Ne nous voîlons pas la face, l'euro est un échec

Le premier comptait principalement des « keynésiens » (par exemple, Eichengreen et Bayoumi 1997; Salvatore1997) qui doutaient que l'Europe puisse être assimilée à une zone monétaire optimale. Ils pensaient qu'une union monétaire ne résisterait pas au choc de déséquilibres asymétriques provoqués par des événements spécifiques liés à un pays en particulier : l'augmentation du chômage et autres conséquences désagréables résultant de tels chocs idiosyncratiques, expliquaient-ils, aboutira inévitablement à ce que les autorités monétaires abandonnent leur objectif de stabilité des prix pour soulager le poids des ajustements économiques supportés par le pays affecté, ou à ce que les pays-membres sortent de l'Union pour réajuster les taux de change entre eux.

Le second camp était celui des « hayékiens » qui insistent sur les avantages d'un système international de monnaies concurrencielles. Se fondant sur cette théorie, ils expliquaient qu'une union monétaire, parce qu'elle réduit la concurrence, conduirait inévitablement à des taux d'inflation élevés, et provoquerait ainsi un rejet inéluctable chez les pays membres de l'Union dont l'opinion est la plus allergique à l'inflation (1). C'est sur la base d'un tel raisonnement que le premier ministre britannique de l'époque, John Major, a proposé son système d' "ECU lourd", fondé sur le concept d'une monnaie européenne non pas unique, mais parallèle, qui circulerait en complément de la livre britannique et des autres monnaies européennes, mais qui ne se substituerait pas à elles.

Aujourd'hui, on ne peut plus ne pas parler d'échec de l'euro. Mais cet échec est en grande partie le résultat de défauts fondamentaux qui n'ont rien à voir avec ceux qui étaient mis en avant par les eurosceptiques des deux camps. Loin d'être la victime de chocs idiosyncratiques, ou de la tendance naturelle de la banque centrale à tirer avantage de son statut de monopole, l'euro est aujourd'hui menacé en raison même des engagements sur lesquels reposaient ses chances finales de succès – des engagements dont il aurait fallu qu'ils soient crédibles pour qu'ils remplissent le rôle que l'on attendait d'eux, mais auxquels il est apparu à l'expérience qu'on ne pouvait absolument pas faire confiance. Autrement dit, l'euro a été bâti sur un ensemble de promesses qui n'avaient aucune chance d'être tenues par les autorités que cela concernait.

La théorie orthodoxe – dont la tonalité n'est particulièrement ni « keynésienne » ni spécifiquement « hayékienne » - permet d'expliquer, avec le recul, pourquoi ces promesses n'avaient aucune chance d'être tenues tant que les pays membres de l'Union monétaire européenne conservaient l'essentiel de leur souveraineté budgétaire. Le maintien d'une souveraineté budgétaire hors de toute contrainte effective, combinée avec l'absence d'engagements réellement crédibles concernant l'interdiction pour la banque centrale de se lancer dans la monétisation des dettes publiques ou le sauvetage direct de certains pays, ont créé tout un système d'incitations totalement perverses .

Anticipations rationnelles et "incohérence temporelle"

Cette théorie se fonde sur les travaux de Kydland et Prescott et repose sur la prise en compte des problèmes d'"incohérence temporelle" auxquels sont ordinairement confrontées les banques centrales. Leur analyse prend comme hypothèse de départ le modèle d'une banque centrale parfaitement neutre et bienveillante, dotée de pouvoirs totalement discrétionnaires – une sorte de « despote éclairé » - , mais ne tient aucun compte de l'imparfaite mobilité des facteurs, ni n'intègre aucune donnée concernant la possibilité de chocs locaux spécifiques. Greg Mankiw, dans un texte de 2006, résume ainsi l'essence du problème posé :

