En économie, le Vatican ne fait pas de miracles...
Par Patrick Simon le jeudi 17 novembre 2011, 14:32 - Article - Lien permanent
Nous sommes désormais 7 milliards d'habitants sur terre. C'est un bébé né aux Philippines qui vient de marquer ce chiffre.
Contrairement aux malthusiens je fais partie de ceux qui se réjouissent de l'accroissement de la population que les catastrophistes ou autres clubs de Rome avaient depuis deux siècles annoncé comme une calamité. Les faits leur ont donné tort car le génie créatif humain a trouvé des solutions.
En fait, réfuter les théories malthusiennes est très simple. Il suffit de constater que chaque être humain produit plus qu'il ne consomme. Donc si on laisse les gens libres d'avoir des initiatives il en résulte des bienfaits.
La conférence des évêques de France vient de publier un document le 3 octobre dont je vous recommande la lecture.
On pouvait craindre que le Conseil permanent de la Conférence des évêques, ne s'embarquât comme d'habitude dans des diatribes sur la crise due au capitalisme et à l'argent-roi. Au lieu de cela on trouve une meilleure prise en compte de l'innovation humaine, ce, je cite, "formidable développement des techniques scientifiques" qui "incite à projeter ou même à mettre à exécution des idées qui étaient restées jusque là au stade des rêves ou des cauchemars." Et surtout une plus grande distance à l'égard des politiques de redistribution et de l'Etat providence.
Voici par exemple une phrase très lucide :
"l'illusion d'une grande distribution des fonds publics continue de masquer les failles structurelles de notre pays et contribue à prolonger le rêve d'une société de consommation sans rapport réel avec les moyens disponibles".
Ou encore et surtout cette phrase importante. Je cite :
"le travail demeure une nécessité fondamentale pour la structuration de la personne… une politique économique qui se résoudrait au maintien dans la dépendance vis-à-vis de l'Etat serait contraire à cet impératif." I
Il faut saluer ce progrès. Malheureusement la phrase qui suit montre que les évêques ont encore beaucoup de chemin à faire. Je cite :
"les autorités publiques doivent créer les conditions… en veillant à l'équité des salaires, des prix et des échanges. L'équilibre de la société exige la correction des écarts disproportionnés de richesse."
Les évêques n'ont toujours pas compris que l'intervention par la législation sur le marché fausse les mécanismes et se retournent contre ceux qui sont supposés bénéficier des largesses du législateur. Ces largesses comme le salaire minimum ou les charges sociales sur les salaires ou les prix plafonnés ou les taxes ont pour effet de créer du chômage donc nuisent aux plus pauvres, aux moins qualifiés, bref à tous ceux que les évêques voudraient favoriser.
Pour le reste le document contient de nombreuses observations utiles sur d'autres sujets : l'accueil de la vie ("l'avortement ne peut en aucun cas être présenté comme une solution pour les mères en difficulté"), la famille ("la différence sexuelle de l'homme et de la femme est fondatrice et structurante de tout le devenir humain"), en matière d'éducation "le respect de la liberté de conscience, des enseignements respectueux de… la beauté de la vie humaine" (je signale au passage aux parents qui veulent éviter à leurs enfants l'étude du genre en SVT qu'il est possible d'écrire à l'avance à l'école pour formuler une objection de conscience). Vous trouverez aussi des passages intéressants sur les personnes handicapées, l'euthanasie, la laïcité.
C'est dans le domaine économique que les choses vont de travers. Et elles vont de travers même au Vatican, ce qui est bien triste.
En effet le Saint Siège a appelé le 24 octobre à la création d'une "Autorité publique universelle" et d'une "banque centrale mondiale" pour réguler les institutions financières et éviter les dérives dans cette période de tourmente et d'incertitudes, dans un document de 18 pages. C'est la mise en place d'une autorité supranationale à dimension planétaire et à juridiction universelle qui est ainsi préconisée pour guider les politiques économiques. On trouve dans ce document plusieurs observations contre "l'idéologie néo-libérale" et "l'idolâtrie du marché".
Je rappelle tout d'abord qu'il n'y a pas "infaillibilité pontificale" en matière économique. Le Pape peut se tromper. Ce qui est un peu désolant, c'est de voir tout l'acquis dû à Jean-Paul II dans ce domaine largement affecté.
Dans les quelques minutes qui me restent je voudrais expliquer gentiment et respectueusement pourquoi c'est une mauvaise idée.
