaire par excellence", avait lui aussi employé le vocable galvaudé aujourd'hui par son lointain successeur. "La loi suprême, la règle d'or – c'est bien le cas de le dire – qu'il faut remettre en vigueur et en honneur dans les relations économiques internationales, avait-il déclaré, c'est l'obligation d'équilibrer, d'une zone monétaire à l'autre, par rentrées et sorties effectives de métal précieux, la balance des paiements résultant de leurs échanges."
Ces quelques mots suffisent cependant à montrer la distance, pour ne pas dire l'abîme qui sépare le pseudo-étalon-or, que l'on cherche à nous vendre, de l'étalon-or authentique qui, lui, règle non seulement les budgets des Etats mais aussi leur balance des paiements.
La "règle d'or", telle qu'on ose nous la proposer, est une promesse sur le papier d'équilibrer le budget de l'Etat (on ne dit rien des collectivités locales dont beaucoup sont proches de la faillite).
Promesse d'ivrognes ! Songeons au Pacte de stabilité européen de 1997 trompeté avec quelle solennité ; il avait acquis une valeur normative par deux règlements du Conseil de l'Union européenne la même année. Cela ne l'a pas empêché d'être violé quelques années plus tard par ses signataires les plus "honorables", au premier rang desquels l'Allemagne qui fait figure aujourd'hui de pays vertueux, et la France dont l'Etat s'est montré incapable d'équilibrer son budget depuis 37 ans.
Que le papier sur lequel sera couchée la règle d'or soit constitutionnel ne change pas grand-chose. On sait sa valeur d'un tel papier dans un pays comme le nôtre.
Supposons même que cette règle d'or soit vraiment, par miracle, respectée quelques années ; elle ne règlerait qu'une partie du problème. Car la crise actuelle ne vient pas seulement des manquements des Etats aux règles de l'équilibre budgétaire. Ces manquements ont été appelés à cors et à cris par tous ceux qui nous serinent depuis le début de cette crise – trois ans déjà - qu'on a fait mieux qu'en 1929 grâce à plus d'Etat.
Keynes, le grand retour ! clamaient-ils. Ils ne voyaient pas, ils ne voient pas, et ils ne veulent pas voir que la crise est d'abord d'origine monétaire, qu'elle est l'ultime accès d'une fièvre qui s'est emparée du système capitaliste depuis qu'a été fermée la fenêtre d'or le 15 août 1971 par Richard Nixon, alors président des Etats-Unis.
Ce jour-là, on le sait, le dernier lien qui existait entre le métal jaune et une monnaie (et pas n'importe laquelle puisqu'il s'agissait du dollar) a été rompu. Depuis, le système de réserve fédérale, libéré des contraintes de la convertibilité métallique, n'en a fait qu'à sa tête, générant un "aléa moral" qui pousse les banquiers du monde entier, et donc aussi leurs clients, à prendre des risques bien supérieurs à ceux qui auraient été pris dans un système régulé – non pas symboliquement, non pas sur le papier, mais réellement – par l'or-étalon.
La solution existe, elle est simple, pratique, à portée de main. Le seul problème – et il est politiquement de taille - est que les privilégiés du système actuel, gouvernants, banquiers et autres ubuesques "phynanciers" proches du pouvoir de création monétaire, leurs profits abusivement gonflés par cette proximité, feront tout pour ne pas l'adopter.

Philippe Simonnot est directeur de l’Atelier de l’Economie Contemporaine. Dernier livre publié : "Delenda America", (Editions Baudelaire). La version originale de ce papier a été publiée dans Le Monde du 2 septembre 2011.
Commentaires
La règle d'or est une farce, du moins tant qu'elle ne sera pas réellement normative. Deux remarques toutefois.
L'étalon-or, s'il peut influencer les budgets des Etats, ce qui reste à prouver, n'a aucune influence sur les échanges des individus avec l'étranger. A moins d'en rester aux thèses mercantilistes, si un individu souhaite vendre ou acheter à l'étranger, l'Etat n'en est pas plus responsable qu'il ne doit s'en mêler. Dans un précédent commentaire, j'avais déjà eu l'occasion de montrer que la balance des paiements pose problème dès lors que l'Etat providentiel parasite les circuits financiers, en détournant les financements étrangers de l'investissement productif privé local. Mais dans une situation normale (ie libre), l'Etat n'a que faire de la balance des paiements.