"Prenez le problème d'une banque centrale pour qui les deux principaux sujets de préoccupation sont l'inflation et le chômage. Selon la courbe de Phillips, le compromis entre inflation et chômage dépend des anticipations inflationnistes. La meilleure situation pour la banque centrale serait que tout le monde anticipe seulement une faible inflation, ce qui lui simplifierait grandement la tâche. Pour maintenrir les anticipations d'inflation aussi basses que possible, elle proclamera que maintenir un faible taux d'inflation est le seul et unique objectif de sa politique monétaire. "

Mais une telle annonce manque par elle-même de crédibilité. En effet, une fois que les anticipations des ménages et des entreprises auront été formées et que les prix et les salaires auront été fixés en conséquence, la banque centrale a tout intérêt à ne pas tenir ses engagements et à procéder à une relance monétaire qui lui permettra d'obtenir de meilleurs résultats sur l'emploi. Comme les gens ne sont pas des idiots, et qu'ils savent très bien que la tentation de la banque sera de trahir sa parole, dès le départ ils n'accorderont aucune valeur à sa promesse.

En matière de politique monétaire, un autre exemple d'"incohérence temporelle" se manifeste lorsqu'une hausse inattendue de l'inflation permet d'anticiper une réduction du poids économique réel de l'endettement public, et donc un allègement des difficultés budgétaires de l'Etat. Dans ce cas, l'intérêt de la banque centrale est bel et bien d'annoncer qu'elle se fixe un objectif d'inflation aussi bas que possible afin d'optimiser le trade off entre inflation et fiscalité. Mais là encore, si l'opération réussit, et si l'opinion se rallie effectivement à des anticipations de faible inflation, son intérêt sera d'exploiter ces anticipations de manière à réduire en priorité le poids de la dette. Avec pour conséquence que désormais personne ne croira plus jamais ses promesses lorsqu'elle assure que l'inflation est la première de toutes ses préoccupations.

Le problème du "passager clandestin"

Dans le cadre d'une Union monétaire au sein de laquelle les pays-membres conservent une souveraineté budgétaire sans limites, ces traditionnels problèmes d'incohérence temporelle sont aggravés par la présence d'un dilemme de « passager clandestin » (2) dont les conséquences sont encore plus graves. Ainsi que Chari et Kehoe (2007,2008) le démontrent, le choix optimal pour une autorité monétaire en position de « despote éclairé » est de se donner pour objectif des taux d'inflation d'autant plus élevés que l'Etat est plus endetté, et des taux d'inflation d'autant plus bas que la dette est faible. En admettant que les coûts de l'inflation soient également partagés entre tous les pays membres, la possibilité pour certains de se comporter en « passager clandestin » par rapport aux autres fait que chaque Etat aura intérêt à s'endetter davantage que ce serait le cas si tout le monde jouait sincèrement la carte désintéressée de la coopération volontaire, et conduira en conséquence à des taux d'inflation plus élevés dont les pays les plus endettés seront les premiers bénéficiaires.

Par ailleurs, ce problème de « passager clandestin » est d'autant plus accentué que l'Union monétaire comprend un plus grand nombre de pays et que l'inflation, toutes choses égales d'ailleurs, augmente au fur et à mesure que le nombre de pays membres s'accroît. Finalement l'incitation à se comporter en «passager clandestin » est comparativement plus forte pour les membres les plus petits, mais aussi pour ceux dont les taux d'endettement sont les plus élevés, dans la mesure où ils acquièrent ainsi la capacité de faire financer par les autres une grande part de leur déficit.

Ceci dit, bien que les résultats sur lesquels on débouche ainsi – déficits publics excessifs, inflation plus élevée – ressemblent beaucoup à ce que prédit la théorie d'Hayek et de ses disciples, le mécanisme en cause est très différent. Ici, ce que l'on a est un « despote éclairé » dont le seul souci est de maximer le bien-être social, qui est involontairement conduit à mener une monétisation excessive. S'il n'y avait pas d'externalités, ou si l'autorité responsable était en mesure de poursuivre une politique qui ne soit en rien influencée par les niveaux d'endettement au sein de l'Union, le problème ne se poserait pas.

