Comment financer l'université ?
Par Patrick Simon le mercredi 13 juin 2012, 23:35 - Article - Lien permanent
Les manifestations au Québec posent cette question.
Il existe deux réponses à ce problème. La première est la suivante : c'est la collectivité nationale qui doit financer par l'impôt les études des jeunes, lesquelles sont donc gratuites pour les intéressés.
A l'appui de cette thèse il y a l'idée que financer l'enseignement supérieur va dans le sens de l'intérêt général car il permet à un pays d'avoir une élite efficace qui le fait progresser. Le savoir et la compétence sont les clefs du progrès, de la croissance, de la prospérité.
Une autre justification consiste à avancer une volonté de réduire les inégalités grâce à la fiscalité qui, en redistribuant, donne aux gens à faible revenu la possibilité d'accéder à une meilleure éducation. Si c'était vrai, il y aurait à l'université, plus de fils d'ouvrier qu'autrefois. Or c'est le phénomène inverse qui se produit.
Ces deux arguments laissent entendre qu'un financement des universités par l'impôt garantit une éducation de qualité, et à terme, une amélioration du niveau de vie de tous. Ce résultat ne se vérifie pas systématiquement. Au Québec où ont lieu ces manifestations contre la loi visant à augmenter les frais de scolarité, le niveau de vie est plutôt en stagnation ou en régression par rapport aux autres provinces du Canada qui ont, elles, des universités plus chères. Le Québec est la province la plus endettée du Canada.
Reste l'autre réponse : c'est celui qui bénéficie d'un service qui doit le payer. Le problème là c'est que les études à l'Université coûtent cher et que les gens s'endettent pour très longtemps.
Entre ces deux réponses théoriques on trouve bien sûr plusieurs formules intermédiaires : un peu moins d'impôts et un peu plus de paiement personnel ou un peu plus d'impôts et un peu moins de paiement personnel.
Faisons un comparatif : aux Etats Unis les études coûtent en moyenne 6.000 $ par an ; en Grande-Bretagne 5.000 $, au Japon 4.600 $ alors qu'en France elles coûtent un minimum de 190 $, parfois un peu plus, et en Italie 1.200 $. Comment choisir le meilleur système ?
Il existe un critère qui peut aider à se déterminer, celui du niveau et de la qualité de l'enseignement supérieur.
On a en effet constaté que dans beaucoup des pays qui ont opté pour le financement gratuit ou quasi-gratuit de l'université la qualité s'y est dégradée. C'est le cas en France par exemple où le système universitaire vit dans une grande pauvreté. Après tout, puisqu'il s'agit d'enseigner à des gens peu instruits, peu motivés et à qui on a fait cadeau pratiquement du bac, ils ont souvent le service qu'ils paient c’est-à-dire médiocre.
Le classement de Shanghai a rétrogradé le classement mondial des universités françaises et reflète ainsi ce déclin dû sans doute à la "démocratisation" de la diffusion du savoir, comme on dit. A côté il y a les grandes écoles et là il faut payer fortement car la qualité est au rendez-vous.
En d'autres termes la gratuité a pour effet de faire baisser la qualité. Si ce qui est gratuit était mieux que ce qui est cher, ça se saurait, comme dirait ma grand-mère.
Or que constate-t-on en Amérique du Nord ? Les meilleures universités sont souvent aux Etats Unis et elles sont privées (Princeton, Stanford, Harvard) même s'il y a aussi de bonnes universités d'Etat (Berkeley, Columbia et Boston) mais elles coûtent cher aussi.
C'est la preuve que la conception de l'utilisateur-payeur est préférable.
Les médias français et mondiaux qualifient les grèves étudiantes au Québec de "printemps québécois" ou "érable". Mais le printemps en question risque fort d'être un automne avant l'hiver. Geler les droits de scolarité, comme l'ont fait les gouvernements québécois des années 70à 90, fut une erreur car ce gel signifie tout simplement une baisse constante du coût réel de l'éducation qu'il faut compenser d'une façon ou d'une autre, d'où moins de postes et moins de qualité. Même phénomène qu'en France.
Quand on écoute les médias français, on a parfois l'impression que la majorité des québécois soutiennent les manifestants qui protestent contre l'augmentation des frais d'inscription à l'université. Or il n'en est rien. La majorité silencieuse est sceptique voire hostile aux manifestants. Elle est plutôt favorable au parti libéral et au gouvernement de Jean Charest aux commandes depuis 9 ans après avoir gagné trois élections successives. Cette réforme est son oeuvre. L'augmentation des frais qu'elle préconise reste modeste (de 1.668 dollars canadiens à 2.128 dollars canadiens) et loin de mettre à la charge des étudiants le coût réel de l'université, bien plus élevé. Elle a pour objet d'améliorer le niveau et de faire des économies.
