Quand on voit l'effondrement de la valeur des portefeuilles boursiers depuis septembre 2008, on doute déjà de l'exactitude de l'idée. Cette thèse de Luc Boltanski et sans doute de quelques adeptes de Pierre Bourdieu ou Alain Badiou est parfois présentée dans les médias. C'était le cas l'autre jour sur France Culture avec l'une des nombreuses journalistes de gauche de cette radio, Julie Clarini, qui ne faisait pas dans la nuance. Voici quelques morceaux choisis :

"ils sont riches et en plus ils sont méchants" car ils ne créent pas d'entreprises comme les riches d'autrefois.

"Ils thésaurisent, ils transmettent à leurs enfants". Un grave pêché ! "C'est le retour d'une société de rentiers." Comme si les rentiers du 19ème siècle qui, par exemple, ont fait construire les beaux immeubles haussmanniens de Paris pour y loger tant de gens, avaient été si néfastes.

"C'est le retour des héritiers, la part de l'héritage, après avoir reculé, est repartie à la hausse."

Et de poser la question :

"quel est l'écart de richesse ou d'inégalité acceptable ?"

C'est sur ce mot d'acceptabilité que je voudrais m'arrêter un instant et formuler une réplique. Car cette approche me semble affectée de trois défauts majeurs.

D'abord elle s'autorise à juger en général ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas, comme s'il existait une sorte de tribunal qui aurait décrété, du haut de sa chaire, ce qui va et ce qui ne va pas, et prononcé à l'aune de ce critère des condamnations ou des relaxes, en se plaçant en dehors du jeu, comptant les points comme un arbitre sans se mouiller ni prendre aucune responsabilité et décernant comme un professeur à ses élèves les bonnes et les mauvaises notes. Ce tribunal est d'ailleurs souvent composé de ceux qui ont échoué et qui sont jaloux de la réussite des autres (je rappelle la célèbre phrase de Céline : "les ratés ne vous raterons pas !")

La première objection consiste donc à dire à ceux qui parlent "d'acceptabilité" qu'ils n'ont reçu aucun mandat pour s'ériger en juge. Avant de réformer le monde, réformez-vous vous-mêmes, cette tâche vous suffit.

Deuxièmement, cette critique de l'écart de richesse perçoit la société de façon purement statique et holiste. Or nous sommes tous en mouvement. Notre situation au début de notre vie professionnelle n'est pas la même qu'après plusieurs dizaines d'années de pratique et d'expérience. Nous progressons. Nous changeons. Nous ne sommes pas toujours dans la même classe.

C'est une vue artificielle que de percevoir la société à partir de groupes, de communautés, de classes, d'ethnies sans jamais faire aucune place à l'individu qui peut changer précisément de groupe, de classe, de lieu, d'activité, etc… Cette conception, surtout fondée sur des statistiques collectives ne rend pas compte de l'infinie variété des buts, des choix, des évolutions, des motivations des individus.

Par exemple voici une femme célibataire, cadre d'entreprise, qui s'investit avec beaucoup de dynamisme dans cette entreprise et gagne bien sa vie. Puis elle se marie et a des enfants. Elle décide alors en toute connaissance de cause (j'insiste : en toute connaissance de cause) de réduire ses activités, donc son revenu pour se consacrer à ses enfants.

Dans les statistiques on voit une baisse de revenu. Est-ce un complot des riches dont cette femme serait la victime ? Evidemment non. C'est la conséquence de son libre choix qui a donné la préférence à la famille.

A l'inverse, prenons une hausse de revenu. Voici un garçon qui, au sortir de ses études et grâce à un emprunt bancaire achète un appartement dans une banlieue en train de s'embourgeoiser. Au bout de quelques années, l'appartement a pris beaucoup de valeur. Il le vend et investit le prix dans une petite entreprise. Il est devenu riche. Est-ce au préjudice de ceux qui ne le sont pas ? Assurément pas.

D'ailleurs la critique de l'inégalité ne propose jamais rien de précis pour réduire l'inégalité qu'elle dénonce abstraitement et se borne à désigner une sorte de bouc émissaire (le riche) d'où tout le mal viendrait. La seule solution vaguement envisageable serait d'alourdir la fiscalité encore pour augmenter la redistribution. C'est là qu'on peut formuler la 3ème critique, la plus grave, fondée sur la justice.

Il ne vient jamais à l'esprit de nos prétentieux donneurs de leçon, comme cette journaliste, que peut être ceux qui sont riches le sont parce qu'ils ont beaucoup travaillé, ou parce qu'ils ont du talent, de la créativité, de l'efficacité, un savoir faire quelconque, ou encore (cela peut arriver) parce que peu de gens peuvent faire leur travail à leur place (l'idée de la rareté de la compétence). Bref la richesse c'est du savoir. C'est une conséquence d'une action utile, plus que la prédation d'un trésor trouvé là par hasard ou l'appréhension d'une matière.

Il faut récuser cette conception matérialiste de la richesse qui la présente comme une sorte de gâteau magique extérieur à soi, que l'on s'approprie à l'insu des autres au lieu de le partager. Il n'y a pas de gâteau magique, il y a uniquement du savoir, de la compétence humaine, et vouloir le partager revient à l'appauvrir. Ce que quelqu'un créé lui appartient. Le lui retirer revient en tout ou en partie à le spolier, à lui retirer le fruit de son travail.

Et puis poussons plus loin l'analyse. Si certains sont pauvres ou moins riches que d'autres, ne faudrait-il pas chercher les raisons de leur état non pas à l'extérieur d'eux-mêmes mais à l'intérieur, dans leur propre comportement ?

Peut être sont-ils dans cette situation simplement parce qu'ils l'ont plus ou moins voulue, parce que, osons le dire, ils sont paresseux ou, sans l'être vraiment, ils ne veulent pas trop se fatiguer ou parce qu'ils sont mous et peu efficaces ou parce qu'ils n'ont pas envie d'être utiles ? D'autres aussi pourraient l'être parce qu'ils ont peur, peur de prendre des responsabilités, peur d'agir, peur de parler, peur des autres, peur de ne pas être aimé en agissant. La solution pour ceux-là n'est-elle pas de les aider à vaincre leur peur ? Mais si l'on redistribue, si on leur donne de l'argent sous forme d'allocations sociales, allocations logement et autres, ces petites primes, ce "salaire de la peur", ne revient-il pas à les conforter dans leur peur ?

Il y a une troisième catégorie de gens, ceux qui n'ont pas eu de chance, à ceux-là la redistribution peut être utile mais à ceux-là seulement.

La difficulté est de savoir faire la distinction.

Je le sais, ces explications de la pauvreté ou de l'absence de prospérité par les qualités intrinsèques des personnes concernées ne sont pas bien vues. Ce n'est pas très gentil de dire à ceux qui sont au bas de l'échelle "c'est de votre faute" mais, comme jamais personne n'ose proférer une telle opinion, les personnes concernées ne risquent pas de s'améliorer.

Or elles peuvent s'améliorer, elles peuvent changer le cours de leur vie, et choisir une autre destinée. Par exemple elles peuvent décider d'arrêter l'alcoolisme ou toute autre forme d'addiction et repartir du bon pied.

Tout est possible quand on est libre et surtout lorsque l'on sait que, même abandonné de tous, nous sommes aimés par Celui à l'image de qui nous avons été faits. Trait_html_691a601b.jpg

Cette chronique de Patrick Simon a été diffusée sur les antennes de Radio Courtoisie en date du 21 janvier 2011.