"ils ne veulent pas voir que la crise est d'abord d'origine monétaire". Ce point de vue n'est pas, à mes yeux, l'analyse correcte de la situation. La crise monétaire n'est qu'une conséquence de la collectivisation de l'économie et, plus généralement, de la confusion entre l'Etat, sa population et la nation.
Cette crise est la crise de l'Etat providentiel. Rien de plus, rien de moins, étalon-or ou pas, euro ou pas.
Problème monétaire d'un côté, Etat providence de l'autre, qui a raison ?
Pourquoi les deux thèses ne seraient elles pas vraies simultanément ? Pourquoi faut-il les opposer ? En outre je constate que Ph. Simonot et plus encore bubulle procèdent par affirmation. Lequel faut-il croire ? Où sont les arguments qui permettraient de se faire une opinion éclairée ? Je ne demande pas un cours d'économie qui reprenne toutes les notions de base mais un minimum d'argumentation, je n'ose pas dire de démonstration car il y a suffisamment d'écoles pour douter qu'une démonstration existe. Merci de vos réponses.
Mardi 4 octobre 2011, vers 23 heures :
Un événement d'une importance historique :
Moody's downgrades Italian govt bond rating to A2, with negative outlook.
http://www.romandie.com/news/n/_Moo...
Le développement des états est une conséquence des manipulations monétaires. C'est à partir de 1971 que les hommes du gouvernement ont pu laisser libre cours à leurs folies destructrices en s'affranchissant définitivement de ce qu'il restait de l'étalon or. Les multiples réglementations ont toutes concouru à une profonde dérégulation qui nous amènent à la situation actuelle. Une stabilisation du système, puis une prospérité économique retrouvée ne peuvent se concevoir qu'avec un retour aux banques libres, c'est à dire une disparition de la banque centrale.
En réalité, c'est le contraire : je suis en lien avec le propos de l'article :
Philippe Simonnot écrit :
"En dernier recours, le dos au mur, menacés d'une dégradation de la note de la dette publique sur les marchés, nos gouvernements essaient de vendre au bon peuple ainsi qu'aux méchants marchés quelque chose qui brille dans la nuit de cette crise interminable, quelque chose d'inaltérable comme l'or qu'on essaye de faire revenir dans le système au moins sur le plan symbolique – bref un ersatz papier d'étalon-or."
En Europe, nous allons vivre la fin de cette monnaie-papier : l'euro. Nous allons passer au nouveau système que Philippe Simonnot appelle l'or-étalon.
A mon humble avis, ce n'est qu'une question d'années.
@ Olivier Ferry. Jusqu'à preuve du contraire, l'organisation monétaire est décidée par les Etats. La logique inverse (la forme de l'Etat résulterait de la monnaie) est une bien curieuse tournure d'esprit.
@bubulle
que diriez-vous de dissocier complètement l'Etat et la monnaie ?
voir http://blog.turgot.org/index.php?po...
@BA :
J'ai du mal à vous suivre :
1. Vous parlez de la dégradation de l'Italie.
2. Vous parlez de la fin de la monnaie papier.
Et vous dites que c'est la même chose ?
@ Gérard Dréan : nous sommes d'accord. La concurrence monétaire est la conséquence logique du recul de l'Etat providentiel. Bien que souhaitable dès à présent, elle nécessite toutefois une longue période de sevrage des politiques, peut-être une ou deux générations, qui auront perdu l'habitude de manipuler la monnaie. L'euro est l'outil du sevrage : espérons qu'il le reste.
"Le plus cynique, dans cette imposture de Nicolas Sarkozy, qui a déjà fait plusieurs émules en Europe,"
On doit à l'histoire de dire que c'est Angela Merkel qui est à l'origine me semble t il et que les allemands l'ont déjà votée...
"ils ne voyaient pas, ils ne voient pas, et ils ne veulent pas voir que la crise est d'abord d'origine monétaire, " Cet article n'apporte aucune preuve robuste à cette affirmation.
La dette publique et le doute sur le système bancaire ne seraient pas des sujets si nous n'avions pas distribué en Europe et surtout en Europe du Sud de l'argent non gagné c'est à dire non prélevé puisque l'état ne produit rien il prélève. Maintenant nous avons une dette souveraine élevée, des banques gavées d'obligations souveraines et le doute est là: pouvons nous rembourser et combien valent les oblig de ceux qui ne rembourseront pas comme la Grèce. C'est quand même assez simple et je vois aucun rapport avec l'or...