Chan et Kehoe commencent par mettre en évidence le problème de « passager clandestin » qui apparaît dès lors que le Trésor d'un pays place une partie de sa dette auprès d'investisseurs étrangers résidant à l'extérieur de l'Union monétaire. Ils montrent ensuite que le même problème existe lorsque les emprunts sont placés à l'intérieur de l'Union, mais que, dans ce cas, le problème est encore aggravé par le fait que les pays membres qui s'endettent le plus peuvent prendre l'ensemble de l'Union en otage par la menace de faire défaut sur leur dette, ou de sortir de l'Union si celle-ci n'accepte pas de les aider à réduire leur endettement par l'inflation, par des transferts financiers accrus (bail outs), ou les deux à la fois.

La prise en otages des partenaires de l'Union

Comme le dit Thomas Mayer (2010), dans la mesure où les pays-membres les plus lourdement endettés

« sont un danger pour la stabilité financière de la zone euro, ils se trouvent de ce fait en position de faire chanter leurs partenaires pour obtenir d'eux des chèques en blanc qui couvrent leurs déficits budgétaires et leurs déficits extérieurs. De même cela les met en mesure de faire pression sur la BCE pour obtenir qu'elle rachète et monétise leurs dettes afin d'écarter tout faillite ».

Ce « chantage » peut s'exercer de plusieurs façons. Tout d'abord, si les banques commerciales des autres pays membres détiennent une part importante de la dette d'un pays, celui-ci peut faire chanter ses partenaires en les menaçant de faire défaut, et donc de déclencher une crise financière qui les impliquerait tous. Ensuite, si l'autorité monétaire centrale détient elle-même, parmi ses actifs, d'importants montants de la dette d'un pays membre en difficulté, un défaut peut la contraindre à recapitaliser son bilan, opération dont le coût financier sera partagé par tous les autres partenaires. Enfin, celui qui s'y prend bien peut obtenir de la banque centrale qu'elle allège sa dette en en monétisant des montants de plus en plus importants, au prix d'une inflation de plus en plus forte. Dans tous les cas, la décision de céder au chantage des pays budgétairement les plus en difficultés ne peut que saper davantage le soutien de l'opinion publique à l'Union monétaire et inciter les autres à adopter le même type de comportement parasite.

Philippe Bagus (2012) explique ainsi comment la Grèce s'est trouvée en mesure de prendre en otage ses partenaires de l'Union monétaire européenne. Les banques européennes, écrit-il, se sont gorgées d'obligations grecques en grande partie parce qu'elles étaient persuadées qu'en tout état de cause la BCE et les banques centrales nationales de la zone euro les accepteraient en collatéral pour d'autres prêts. En conséquence de quoi un défaut grec pouvait leur causer de sévères dommages, mais aussi faire très mal à la BCE dans la mesure où elle se retrouvait ainsi en possession d'un important portefeuille de titres grecs acceptés en collatéral de prêts à des banques en difficultés.

Autrement dit, au sein d'une union monétaire, les états souverains peuvent en quelque sorte s'auto attribuer un statut de « too big to default » analogue au « too big to fail» dont certaines grandes banques se prévalent vis à vis de leurs autorités nationales. Ainsi que Pedro Schwartz (2004) l'a fait remarquer avant même que la crise grecque ne se déclenche :

« Il est clair que l'Union européenne ne laissera jamais l'un de ses pays membres faire faillite. Les marchés peuvent être certains que même les états voyous seront sauvés. Les états voyous eux mêmes en sont convaincus. La présence de cet aléa moral accroît la marge de risque que de tels états sont prêts à accepter pour s'endetter ce qui, s'ils poussent ce genre de comportement trop loin, peut déboucher sur un désastre collectif de type argentin ».

