Joseph T. Salerno : Chypre et l'effilochage du mécanisme des réserves fractionnaires

On n'est pas encore au terme du processus,écrit Joseph Salerno, mais il se pourrait bien que l'affaire de Chypre soit l'une des dernières étapes du mouvement qui , depuis la crise des 'Saving and Loans', à la fin des années 1980, nous rapproche lentement mais irrémédiablement de la fin du régime de banque à réserves fractionnaires.

Les trente dernières années ont été marquées par la récurrence de crises financières et monétaires dans le déroulement desquelles le mécanisme des réserves fractionnaires a joué un rôle essentiel : Russie, Mexique, crise Asiatique, Argentine... L'effilochage du système est devenu de plus en plus apparent avec le krach financier de 2008 et le déclenchement d'un mouvement de paniques bancaires qui a touché quelques unes des plus grandes et des plus vénérables institutions financières mondiales. L'effondrement final n'a été évité que grâce au gigantesque sauvetage de l'industrie bancaire organisé à coups de multi-milliards de dollars par la Fed et les autres grandes banques centrales mondiales.

Ceci dit, plus encore que l'extraordinaire ampleur de la crise de 2008, il se pourrait bien que les récents événements de Chypre apparaissent dans l'histoire comme l'un des tous derniers épisodes lui ayant porté le coup final. Un système à réserves fractionnaires ne peut en effet exister et fonctionner que pour autant que les déposants ont une confiance totale dans la capacité des banques qui reçoivent leurs dépôts à les rembourser à tout moment en espèces monétaires au pair, et cela quelles que soient les difficultés financières qui les assaillent.

Depuis la seconde guerre mondiale, l'assurance publique des dépôts appuyée sur le pouvoir de création monétaire de la banque centrale donnait le sentiment que cette confiance était fondée sur du roc. De fait, le système bancaire à réserves fractionnaires était perçu par les gens comme étant équivalent à un régime de réserves à 100% offrant une garantie totale de remboursement des dépôts. Tous les déposants se comportaient comme s'ils étaient assurés qu'à tout moment leur argent « était à la banque », et cela grâce à la capacité des banques centrales d'émettre à tout moment, et à partir de rien, autant de monnaie que nécessaire pour assurer la liquidité du système.

Paradoxalement cette croyance des déposants n'a cessé de se renforcer au fil des crises qui ont marqué l'histoire financière depuis la fin des années 1980 parce que, à chaque fois que des banques et des institutions financières étaient en difficulté, on a toujours volé avec empressement à leur secours – surtout lorsqu'il s'agissait des banques les plus importantes et financièrement les moins solides. C'est ainsi qu'est née la doctrine du « Too Big To Fail » (trop gros pour faire faillite). Selon ce principe, il paraissait normal que, dans le cas des plus grandes banques, les gros déposants non-assurés et les créanciers privés soient protégés de toute perte dans la mesure où il était entendu que la confiance dans le système bancaire était par définition une chose fragile et évanescente que la faillite d'un seul gros établissement pouvait à tout moment briser et dissiper.

Il est clair que, d'un point de vue libéral, l'accord de Chypre est loin d'être un arrangement idéal. Dans un véritable système d'économie de marché, on ne saurait envisager une solution qui limite autoritairement les retraits de comptes bancaires, qui impose tant aux résidents nationaux qu'aux investisseurs étrangers des contrôles de capitaux de type fascisant, et contraigne les contribuables de l'ensemble de la zone euro à participer au sauvetage pour un montant d'au moins 10 milliards d'euros.

Il n'en reste pas moins que cet accord, aussi imparfait soit-il, adresse un message salutaire à l'ensemble de la communauté mondiale des déposants et des créanciers des banques. Il le fait en contraignant les déposants non assurés et les porteurs de dette senior des banques chypriotes qui étaient jusque là intouchables à supporter par eux-mêmes une grande partie du coût de l'opération de sauvetage.