Tout d'abord je précise que je n'ai personnellement rien contre la création d'une institution internationale de plus ou même supranationale. Je nage là-dedans avec le droit maritime, et cela ne me pose aucun problème. Si vous admettez une régulation internationale, m'objectera-t-on, pourquoi êtes-vous contre cette proposition du Vatican alors que vous êtes catholique ? C'est que ce n'est pas son caractère international qui est dangereux, c'est son caractère unique et impératif.
Mon objection est d'ordre cognitif et s'appuie sur les théories de Fredrich Von Hayek ("Droit législation et liberté"), Michael Polanyi ("La logique de la liberté") et Karl Popper ("La logique de la découverte scientifique"). Vous pouvez prendre les meilleurs cerveaux du monde en matière économique (à supposer que cela soit possible, ce dont je doute), les rassembler en un organisme, jamais ils ne trouveront ce que les millions d'acteurs du marché trouvent tout seuls, sans se concerter et sans se connaître. Pourquoi cela ? Parce que la connaissance n'est pas uniquement le résultat d'une rationalité bien dosée, la connaissance est disséminée, dispersée, diffuse, confuse. Nous avons vu les catastrophes communistes qui ont ignoré cette chose.
Si vous figez la connaissance par une régulation impérative, vous figez l'innovation, la recherche, la découverte, qui ne vient pas nécessairement de gens reconnus de l'establishment mais d'inconnus. Qui étaient Steve Jobs ou Bill Gates il y a 40 ans ?
Carmen chantait : "l'amour est enfant de bohême et n'a jamais jamais connu de loi". C'est pareil pour l'innovation qui est un processus mystérieux qui ne vient pas des lois ou des études de marketing, qui surgit par hasard du génie créatif humain et qui est stimulé par la concurrence. C'est le deuxième aspect sur lequel il faut insister.
Ce qui fait progresser l'humanité vers l'amélioration, vers le progrès, vers les grandes découvertes, vers la finalité que Dieu nous a assignée, c'est la concurrence. Hayek disait
"il faut voir la concurrence comme un processus par lequel les hommes acquièrent du savoir".
La concurrence met en compétition la créativité des gens et permet ainsi plusieurs solutions, une pluralité de solutions. C'est parce qu'il veut réussir mieux que ses concurrents que tel ou tel va trouver une idée qui lui permettra d'offrir un prix moins élevé à ses clients. Et c'est ainsi que des inventions faites au départ pour des riches comme le frigidaire ou l'avion sont transmises aux autres grâce au capitalisme.
En résumé il faut éviter une règle mondiale unique parce que l'unicité multiplie les risques d'erreurs et de catastrophe. Le 20ème siècle nous l'a démontré.

Ceci est le texte d'une chronique lue par Me Partick Simon sur Radio-courtoisie .
Commentaires
Il y a beaucoup de vrai dans cet article, en particulier sur le danger d'une institution internationale à carctère obligatoire. Mais puisqu'il parle de droit marime (ou aérien qui règle le même genre de questions) Maître Simon conviendra sans doute que nous manquons d'une instituttion financière de ce genre qui se penche sur les détournements d'instruments financiers utiles mais sujets à des abus graves et qui pèsent sur les plus pauvres. Une telle institution devrait être mise en place par les acteurs financiers comme le droit maritime ou le droit aérien l'ont été par les transporteurs et les assureurs.
Bonjour Me Simon,
J'appartiens aussi à la catégorie des chrétiens parfois agacés par une certaine réticence de l'Église catholique devant le libéralisme.
Toutefois j'ai l'impression qu'il vous a échappé que le document auquel vous faites allusion (celui du Vatican) a été dénoncé depuis comme contraire à la doctrine catholique par les plus hautes autorités, précisément pour la raison que vous soulevez: http://lesalonbeige.blogs.com/my_we...
Libéral avant d'être chrétien (je veux dire, chronologiquement), j'ai découvert tardivement que le catholicisme n'est pas antilibéral, ou fort peu. Voyez comment Léon XIII raisonnait en 1891 devant les problèmes typiques de la condition ouvrière: http://www.vatican.va/holy_father/l...
Extrait:
"Les socialistes, pour guérir ce mal, poussent à la haine jalouse des pauvres contre les riches. Ils prétendent que toute propriété de biens privés doit être supprimée, que les biens d'un chacun doivent être communs à tous, et que leur administration doit revenir aux municipalités ou à l'Etat. Moyennant ce transfert des propriétés et cette égale répartition entre les citoyens des richesses et de leurs avantages, ils se flattent de porter un remède efficace aux maux présents.