En fait, cet aléa moral, tel qu'il se pose au sein d'une union monétaire, est d'autant plus dangereux que précisément les gouvernements, à la différence des banques, peuvent faire défaut sans nécessairement faire faillite – c'est à dire sans avoir à cesser toute activité. Cette particularité fait que leurs demandes de rançon ont d'autant plus de chances d'atteindre leurs objectifs qu'elle rend leurs menaces plus crédibles. Une banque commerciale qui essaie de faire chanter la banque centrale en jouant de la menace d'une possible fermeture se comporte comme un kamikaze qui menace de se faire sauter avec sa bombe, alors qu'un pays qui se comporte comme un maître chanteur vis à vis de l'union monétaire à laquelle il appartient ressemble plus à simple kidnappeur mettant en jeu la vie de l'otage innocent qu'il détient et non la sienne.

Le "trilemme" de l'union monétaire

L'addition de ces deux problèmes – le problème du « passager clandestin », plus celui de la prise d'otage -, dans une union monétaire où le caractère discrétionnaire de la politique monétaire se combine avec le maintien d'un souveraineté budgétaire illimitée, a conduit certains experts à invoquer le concept d'un nouveau« trilemme », ou « triangle d'impossibilité » à l'image du célèbre trilemme de Robert Mundell qui nourrit la littérature technique sur le système monétaire international. Celui-ci se réfère au fait qu'un pays ne peut pas à la fois avoir un taux de change fixe, bénéficier de la libre circulation des capitaux et se doter d'une politique monétaire indépendante. De la même façon expliquent Hanno Beck et Aloys Prinz (2012) , il est impossible pour les responsables d'une union monétaire de s'engager à respecter simultanément les trois promesses suivantes : 1) assurer l'indépendance de la politique monétaire, y compris le double engagement de ne pas faire d'inflation excessive et de ne pas monétiser les dettes publiques ; 2) pas de « bailouts », ce qui veut dire pas de prêts directs aux Etats ni de crédits de secours aux pays en passe de faire défaut; et 3) respecter la souveraineté budgétaire et fiscale des pays-membres, c'est à dire ne pas interférer avec leur liberté de se financer par endettement.

Comme nous l'avons vu, tant qu'on admet que les pays-membres conservent intégralement leur souveraineté budgétaire et fiscale, il en résulte qu'ils se trouvent en position de prendre l'Union en otage et de contraindre les autorités centrales à renier au moins un, sinon deux de leurs engagements. Il en découle soit que le principe de souveraineté budgétaire et fiscale doit être abandonné au profit d'une sorte d'union fiscale, soit que l'union monétaire se trouve contrainte de revenir sur ses promesses d'une politique monétaire indépendante des pouvoirs politiques, ou encore qu'elle abandonne la clause de « no bail out » au risque de livrer l'Union aux conséquences désastreuses d'une surenchère de comportements budgétaires opportunistes.

L'UME n'est pas la seule expérience d'union monétaire à connaître ce genre de difficultés. Dans un travail publié entre la signature du Traité de Maastricht et le lancement de l'euro, Vanthoor (1996) a examiné les leçons des précédentes expériences d'union monétaire dans le monde. Il conclue en écrivant :

« une union monétaire peut durer et devenir irréversible si elle s'inscrit dans le cadre d'une union politique au sein de laquelle d'autres compétences allant bien au delà de la seule sphère monétaire sont transférées à une institution supranationale. De ce point de vue le traité de Maastricht n'allait pas assez loin et offrait un ensemble de garanties insuffisantes dans la mesure où la politique budgétaire, notamment, restait la prérogative exclusive des gouvernements nationaux ».

Les coùts de l'euro

Les défauts de conception attachés à l'euro, ainsi que la pauvreté des mécanismes d'incitation qui en résultait, ont non seulement provoqué la panne du système, mais ont également fait beaucoup de mal à l'économie européenne. Philip Bagus (2012) nous donne un excellent résumé de ses regrettables conséquences :

« le moins que l'on puisse dire, écrit il, est que les coûts de système Euro sont très élevés. Ils comprennent la nature inflationniste et auto destructrice du système monétaire, un coup pouce aux Etats, le renforcement des états-providence, la chute de la compétitivité, les « bail outs », la croissance des subventions et des transferts, l'aggravation des effets d'aléa moral, l'augmentation des conflits entre pays, la centralisation, et de manière plus générale une certaine perte de liberté ».

