En dernier recours, le dos au mur, menacés d'une dégradation de la note de la dette publique sur les marchés, nos gouvernements essaient de vendre au bon peuple ainsi qu'aux méchants marchés quelque chose qui brille dans la nuit de cette crise interminable, quelque chose d'inaltérable comme l'or qu'on essaye de faire revenir dans le système au moins sur le plan symbolique – bref un ersatz papier d'étalon-or.

Le plus cynique, dans cette imposture de Nicolas Sarkozy, qui a déjà fait plusieurs émules en Europe, est que le général de Gaulle, dans sa célèbre conférence de presse du 4 février 1965, après avoir célébré les vertus monétaires de l'or, "tenu, éternellement et universellement, comme la valeur inaltérable et fiduciaire par excellence", avait lui aussi employé le vocable galvaudé aujourd'hui par son lointain successeur. "La loi suprême, la règle d'or – c'est bien le cas de le dire – qu'il faut remettre en vigueur et en honneur dans les relations économiques internationales, avait-il déclaré, c'est l'obligation d'équilibrer, d'une zone monétaire à l'autre, par rentrées et sorties effectives de métal précieux, la balance des paiements résultant de leurs échanges.

Ces quelques mots suffisent cependant à montrer la distance, pour ne pas dire l'abîme qui sépare le pseudo-étalon-or, que l'on cherche à nous vendre, de l'étalon-or authentique qui, lui, règle non seulement les budgets des Etats mais aussi leur balance des paiements.

La "règle d'or", telle qu'on ose nous la proposer, est une promesse sur le papier d'équilibrer le budget de l'Etat (on ne dit rien des collectivités locales dont beaucoup sont proches de la faillite). 

Promesse d'ivrognes ! Songeons au Pacte de stabilité européen de 1997 trompeté avec quelle solennité ; il avait acquis une valeur normative par deux règlements du Conseil de l'Union européenne la même année. Cela ne l'a pas empêché d'être violé quelques années plus tard par ses signataires les plus "honorables", au premier rang desquels l'Allemagne qui fait figure aujourd'hui de pays vertueux, et la France dont l'Etat s'est montré incapable d'équilibrer son budget depuis 37 ans. 

Que le papier sur lequel sera couchée la règle d'or soit constitutionnel ne change pas grand-chose. On sait sa valeur d'un tel papier dans un pays comme le nôtre.

Supposons même que cette règle d'or soit vraiment, par miracle, respectée quelques années ; elle ne règlerait qu'une partie du problème. Car la crise actuelle ne vient pas seulement des manquements des Etats aux règles de l'équilibre budgétaire. Ces manquements ont été appelés à cors et à cris par tous ceux qui nous serinent depuis le début de cette crise – trois ans déjà - qu'on a fait mieux qu'en 1929 grâce à plus d'Etat.

Keynes, le grand retour ! clamaient-ils. Ils ne voyaient pas, ils ne voient pas, et ils ne veulent pas voir que la crise est d'abord d'origine monétaire, qu'elle est l'ultime accès d'une fièvre qui s'est emparée du système capitaliste depuis qu'a été fermée la fenêtre d'or le 15 août 1971 par Richard Nixon, alors président des Etats-Unis. 

Ce jour-là, on le sait, le dernier lien qui existait entre le métal jaune et une monnaie (et pas n'importe laquelle puisqu'il s'agissait du dollar) a été rompu. Depuis, le système de réserve fédérale, libéré des contraintes de la convertibilité métallique, n'en a fait qu'à sa tête, générant un "aléa moral" qui pousse les banquiers du monde entier, et donc aussi leurs clients, à prendre des risques bien supérieurs à ceux qui auraient été pris dans un système régulé – non pas symboliquement, non pas sur le papier, mais réellement – par l'or-étalon.

La solution existe, elle est simple, pratique, à portée de main. Le seul problème – et il est politiquement de taille - est que les privilégiés du système actuel, gouvernants, banquiers et autres ubuesques "phynanciers" proches du pouvoir de création monétaire, leurs profits abusivement gonflés par cette proximité, feront tout pour ne pas l'adopter.

Philippe Simonnot est directeur de l’Atelier de l’Economie Contemporaine. Dernier livre publié : "Delenda America", (Editions Baudelaire). La version originale de ce papier a été publiée dans Le Monde du 2 septembre 2011.