L'autre conception consiste à engager l'université vers la médiocrité, l'Etat n'ayant plus les moyens de la financer. Cela donne une université pour étudiants mauvais, médiocres, sans objectif précis et peu motivés, un peu ce que l'on trouve dans les facultés françaises de lettres et sciences humaines. Si l'on veut réussir il faut être bon, travailler à fond, avec un objectif précis, une forte motivation et il faut payer. C'est comme la guérison en matière psychologique : les médecins et psychanalystes disent qu'un coût élevé fait partie du traitement du malade et de la guérison. La sélection en fait aussi partie ainsi que le choix de bons professeurs bien rémunérés, ce que ne peut faire réaliser de financement par l'impôt dans des Etats très déficitaires.
En réalité cette controverse pourrait se résumer à deux observations que je formule à l'intention des étudiants grévistes :
1. A quoi sert-il d'avoir des universités gratuites et ouvertes à tout le monde, donc financées par l'impôt, si elles ne dispensent pas un enseignement de qualité ? Où est le gain ? N'est-ce pas plutôt une perte ?
2. Si vous trouvez que l'éducation vous coûte trop cher, essayez l'ignorance
pour voir et vous m'en direz des nouvelles. Je tire cette remarque d'un
article d'une certaine Gabrielle Brisebois, une étudiante québécoise non
gréviste.
Cette chronique de Patrick Simon a été initialement diffusée sur Radio Courtoisie, dans sa série d'éditoriaux "La guerre des idées", le 4 juin 2012.
Commentaires
Le problème avec l'université payante, c'est que souvent elle engloutit quand même des quantités énormes de fonds publics, sous forme de subventions aux étudiants pauvres (Pell grants aux Etats-Unis) par exemple. Tout ça allant principalement dans la poche des managers et de quelques profs vedettes.
L'exemple des Etats-Unis n'est pas vraiment attirant, du moins tant qu'on n'est pas un manager d'université. Il y a là-bas une sorte de "bulle éducative". Voir par exemple
http://globaleconomicanalysis.blogs...
(l'auteur du blog est fort loin d'être un communiste).
Je vous ferais remarquer aussi que l'école française de mathématiques est financée à 100% par l'état, dans des universités gratuites, et même des écoles où les élèves sont payés. C'est la seconde du monde si on en juge par les médailles Fields (22% du total ces 25 dernières années, pour moins de 1% de la population mondiale). La meilleure est l'école russe (1/3 du total) avec la plupart des mathématiciens payés quelques centaines d'€ par mois. Bizarrement ils ne semblent pas avoir été motivés par des études chères. Et leurs professeurs étaient sans doute bien meilleurs que ceux des machines à fric américaines, s'ils ont produit de tels élèves.
@Helios
Pour l'école française de mathématiques ou les écoles qui payent leurs élèves, on doit remarquer qu'il y a une sélection sévère à l'entrée ou durant le cursus. Seuls les élèves motivés poursuivent leurs études.
D'autre part la position de la France et de la Russie dans les études de mathématique est du à l'enseignement cartésien plus développé chez nous qu'au US par exemple.
Quant aux "machines à fric américaines" je ne vois pas de quoi vous parlez.
Moins de 2% des universités américaines sont privées à but lucratif (Harvard, Stanford et cie n'en font pas partie)
@ClauZ
le "but non lucratif" c'est de la rigolade. Cela signifie simplement qu'il n'y a pas d'actionnaires qui touchent des dividendes. Mais cela n'empèche pas les managers et quelques profs stars de se goinfrer, sans compter les équipes de sport.
Quand aux 2% des universités privées à but lucratif j'ai quelques doutes. Où sont passé les 1000 milliards $ de dettes des étudiants ?
En ce qui concerne la sélection vous avez raison évidemment. C'est un aspect de la question qui manque dans l'article aussi. Je pense que les études gratuites sont justifiées pour des gens très doués. A part cela je suis un peu de l'avis (argumenté) de Mike Shedlock que j'ai donné en lien : une très grande partie des études ne sert à rien, et une grande partie des autres pourrait être remplacée à moindre coût par des cours sur internet enregistrés.
Le problème soulevé par Mike Shedlock dans l'enseignement supérieur américain est le suivant : il n'est pas gratuit mais massivement subventionné, sous forme de bourses d'études, et les subventions croissent avec les exigences des managers des universités. Tout se passe comme si la charge financière de l'état avait été déplacée, et non supprimée. Le système est soutenu aussi par des conditions exceptionnelles (pour les banquiers) de prèt : il est impossible de se débarasser d'un prèt étudiant par une faillite personnelle. Je suis convaincu que certains univisertaires français bavent d'envie devant un tel système.
Alors finalement je serais peut-être pour des études payantes (sauf pour une élite comme dit plus haut) mais avec des conditions : pas de bourses ou alors un plafond impossible à augmenter, et pas de conditions de prèt particulières pour les étudiants.
Le point de vue de M. Simon est idéologique quand il fait cette corrélation entre le fric et la qualité, surtout dans un domaine intellectuel (malgré tout).
Il est devenu pavlovien en France d'accoler université et médiocrité alors qu'il y a des signes manifestes de progression dans l'évaluation des recruteurs.
De plus en plus les diplômés universitaires intéressent les DRH parce qu'ils ont acquis leurs diplômes en autonomie, sont inventifs, ouvert d'esprit et passablement plus cultivés que les robots impeccables qui sortent des grandes écoles et n'ont pas la maîtrise de leur propre solitude. On doit les faire travailler en groupe, en équipe ou en meute pour obtenir tout le jus du citron.