L'euro, poursuit Bagus, a permis aux Etats européens en général, et plus particulièrement à ceux de la périphérie, de sauvegarder des structures économiques non compétitives (marchés du travail peu flexibles, énormes systèmes de transferts sociaux, ainsi que des secteurs publics hypertrophiés...). La crise des dettes souveraines a, à son tour, déclenché une tendance à la centralisation du pouvoir à Bruxelles qui nous rapproche toujours plus de l'institution d'une véritable union redistributive. La Grèce a profité des taux inhabituellement bas qu'on lui demandait pour s'offrir un grand parc de loisirs national. L'Italie a retardé son indispensable programme de privatisations. L'Espagne a continué de développer son secteur public et surinvesti dans l'immobilier. A sa propre bulle immobilière, l'Irlande a ajouté une bulle financière. Toutes ces distorsions économiques ont en partie été provoquées par la convergence des taux d'intérêts européens et la politique d'expansion monétaire de la BCE.

A la lumière de ces faits, Bagus conclue :

« Le projet de l'Euro ne mérite pas d'être sauvé. Le plus tôt on y mettra un terme, mieux cela vaudra ».

Autrement dit, compte tenu de toutes les conséquences qui résultent des défauts de conception du projet, il est tout aussi bien que ces défauts aient contribué à déclencher un processus d'auto destruction du système.

Mais la plus grave de toutes ces conséquences liées à l'entrée en agonie de l'euro est aussi la plus paradoxale : il s'agit du mal fait à l'état des relations inter-européennes. Au lieu de consolider l'unité européenne, comme on l'anticipait, l'euro est en train d'apporter de l'eau au moulin de la prophétie de Martin Feldstein qui, en 1997, écrivait qu'il allait en fait nourrir une multiplicité de nouvelles querelles inter-européennes débouchant sur l'émergence de nouvelles formes véhémentes de nationalisme rappelant beaucoup trop ce qui a mis l'Europe à feu et à sang par deux fois au cours des cent dernières années.

Selon les propres termes de John Kornblum, Ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne de 1997 à 2001, avec la crise grecque,

« l'extrême courtoisie cultivée par les partenaires européens pendant plusieurs dizaines d'années a soudainement laissé la place à une tirade d'insultes ».

Les allemands décrivent les grecs comme des gens paresseux, corrompus, ou tout simplement stupides. Les médias allemands se font une joie d'attirer l'attention sur les milliardaires grecs qui ne paient pas d'impôt, les ouvriers qui partent à la retraite à 50 ans, ou encore tous les ports qui ont été construits pour héberger les yachts des riches oisifs. Des hommes politiques allemands ont suggéré que la Grèce vende certaines de ses iles pour rembourser ses dettes. A l'inverse, les grecs ont ressorti les vieux souvenirs de la période nazie pour réclamer que les Allemands leurs remboursent des milliards d'euros de dommages de guerre.

Bien au delà de la simple question grecque, explique Kornblum, cette navrante situation puise ses racines à la source même de la manière dont a été conçu l'euro :

« Bien loin d'être déconnectée de la politique, comme cela avait été initialement envisagé, la gestion de la monnaie est devenue l'enjeu d'un véritable partie de football entretenue par les rancoeurs que riches et pauvres européens nourrissent les uns à l'encontre des autres. Les pays les plus pauvres refusent les mesures d'austérité nécessaires pour se hisser au niveau des normes allemandes. Les allemands refusent de prendre les mesures nécessaires à la mise en place d'une véritable communauté économique. Résultat : une fâcheuse atmosphère d'affrontement et de confrontation...Si l'euro n'avait pas été mis en place sous la forme d'un projet politique conçu pour une Europe qui en réalité n'était pas encore prête à se soumettre aux contraintes et disciplines d'une monnaie commune, les experts qualifiés auraient sans aucun doute pu assainir la situation relativement rapidement. Mais aujourd'hui, c'est trop tard. Parce que, finalement, il s'agit de décisions qui restent toujours conditionnées par les souvenirs  de la guerre ».

