Que les dirigeants européens accusent la spéculation, c'est de bonne guerre, mais ils font une erreur d'analyse qui risque de leur coûter cher dans l'avenir. Car ce n'est pas la spéculation qui a attaqué la Grèce avant-hier, le Portugal ou l'Espagne hier et, qui sait, la France demain, même si celle-ci peut amplifier les mouvements. C'est infiniment plus sérieux et plus fondamental : c'est l'épargne mondiale qui marque sa méfiance et se détourne des "Etats providences" financés par la dette.

Cette novation fondamentale, la plus importante depuis la chute du communisme, est certes très déstabilisatrice pour les politiques, et inquiétante pour ceux qui dépendent de la dépense publique, mais elle est aussi, à terme, porteuse d'espérance et de croissance.

En effet, au moment où un certain nombre d'Etats européens empruntent avec difficulté avec des taux en hausse, des entreprises européennes mondialisées émettent à des taux en baisse et inférieurs à ceux de ces Etats. Deux éléments fondamentaux jouent en leur faveur : l'entreprise "mondialisée" a un chiffre d'affaires corrélé à un PIB mondial qui croît à 7% ; l'Etat providence européen prélève des impôts ou des cotisations sur un PIB qui, lui, au mieux, augmentera de 1,5% par an dans la décennie à venir et, s'il veut augmenter ses prélèvements, c'est la masse imposable qui risque de partir.

Surtout, quand une entreprise émet une obligation, elle le fait pour investir. En face du "passif" que représentent les dettes, on trouve un "actif" de production qui produira des ressources futures. Aujourd'hui, quand un Etat providence emprunte, c'est pour faire face aux conséquences de promesses passées inconsidérées. Aucune richesse future n'en sortira et donc le risque pour le préteur n'est pas le même.

Seule la myopie des investisseurs avait repoussé le moment de vérité.

La mondialisation, commencée il y a vingt ans, a d'abord vu l'émergence du "client mondialisé", désormais en relation quasi immédiate avec le producteur "mondialisé". Les entreprises qui se sont ajustées à ces nouvelles règles du jeu ont survécu et même ont eu un parcours brillant, les autres ont végété, voire disparu. Aujourd'hui, c'est "l'épargnant mondialisé" qui émerge et c'est aux Etats de s'ajuster à ses demandes. Les politiques peuvent toujours s'en offusquer, la réalité c'est que, eux aussi, comme les responsables d'entreprises hier, devront adapter leurs discours et leurs façons d'être, ou disparaître.

Bien entendu, des dépenses publiques, même non productives, ne sont pas inutiles mais, dans un monde ouvert, il faut qu'elles apparaissent justifiées à ceux qui les financent, sinon les payeurs nationaux s'en vont, et les investisseurs, ou les prêteurs étrangers, ne viennent pas.

Promettre toujours plus aux électeurs n'est plus une option durable pour les politiques.

Est-ce une mauvaise nouvelle ? Non ! L'argent est une ressource rare et il vaut mieux pour la croissance qu'elle soit bien employée. La crise de 2008 a montré que jouer la simple hausse de valeur sans accroissement de richesse (bulle immobilière) n'était pas un choix intelligent pour l'épargnant. La crise actuelle montre que l'emprunt public n'est pas non plus une protection assurée. C'est à force de recevoir des claques que cette évidence s'imposera : rien ne vaut l'investissement dans les activités productives.

Ce n'est pas une mauvaise nouvelle, ni pour la croissance ni pour les marchés d'actions. Trait_html_691a601b.jpg

''Marc de Scitivaux est coprésident des Cahiers Verts de l'Economie. La version originale de ce texte a été publiée dans La Tribune en date du 12 avril 2010.