De deux choses l'une, maintenant :

- ou bien les gouvernements prennent des mesures pour réduire le fardeau d'une dette qui n'est soutenable ni aux Etats-Unis ni en Europe, quand les taux d'intérêt sont supérieurs au taux de croissance de l'économie, et ces mesures briseront la "relance" annoncée.

- ou bien les Etats poursuivent leur fuite en avant, les taux d'intérêt remonteront, le poids de la dette s'alourdira un peu plus, et la relance sera tout aussi molle.

La Grèce n'est que le maillon le plus faible de cet enchaînement fatidique, et ce que nous faisons pour la Grèce, nous devrons le faire pour d'autres pays membres de la zone euro. Dans les deux cas, on assistera à une augmentation du chômage, qui se paiera forcément au niveau politique – pour dire les choses calmement. Le résultat des élections régionales en France en est le premier signal.

Cette catastrophe prolongée est due aux défaillances non seulement du système financier, mais du système intellectuel qui le supporte.

On lit ici et là que "les théories néolibérales ou néoclassiques se sont fracassées sur la réalité économique" et l'on célèbre partout le retour de Keynes et de l'intervention de l'Etat, lequel aurait ainsi retrouvé toute sa légitimité. Le président Nicolas Sarkozy, jetant aux orties sa soutane libérale, s'est fait le champion de la nouvelle régulation, tandis que des courtisans arrachaient pour lui des applaudissements. Son agitation sur ce thème lui a fait gagner quelques points dans les sondages, vite reperdus tant l'impuissance gouvernementale est de plus en plus évidente.

Oui, ce qui est à l'origine de la dernière crise, les fameux crédits subprimes au Etats-Unis, furent les produits, non d'un marché bancaire libre qui n'existe pas, mais d'une réglementation pleine de ces bonnes intentions dont on pave les enfers.

Oui, ce qui est en question, c'est bien la banque, non parce qu'elle aurait été dérégulée ces dernières années, mais au contraire parce qu'elle est corporatiste, hyper-réglementée, cartellisée et refuse instinctivement toute authentique concurrence.

Oui, la banque est fautive, parce qu'à l'abri de banques centrales qui jouent le rôle de prêteur en dernier ressort, elle produit de la monnaie dite fiduciaire, créée ex nihilo, à partir de rien. Autrement dit, des titres de propriété sont créés qui ne correspondent à aucune richesse réelle et perçus comme des propriétés alors qu'ils ne sont que des titres. De rien ne peut rien sortir.

D'aucun bout de papier ne peut sortir de la richesse. Il faut le rappeler sans cesse tant cela est méconnu ou nié : la monnaie de banque est une fausse monnaie validée par la banque centrale et imposée par l'Etat, qu'elle soit libellée en dollar, en euro ou en yuan, et elle finance de faux investissements.

Evidemment, le premier bénéficiaire de cette fraude est le créateur de la monnaie fiduciaire, c'est-à-dire le banquier lui-même. D'où ce scandale d'inégalités de revenu et de patrimoine de plus en plus criantes, de plus en plus douloureuses au profit des protagonistes de la sphère financière et au détriment des autres acteurs de l'économie – inégalités qui rendent impossibles des réformes pourtant indispensables, comme celle du régime des retraites.

Oui, grâce à nos néo-keynésiens patentés, bien en cour au gouvernement comme dans les médias, l'Etat est tombé mains jointes dans le piège que lui tendaient ceux qui tiennent la "pompe à Phynance".

Sous prétexte de risque systémique, il a sauvé de la faillite des banques et des institutions financières qui ne méritaient pas de survivre à leurs erreurs et à leurs fautes, et il a permis aux cavaliers de la finance de faire un tour de piste supplémentaire. Ubu n'aurait pas fait mieux. De cette socialisation des pertes, correspondant à une privatisation de super-profits éhontés de monopole, le contribuable est invité maintenant à solder les frais.

Oui, par conséquent, la hausse des impôts est inévitable, et l'on n'entend que mensonges à ce sujet. Si la droite ne s'y résout pas, la gauche le fera. Et, oui, le peuple aura raison de se révolter.

La crise actuelle est donc gravissime. Plus qu'une crise systémique, c'est une crise de régime, analogue à celle qu'a connu la monarchie française dans les années 1780, accablée de dettes et incapable d'équilibrer son budget.

La seule manière de sortir de cette gigantesque ornière est de mettre fin au faux monnayage issu de la coucherie incestueuse de la banque et de l'Etat. Cette solution a été proposée au prince qui nous gouverne. Malheureusement pour lui, et pour nous, il l'a dédaignée. D'autres s'en chargeront. Et le plus tôt sera le mieux. Trait_html_691a601b.jpg

Philippe Simonnot est directeur de l'Atelier de l'économie contemporaine. La version originale de ce texte a été publiée dans le journal Le Monde, en date du 19 avril 2010.