Comment l'euro a-t-il pu tenir aussi longtemps ?

En me concentrant sur les causes de l'échec de l'UME, il semble que finalement j'ai essentiellement réussi à soulever une autre question – à savoir : comment l'euro a-t-il réussi à survivre aussi longtemps ?

La réponse tient au fait que la force de crédibilité des divers engagements souscrits au moment du lancement de l'euro était une chose qui ne pouvait être connue à l'avance. C'était au contraire ce qu'il fallait découvrir. Il s'agissait notamment de découvrir si les autorités européennes étaient en mesure d'échapper à « l'impossible trilemme » évoqué plus haut, en imposant de strictes limites à l'indépendance budgétaire et fiscale des membres de l'Union.

Que de telles contraintes soient nécessaires pour que la monnaie commune ne tombe pas victime de comportements opportunistes et parasites liés au problème du « passager clandestin », était un fait reconnu par certains dès avant même la création effective de l'euro (exemple : Goodhart 1995). Il était généralement bien compris que l'Union européenne ne devait admettre qu'aucun de ses états-membres fasse faillite, et que pour cela des dispositions spéciales devaient être adoptées pour se protéger contre la tendance de certains partenaires à jouer les « passagers clandestins » vis à vis des autres.

En principe, on pouvait éviter le problème d'incohérence temporelle qui est à l'origine des comportements de passager clandestin au sein d'une union monétaire en s'engageant à assurer l'indépendance de la BCE, et faire en sorte qu'elle ne se trouve jamais impliquée dès lors qu'un Etat ou un autre se retrouve en difficultés financières. La difficulté est de rendre cet engagement parfaitement crédible. On pouvait y arriver par le recours à des règles explicites combinées à un système de sanctions adaptées, ou ce pouvait tout simplement être le résultat d'une réputation d'indépendance intransigeante acquise au fil des années. Mais on n'a fait ni l'un ni l'autre. Ainsi que le font remarquer Chari et Kehoe (2007) :

« en dépit de l'intention solennellement affirmée que la stabilité des prix serait la priorité des priorités de la nouvelle autorité monétaire, la politique monétaire européenne se fait de manière séquentielle selon une procédure de votes à la majorité. Un tel mécanisme crée un problème potentiel d'incohérence temporelle particulièrement sévère et c'est pour cela qu'il est nécessaire d'imposer de sévères contraintes aux possibilités d'endettement ».

La capacité de l'euro d'échapper aux implications du trilemme mentionné plus haut, et donc sa capacité à durer longtemps, dépendaient ainsi entièrement du système de contraintes institutionnelles mis en place pour limiter l'endettement des Etats-membres. Pendant un certain temps on a cru que le Pacte de stabilité et de croissance de 1997 pourrait jouer ce rôle. Le Pacte semblait répondre aux exigences de prévention ainsi qu'au besoin de disposer d'un mécanisme permettant de corriger à temps, et de manière rapide, la dérive déficitaire de certains Etats au-delà d'une norme de 3% du PIB. On pensait que cela permettrait d'évacuer

« la moindre menace de voir l'ensemble de la zone euro affecté par la crise financière d'un seul pays » (Mayer 2010).

Mais il n'a pas fallu longtemps avant que le Pacte commence à s'effriter. Les premières fissures sont apparues en 2003 quand les déficit budgétaires de la France et de l'Allemagne sont passés au dessus de la cible des 3 % sans qu'ECOFIN impose la moindre sanction, ni à l'un ni à l'autre. Lorsque la crise actuelle s'est déclenchée, le Pacte avait d'ores et déjà perdu toute crédibilité (Mayer 2010). Bien que formellement la liberté budgétaire et fiscale des Etats restât en principe encadrée par les règles du Pacte de stabilité, de facto ceux-ci avaient retrouvé leur entière souveraineté. Ce changement de situation signifiait que la BCE devait inévitablement être conduite à abandonner soit son principe d'indépendance, soit son engagement de ne procéder à aucun « bail out » d'Etat-membre, ou encore les deux à fois – ce qu'elle a fini par faire.