Mais pareille théorie, loin d'être capable de mettre fin au conflit, ferait tort à la classe ouvrière elle-même, si elle était mise en pratique. D'ailleurs, elle est souverainement injuste en ce qu'elle viole les droits légitimes des propriétaires, qu'elle dénature les fonctions de l'Etat et tend à bouleverser de fond en comble l'édifice social. De fait, comme il est facile de le comprendre, la raison intrinsèque du travail entrepris par quiconque exerce un métier, le but immédiat visé par le travailleur, c'est d'acquérir un bien qu'il possédera en propre et comme lui appartenant. "
Si seulement il avait été écouté !
On voit que la pensée catholique est profondément libérale.
Je ne conteste pas que la pensée protestante le soit davantage encore, mais la pensée catholique l'est indéniablement, et presque autant.
Je crains même que nous assistions, avec la fermeture de la parenthèse chrétienne en Occident, à la fin du libéralisme, donc de la démocratie.
@ Fucius. Tout à fait d'accord avec vous. Merci de nous rappeler la condamnation absolue du socialisme et la référence au droit naturel par l'Eglise catholique. A la suite de l'extrait que vous avez cité, Léon XIII précise :
"(La) conversion de la propriété privée en propriété collective, préconisée par le socialisme, n'aurait d'autre effet que de rendre la situation des ouvriers plus précaire, en leur retirant la libre disposition de leur salaire et en leur enlevant, par le fait même, tout espoir et toute possibilité d'agrandir leur patrimoine et d'améliorer leur situation.
Mais, et ceci paraît plus grave encore, le remède proposé (le socialisme) est en opposition flagrante avec la justice, car la propriété privée et personnelle est pour l'homme de droit naturel."
Fucius et Bubulle :
Il est bon de citer comme vous le faites ce texte du XIXème siècle pour montrer que l'église catholique n'a pas toujours sacrifié aux poncifs socialistes. Mais.. n'est-ce pas un peu artificiel de déterrer ce texte ancien que renierait aujourd'hui une part du clergé et qui diffère beaucoup du discours actuel?
Car entre temps, s'est infiltrée dans la pensée catholique ce qu'on appela l'évangile de la libération!
Jean-Paul II a fait beaucoup pour éliminer ce contresens désastreux, mais il en reste des traces, d'où la bien-pensance des évêques, d'où d'étranges conférences au collège des Bernardins pour "réformer le capitalisme"!! avec des propositions fort peu libérales!
@AlexL
Vous en savez manifestement plus que moi...
Mais mon propos était de souligner que, sans contester totalement la thèse Weberienne, la catholicisme est intrinsèquement fort libéral, bien plus que nos sociétés ne pourraient l'être.
C'est une réalité fort peu connue.
C'est ainsi depuis Jésus-Christ, mais les texte de Léon XIII et de Benoît XVI (encyclique "Caritas in veritate", mon premier lien) démontrent la continuité de cette opposition tout au long de l'ère socialiste dont j'espère que nous assistons actuellement à la clôture.
L'adhésion au socialisme d'une partie du clergé relève donc de la contamination par des idées exogènes et contraires au catholicisme et même au christianisme - ne serait-ce que celle de "charité publique", imposée par la coercition d'État. Dans mon analyse un peu excentrique (je suis encore peu versé en catholicisme) je dirais qu'ils semblent ne pas comprendre que le socialisme est le culte de l'État, un culte idolâtie, ayant évincé l'Église sous le fallacieux prétexte d'une séparation de l'Église et de l'État qui est en fait l'éviction de celle-là de sa sphère au profit de celui-ci (autrement dit, une fusion des sphères religieuse et régalienne au profit de l'État, donc la fin d'une séparation et non sa naissance).
@Fucius
Je crois au contraire que j'en sais moins que vous, mais je voulais juste dire que j'ai été frappé par la subvertion flagrante (à mon sens) dans les réflexions tendance "terra nova", donc anti-libérales, qui étaient citées dans divers articles sur ces conférences.
Je m'étais dit : il y a encore du chemin pour guérir bien des têtes pensantes catholiques et on dirait qu'une part majoritaire de ces élites reste imbibée d'évangile de libération.
L'article de Me Simon est donc une agréable surprise..
Je suis par ailleurs tout à fait d'accord avec vous pour constater que le socialisme contredit les fondements du Christianisme., même si la pratique qu'en a fait l'appareil ecclésiastique a bien dévié elle aussi à certaines époques.
Merci, Fucius de vos commentaires.
Ce document ["Justice et Paix"] me redonne de l'espoir (encore que ce n'est pas Benoît XVI lui-même qui parle) et je l'évoquerai lundi 28 dans ma chronique sur Radio Courtoisie.