L'heureux résultat sera que les déposants, aussi bien ceux couverts par l'assurance que ceux qui ne le sont pas, tant en Europe que dans le reste du monde, deviendront beaucoup plus prudents, et même beaucoup plus méfiants lorsqu'ils s'adresseront à des banques pratiquant le mécanisme de la couverture partielle. Au moindre signe ou à la moindre rumeur de difficulté ils seront désormais tout prêts à sauter sur leur argent et à le retirer de la banque. Ce qui incitera celles-ci à changer radicalement les sources de financement auxquelles elles s'adressent pour financer leurs prêts et leurs investissements. Elles abandonneront la quête des dépôts et feront davantage appel à l'apport de fonds propres ainsi qu'à l'endettement. Ainsi qu'une dépêche de Bloomberg l'expliquait récemment, c'est déjà ce qu'anticipent de nombreux analystes :

L'une des retombées potentielles de l'accord du 26 mars concerne l'effet induit que celui-ci aura sur le mode de financement des banques, y lit-on. Traditionnellement les banques se financent en combinant le recueil de nouveaux dépôts, la levée de nouveaux fonds propres ainsi que l'émission d'effets de premier rang, de billets subordonnés ou d'obligations sécurisées adossés à un portefeuille d'actifs de très haute qualité qui restent dans le bilan du prêteur. La conséquence pourrait ainsi être que, lorsqu'elles auront besoin d'augmenter leurs ressources, et que leur capacité d'émettre de simples obligations sécurisées atteindra les limites réglementaires autorisées, les banques s'orienteront vers une émission croissante de Cocos (contingent convertible bonds) dont la spécificité est d'être ensuite automatiquement convertis en actions en cas de nécessité (lorsque la banque atteint par exemple un certain niveau de capitaux propres ou que le régulateur l'estime nécessaire).

« Nous nous attendons à une fuite des dépôts et à ce que les sources de financement évoluent vers une combinaison d'obligations sécurisées, de fonds propres et de quasi fonds propres », explique ainsi Chris Bowie d'Ignis Asset Management Ltd. à London, qui supervise la gestion d'un portefeuille de plus de 110 millliards de dollars.

Si cela se concrétise, cela représentera un formidable pas en avant vers un système financier de type réellement libéral où le désastreux déséquilibre des échéances entre actif et passif se trouvera éliminé une fois pour toutes. Quelques crises bancaires de plus en Europe – surtout si on fait participer à leur résolution les déposants, même les petits -, et il est vraisemblable que la foi dans le système d'assurance public des dépôts s'évanouira complètement, entraînant simultanément la ruine de la confiance dont bénéficiait jusque là le système de banque à réserves fractionnaires.

Pourrait alors émerger naturellement un système où capitaux propres, obligations et véritables dépôts à terme qui ne peuvent pas être remboursés avant le terme de leur échéance deviendraient la seule source de financement exclusive pour les activités de crédit bancaire et d'investissement. Les dépôts à vue, adossés ou non à un compte chèque, seraient regroupés au sein d'établissements spécialisés, véritables banques de dépôts astreintes à 100 % de réserves et assurant toute la gamme des services de caisse (services de guichet et retraits sur cartes).

Même si cette perspective peut encore paraître comme outrageusement optimiste, il n'en reste pas moins qu'on est aujourd'hui infiniment plus proche d'un tel résultat que ce n'était assurément le cas avant que n'intervienne « l'accord de Chypre ». Bien sûr, nous en serions encore bien plus proches s'il n'y avait plus de « bail out » et si le coût des faillites cessait d'être partiellement pris en charge par le contribuable, et était intégralement supporté par l'ensemble des créanciers et des déposants . La véritable nature du système de réserves fractionnaires apparaîtrait alors au grand jour et ne ferait plus aucun mystère pour personne.

Joseph T.Salerno, traduit par Henri Lepage

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Frances Coppola : Chypre et le financement des banques

Jusqu'à présent personne n'avait jamais imaginé que l'on puisse mettre les déposants à contribution pour sauver une banque. Aujourd'hui, tout a changé.

Si ce type de solution sert de modèle pour la résolution d'autres crises susceptibles de survenir à l'intérieur de la zone euro, cela signifie que les banques auront désormais les moyens de se recapitaliser en urgence. Mais cela entraîne en contrepartie un certain nombre de conséquences qui, jusqu'à présent, n'ont pas été suffisamment soulignées.

D'abord, cela signifie que les seuls dépôts ayant les véritables attributs de dépôts bancaires sont ceux qui bénéficient de l'assurance d'Etat. Tous les autres placements sont désormais susceptibles d'être transformés en participation. Cela inclue par exemple tous les avoirs liquides des entreprises – qui servent généralement à assurer le paiement des fournisseurs et des salariés – ainsi que tous les fonds importants qui se trouvent à un moment ou à un autre en transit par un compte bancaire, comme par exemple l'argent réuni pour régler l'achat d'une maison. Dorénavant tant les gens que les entreprises devront y réfléchir à deux fois avant de procéder à d'importants mouvements de fonds si ceux-ci risquent de se trouver bloqués du jour au lendemain, sans préavis, et impérativement convertis en un nouvel actif à caractère illiquide.