Une fois que les engagements nécessaires au succès d'une union monétaire ne paraissent plus crédibles, il est difficile de restaurer cette crédibilité et cela demande du temps. A cet égard, la décision de l'Union européenne, au début de l'année, de sanctionner la Hongrie pour ses déficits excessifs était un exercice absolument futile – une façon de s'alarmer du problème bien après que l'accident ait eu lieu.

Quelles sont alors les solutions possibles ?

La plupart des propositions récemment avancées pour sauver l'Union monétaire européenne – émettre des eurobonds, la création d'un Fonds monétaire européen, relever les objectifs d'inflation de la BCE – partagent le même défaut de ne rien régler au problème de « passager clandestin » qui est à la racine de l'actuelle crise. Bien au contraire, il s'agit de solutions qui ne peuvent qu'aggraver ce problème en instituant formellement des formes de responsabilité collective là où on les avaient jusqu'à présent toujours récusées (de manière insuffisamment convaincante).

Il n'y a en vérité que deux manières pour faire que l'Union monétaire européenne redevienne une institution viable sans pour autant devoir y sacrifier l'objectif de stabilité monétaire. La première consiste à mettre en place une véritable et authentique union fiscale fondée sur le rejet définitif du principe de souveraineté budgétaire. La seconde est de substituer au concept actuel d'une union monétaire politiquement construite celui d'une union « spontanée » et « volontaire » reposant sur la libre concurrence entre monnaies. Ce que Pedro Schwartz (2004) décrivait ainsi il y a quelques années :

« Il y a deux sortes d'unions monétaires. La première repose sur une monnaie unique imposée par une autorité centrale. Ce type d'union monétaire requiert la présence d'une autorité politique centralisée. L'autre forme d'union monétaire émerge du libre choix d'individus préférant utiliser une certaine monnaie parmi une gamme de monnaies offertes en concurrence. Ce dernier modèle n'exige pas la présence d'un pouvoir politique central pour fonctionner, et est plus efficace pour assurer le respect de la discipline monétaire. ».

Le fameux trilemme n'existe que pour les unions monétaires du premier type. C'est seulement ce type d'une union monétaire imposée qui exige d'être complété par une union fiscale qui lui corresponde. Lorsque la participation à une union monétaire est volontaire, il n'y a pas lieu de craindre que certains membres profitent de leur autonomie de décision budgétaire pour prendre en otage toute l'union et faire chanter les partenaires.

Prenez par exemple l'ensemble monétaire que constituent les Etats-Unis, avec les territoires dont ils ont la tutelle, plus les nations indépendantes – comme l'Equateur - qui ont choisi, formellement ou non, de dollariser leur économie. Ni la Réserve Fédérale ni le gouvernement américain n'ont joué le moindre rôle dans la décision équatorienne de rejoindre la zone dollar. Ils ne sont pas non plus responsables des conditions macroéconomique qui y prévalent. S'il venait à l'esprit des responsables équatoriens de vouloir sortir de la zone dollar, sans doute réagiraient-ils à cette décision avec la même sérénité et la même indifférence dont ils ont fait montre lorsque le pays a initialement décidé d'adopter le dollar. Même si le nombre de pays adhérant à la zone dollar est un indice de l'état de relative solidité de la monnaie américaine, il n'en reste pas moins que la décision d'un pays de quitter la zone ne constituerait aucune menace ni pour l'intégrité du dollar ni pour la santé économique des Etats-Unis et des autres nations intégrées à la zone dollar. Dans un tel régime de libre choix monétaire, les autorités monétaires ne gagneraient rien à laisser l'inflation se développer à seule fin de résoudre les problèmes macroéconomiques particuliers de certains des pays dollarisés. Le faire contribuerait seulement à saper encore davantage la confiance générale dans le dollar.