Bien sûr, l'université française crée du déchet mais c'est bien normal puisqu'elle sélectionne peu à l'entrée contrairement à d'autres ailleurs qui ont des conditions d'accès très dures pour s'enorgueillir ensuite de taux ronflants.
Enfantin, mon cher Watson.
Dans la perspective des commentaires précédents, je vais déborder un peu au-delà la question du financement.
Il y aurait énormément à dire sur la distinction à faire entre la qualité réelle des études conduite par un individu donné, et le "signal" social de "prestige" (sur le signal, voir Bryan Caplan sur le site econlog). Au moins en dehors des mathématiques et des sciences dures, quand on connaît bien un domaine et qu'on regarde les choses froidement, on a tout de même très souvent l'occasion de constater que les supposés "brillants" sujets sortis d'institutions "prestigieuses" sont assez souvent des outres vides bouffies de fatuité, et d'une incompétence patente, que la rhétorique masque à peine. Mais passons.
Comme reconnue par M. Simon (ce qui change heureusement des caricatures habituelles dans la presse française), les universités publiques américaines ne sont tout de même pas si mauvaises que ça. Par exemple :
http://berkeley.edu/news/features/n...
Chapel Hill, Michigan, Texas at Austin, Virginia, Wisconsin, ne sont pas des trous. La George Mason University n'a pas les pires économistes dans son corps professoral.
Comme indiqué par Helios, il y a toujours eu énormément d'argent public dans les universités américaines, elles ne survivraient pas autrement.
Comme indiqué par Catoneo, les universités françaises se voient interdire par la loi toute sélection à l'entrée, même modérée, d'autant que la fonction cachée des universités est de faire office de garderies prolongées (et, corrélation vicieuse, dans ces conditions, on ne veut pas y mettre de l'argent). On leur enjoint ensuite d'entrer en compétition avec les écoles, petites et grandes, dans une course où elles sont emprisonnées dans un sac, les mains liées derrière le dos. Bien entendu, pendant longtemps, l'idéologie dominante chez les universitaires allait dans ce sens. Noter tout de même que la sélection qui n'est pas faite à l'entrée se fait ensuite au fil des ans, et parfois de façon très sévère. Noter au passage que beaucoup des critiques sommaires de l'université ne savent absolument pas de quoi ils parlent, n'ayant jamais mis les pieds dans une université. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas énormément de critiques à faire.
http://www.lepoint.fr/societe/l-ens...
De loin en loin on trouve des critiques pas moins sévères et lucides sur les classes préparatoires, Polytechnique, Ulm Lettres, Sciences Po, l'Ena, etc., faites par des gens qui s'y connaissent. Mais dans l'ensemble la doctrine reprise unanimement est que, dans ce secteur, tout va bien. Et que le monde entier nous l'envie. Il faut voir la tête d'un Polytechnicien inscrit dans une université américaine quand il s'aperçoit que l'X est inconnue outre-Atlantique...
Mais surtout il faut bien voir que, s'agissant du financement comme du reste, c'est tout le système français qui est à examiner, dans son articulation générale. Ce système pousse à un summum vu nulle part ailleurs une fragmentation quadripartite entre : (1) universités, (2) institutions du type Collège de France, Muséum, EPHE, EHESS, (3) "grandes" écoles (vraiment grandes ou parfois fort petites), (4) organismes de recherche (CNRS, INSERM, CEA, INRA...). Dans une grande université américaine, trois ou quatre de ces types d'institutions peuvent être regroupés, autour de bibliothèques massivement dotées, confortables et agréables, aux heures d'ouverture généreuses. Les bibliothèques universitaires françaises sont une honte nationale (je pèse mes mots), et ceci depuis très longtemps : la divergence avec les Etats-Unis, la Grande Bretagne, a commencé dès le début du XXème siècle. Lors de la Deuxième guerre mondiale, les intellectuels réfugiés français à New York ont eu le choc de leur vie en découvrant les bibliothèques américaines. Ils vivaient dans l'illusion de la supériorité française dont on avait bourré leur crâne, et ils ont découvert d'un coup que la France était, dans ce domaine, un pays carrément sous-développé. Ça a empiré depuis. Les abonnements à des revues numérisées ne peuvent changer la donne que si on dispose des moyens pour les acheter.
Enfin la fragmentation dont j'ai parlé plus haut se combine avec le système des Grands corps, qui, lui-même est associé à deux caractéristiques : (1) par la loi ou de fait, toute une série de postes importants, privés et publics, sont réservés aux membres de ces grands corps ; (2) le pantouflage est généralisé (avec des cas admirables de plombages d'entreprises aux frais du contribuable). Bien sûr, Harvard ou Oxford / Cambridge / LSE savent placer leurs étudiants aux endroits stratégiques, mais nulle part ailleurs qu'en France on n'assiste à une telle institutionnalisation juridisée ou coutumière d'un système conservateur et dont l'efficacité et la valeur ne vont pas de soi.