Qu'à cela ne tienne, si le Charybde de la déflation ne nous menace pas c'est que l'on va tomber dans le Scylla de l'inflation à deux chiffres façon années 1970. Compte tenu des interventions massives des banques centrales et du gonflement de leurs bilans, deux peurs sont en effet apparues. Les monnaies finiraient par être déstabilisées par le fonctionnement de la “planche à billets” : les banques centrales augmentent tellement la base monétaire (la monnaie qu'elles créent) que, tôt au tard, cela produira une fuite devant la monnaie et l'épargne ira “ailleurs” (vive l'or) !

Sinon, tout cet argent créé par les banques centrales finira par se déverser dans les prix et provoquer un nouvel épisode d'hyperinflation. Les prophéties catastrophistes fondées sur la “planche à billets” oublient toutefois que le temps n'est plus celui de l'étalon-or. Lorsque la monnaie en circulation avait pour contrepartie fixe le stock d'or détenu, si on imprimait des billets sans que le stock d'or augmente, la monnaie perdait automatiquement de sa valeur et il fallait dévaluer. A cette époque, le crédit bancaire existait peu. Base monétaire et masse monétaire se confondaient pratiquement. Aujourd'hui, la monnaie créée par la banque centrale n'est qu'une faible partie de la masse monétaire en circulation surtout constituée de crédits bancaires. Les chiffres américains, fin mars 2009, donnent 1 586 milliards de dollars pour la base monétaire et 9 790 milliards pour les crédits des seules banques commerciales. Si le crédit se contracte , il faut que la base monétaire augmente fortement pour compenser la destruction de la masse monétaire, conséquence de cette contraction. L'expérience japonaise a justement montré que, de 1994 à 2003, la “Bank of Japan” n'est jamais parvenue à créer autant de monnaie que celle qui était détruite par le système bancaire.

Il est en réalité impossible de savoir aujourd'hui s'il y aura demain un risque inflationniste car celui-ci ne saurait être la conséquence de la politique actuelle dont l'objectif est de combattre la déflation mais éventuellement de celle qui, en cas de succès, sera suivie dans une étape ultérieure. Si, après la reconstitution des bilans bancaires, les banques centrales ne remontent pas très rapidement leurs taux, un accroissement exagéré des crédits peut tout à fait advenir : les agents économiques auront envie de profiter de taux nominaux et réels très faibles et les banques de refinancement très bas. C'est à ce moment-là qu'il faudra apprécier la qualité de la politique monétaire des banques centrales. En outre, pour que cet excès de monnaie éventuel débouche sur une hausse des prix, il faudrait que des politiques protectionnistes l'empêchent de se déverser à l'étranger par l'entremise des déficits des comptes extérieurs. En revanche, s'il n'y a pas de retour du protectionnisme, les actifs redeviendraient, selon l'expression de Jacques Rueff, l'égout collecteur de la monnaie ! Nous aurions alors une nouvelle bulle. Hypothèse sans doute la plus problable dans... un certain nombre d'années. En attendant, il est temps pour ceux qui avaient “mis les chariots en cercles” de se hasarder à nouveau hors du cercle. Certes, nombre d'éclaireurs qui palabrent autour du feu de camp n'ont pas vu que les Indiens sont partis (et que la cavalerie américaine arrive) mais comme ils n'avaient pas vu non plus les Indiens arriver, il n'est pas nécessaire d'attacher une trop grande importance à leurs pronostics.