Revenir au projet d'ECU parallèle

Toutes ces considérations renforcent la valeur de la proposition d'Hayek qui consistait à créer un « ECU dur », c'est à dire une monnaie européenne parallèle qui, initialement du moins, serait venue s'ajouter aux monnaies nationales et non les remplacer. Rétrospectivement, comme Pedro Schwartz, nous avons toutes raisons de regretter que l'Europe ait laissé passer une telle chance de fonder son union monétaire sur une monnaie parallèle plutôt que sur une monnaie unique centralement imposée.

Si l'Union européenne avait accepté le projet britannique d'un « Ecu parallèle », les usagers auraient pu bénéficier au moins d'une offre monétaire, celle de la Banque européenne émettrice de la monnaie commune, leur garantissant au moins une monnaie à pouvoir d'achat stable et indépendante des pouvoirs politiques. Il n'y aurait eu nul besoin de demander aux Etats-membres d'adopter de nouvelles règles constitutionnelles (qu'ils peuvent ensuite trahir), ni de recourir à un Pacte de stabilité et de croissance puisque l'euro ne serait jamais apparu comme un possible instrument de recours au service des finances des Etats.

Bien entendu il est impossible de faire marche arrière. Mais si l'euro se désintègre, compte tenu de la gravité des perturbations que cela provoquera, ainsi que de l'importance des dommages qui en résulteront, on est en droit de se dire que ce peut être l'occasion de redonner vie au projet Hayékien avec l'espoir de le voir adopté comme solution de rechange.

Bien sûr ce n'est qu'une bien faible lueur d'éclaircie dans un ciel encore bien bien noir. Il n'en reste pas moins que la possibilité de choisir librement sa monnaie en concurrence avec d'autres reste le meilleur espoir des européens pour se doter un jour d'un régime monétaire qui offre de véritables persectives de stabilité et qui soit en mesure de durer.

George Selgin

Traduction Henri LEPAGE

NOTES

1). Hayek (1978) écrit : « Bien que je sois en accord avec le désir de compléter l'unification économique de l'Europe de l'Ouest par une libération totale des flux d'argent, j'éprouve de très fortes réserves quant à la possibilité de le faire en créant une nouvelle monnaie européenne gérée par une sorte d'autorité supra nationale. Indépendamment de la très faible plausibilité de voir les pays membres se mettre d'accord sur la politique qui devrait être pratiquement mise en œuvre par l'autorité monétaire commune (et de l'inévitable probabilité que certains pays se retrouvent concrètement avec une monnaie moins bonne que celle qu'ils ont), il me paraît très peu probable qu'une telle monnaie se trouve ainsi mieux gérée que les actuelles monnaies nationales ».

2) le "passager clandestin" est maintenant une figure classique de la théorie économique dont l'origine remonte aux travaux de Mancur Olson sur l'analyse économique des syndicats et des structures d'action collective. Le problème apparaît lorsque, dans un groupe, le caractère imparfait ou indéterminé des règles de fonctionnement qui président aux prises de décision collectives permet à certains d'adopter, de manière volontaire ou non consciente, des stratégies de comportement insidieuses grâce auxquelles ils s'attribuent des avantages particuliers que les autres ne partagent pas mais dont les coûts sont en fait reportés sur l'ensemble des partenaires. En bon français, on devrait plutôt parler de comportements de "resquille".(N.d.T.)

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George Selgin est senior fellow au Cato Institute, professeur d'économie à l'Université de Georgie, et l'auteur de « Good Money: Birmingham Button Makers, the Royal Mint, and the Beginnings of Modern Coinage, 1775-1821 », publié par The Independent Institute. Pour répondre aux exigences d'envoi des communications présentées à la réunion de Prague de la Société du Mont Pèlerin, ce texte a été rédigé au mois de mai, ce qui signifie qu'il ne prend pas en compte les derniers développements les plus récents de l'actualité. Mais ce qui s'est passé au cours des dernières semaines cadre parfaitement avec l'analyse qui y est présentée.