Deuxièmement, cela signifie que désormais l'Etat est le seul créancier à détenir un véritable créance à 100 % sur les banques. L'assurance dépôts obligatoire est payée par les banques, mais la crise financière a montré que si le montant des fonds accumulés au titre de l'assurance ne suffit pas l'Etat entre en scène et fait régler la différence par le contribuable (cf l'affaire Northern Rock en Grande Bretagne NdT). A Chypre, la différence est couverte non pas par les contribuables mais en mettant à contribution les plus gros déposants. Il est d'abord fait appel aux actionnaires, puis aux propriétaires de titres conditionnels (détenteurs de dette junior ET SENIOR, les gros déposants), enfin en principe à l'Etat. Les déposants couverts par l'assurance détiennent une créance sur l'Etat, pas sur la banque; mais il n'en reste pas moins que le risque d'être finalement eux aussi mis à contribution subsiste s'il n'y a plus dans les banques assez de capitaux conditionnels pour assurer le paiement par l'Etat du montant des assurances , et si l'endettement de l'Etat est si élevé qu'il n'est plus en mesure d'emprunter sur les marchés pour indemniser totalement les petits déposants. L'existence de l'assurance ne signifie donc pas qu'ils soient à l'abri d'une mauvaise surprise si l'Etat est lui aussi en faillite.

Est-ce que cela pourrait arriver ? Oui, bien sûr. Cette fois-ci la mise à contribution des détenteurs de dette senior et des gros déposants est intervenue dans l'urgence, ce qui ne leur a pas laissé beaucoup de temps pour s'échapper – bien que les données indiquent que les banques chypriotes ont eu à faire face à d'importants retraits de capitaux juste avant la conclusion de l'accord. Mais maintenant qu'un précédent a été créé, et que Dijsselboem a surenchéri en laissant maladroitement entendre que cet accord pourrait servir de modèle pour de prochains « bail outs » (on l'a obligé à se taire, mais le mal était fait), qui va encore se risquer à déposer d'importantes liquidités dans les banques de la zone euro, sauf à des taux beaucoup plus élevés ? Et qui va se risquer à acheter de la dette senior, sinon avec une forte décote ? En faisant contribuer les gros déposants et les détenteurs de titres senior de cette manière – c'est à dire en violation des termes et conditions des contrats existant, et avec aussi peu de préavis – les dirigeants de la zone euro ont pris une décision qui va contribuer à réduire la capitalisation des banques, et à augmenter considérablement les coûts de cette recapitalisation. Avec pour résultat final de faire prendre de plus grands risques aux petits déposants – en particulier dans les pays où l'Etat est déjà hyper endetté et souffre d'une chute des recettes fiscales engendrée par la baisse du PNB.

Mais les conséquences ne s'arrêtent pas là. Dans les pays de la périphérie les taux d'intérêts facturés tant aux ménages qu'aux entreprises sont déjà beaucoup plus élevés que dans les pays du cœur de l'Europe, et le crédit y est plus rare. Cette situation ne pourra que s'aggraver dès lors que leurs banques se trouveront contraintes de relever leurs taux pour y retenir les gros dépôts et attirer des acheteurs de titres senior. Et cela alors que ces pays sont déjà en récession : chute des investissements et effondrement de l'activité. Si le resserrement du crédit s'aggrave du fait de la montée des taux demandés aux emprunteurs, on ira de mal en pis.

Tout compte fait, l'accord de Chypre n'est en définitive pas une aussi bonne affaire qu'il peut y paraître. Les petits déposants ont peut être été sauvés, mais ils en paieront le prix par la perte de leurs emplois et la baisse de leur niveau de vie. De toute façon, la catastrophe économique était programmée. Si les gros déposants et les détenteurs de dette senior prennent peur à cause de cet accord – comme cela semble plus que probable – les conséquences économiques en seront désastreuses.

Frances Coppola, traduit par Henri Lepage

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La version originale de l'article de Joseph T. Salerno a été publiée sur le site Mises.org en date du 28 mars 2013.

Quant aux paragraphes signés Frances Coppola, ils proviennent d'un texte publié sur le blog Coppola Comment en date du 4 avril 2013.