Le programme du New Deal n'a jamais eu l'importance qu'on lui prête, et la Grande Dépression ne s'est pas vraiment arrêtée juste après la mise en œuvre du New Deal. Aujourd'hui tout le monde sait que c'est seulement la seconde guerre mondiale qui y a mis fin. Durant la guerre, la consommation des ménages américains s'est effondrée et le célèbre multiplicateur keynésien semble avoir fonctionné, au moins dans les secteurs industriels travaillant pour la défense. Peut-être un jour admettrons-nous que lorsque toute une industrie dépend de la guerre pour fonctionner, il n'en résulte pas vraiment un effet de relance, au sens réel du terme. Il n'est pas difficile de réduire le chômage lorsqu'une grande partie de la population mâle en âge de travailler est contrainte de s'engager dans l'armée.

Lorsque la guerre s'est terminée, tous les keynésiens prédisaient que la réduction des dépenses de l'Etat et le retour en masse des hommes dans leurs foyers allaient provoquer un grand désastre économique et le retour d'une horrible dépression. Ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. Ils auraient du savoir que la relation entre dépense publique et croissance économique est bien plus complexe. Quoi qu'il en soit, personne n'a retenu la leçon de cette époque et les gens ont tout oublié. (Si vous désirez en savoir davantage sur cet épisode de l'histoire économique de l'après-guerre, voir mon autre article sur Cafe Hayek).

Comment l'opinion peut-elle s'obstiner à croire à quelque chose qui en réalité n'est pas vrai ? La réponse la plus simple consiste à penser que si un nombre suffisamment grand de gens considèrent que quelque chose est vrai, et que si parmi eux figurent un grand nombre de personnalités à qui on n'a pas de raison de ne pas faire confiance, alors la plupart des gens vont tout naturellement supposer qu'il s'agit d'une vérité qui n'a plus besoin d'être discutée.

Je prendrai comme exemple le récent article publié par le journaliste John Cassidy dans le magazine The New Yorker, sous le titre : « C'est officiel : l'austérité, ça ne marche pas » ( It’s Official: Austerity Economics Doesn’t Work. HT: JoshDoody). Sur Facebook, il a été recommandé par17000 « J'aime ». Il a également bénéficié d'un effet d'annonce sur plus de 2000 tweets. Le New Yorker est un excellent magazine. Je suis sûr que pour ces 19000 personnes, plus les quelques milliers d'autres qui ont effectivement été incités à consulter l'article, si quelque chose se trouve dans le New Yorker, c'est que c'est probablement vrai, surtout si cela va dans le sens de vos propres idées. Il y a de grandes chances pour que tous ces lecteurs rejoignent les rangs des millions d'autres qui sont convaincues que réduire les dépenses publiques alors que l'Etat accumulent les déficits est, par définition, une fort mauvaise idée.

Allons y voir de plus près, et étudions ce que l'on trouve dans cet article. En quoi cette affirmation a-t-elle un caractère « officiel » ? Qu'en est-il exactement de cet échec « officiellement » annoncé des programmes d'austérité ?

Voici comment cet article commence :

Avec toutes ces gesticulations théatrales qui occupent Washington, il se peut que vous ayez raté l'information économique et politique la plus importante de la semaine : la confirmation officielle de l'échec de la politique d'austérité de David Cameron au Royaume-Uni. Lors de son dernier rapport annuel lu devant la Chambre des Communes, mercredi dernier, George Osbone, le Chancelier de l'Echiquier, s'est trouvé contraint d'admettre que le gouvernement avait échoué à atteindre les objectifs qu'ils s'était donnés en Juin 2010, lorsqu'il décida de couper dans des proportions allant jusqu'à 30% les crédits budgétaires accordés à certains départements ministériels. A l'époque, Osborne avait expliqué que cette politique d'économies budgétaires permettrait de réduire le déficit budgétaire à zéro en l'espace de quatre ans, que cela permettrait à la Grande Bretagne de ramener sa dette public à un niveau enfin raisonnable, et donc de remettre en marche une croissance économique saine. Rien de tout cela ne s'est produit. Le déficit budgétaire de la Grande Bretagne reste toujours aussi élevé; ses habitants subissent les effets d'une double-récession, et beaucoup d'observateurs s'attendent désormais à ce que le pays perde prochainement son « triple A ».

Ce sont les seules informations chiffrées ou factuelles que l'on trouve dans ce texte. Il s'agit d'informations particulièrement limitées. En quoi le fait qu'au mois de juin 2010 Cameron ait décidé « de couper dans des proportions allant jusqu'à 30 % les crédits budgétaires accordés à certains départements ministériels » permet-il d'établir officiellement que la politique d'austérité ne marche pas ? Si vous coupez les crédits budgétaires accordés « à certains départements ministériels » et si, malgré cela, vous ne sortez pas de la récession, en quoi cela suffit-il à démontrer définitivement que l'austérité n'est pas une bonne recette pour l'économie ?

C'est comme le gars qui, chaque jour, boît trop de vin, de bière et de whisky mais qui néanmoins affirmerait qu'il n'est pas alcoolique parce qu'il aurait réduit jusqu'à 30 % sa consommation de certains vins. Ne chercheriez-vous pas d'abord à savoir quelle est sa consommation quotidienne totale d'alcool ? De même, si certains départements ministériels britanniques ont vu leurs crédits réduits de 30 %, lesquels ? Comment a évolué depuis 2010 le niveau global de la dépense publique ? N'est-ce pas ce que vous chercheriez à savoir ? L'auteur de l'article ne dit rien à ce sujet. Aussi étrange que cela puisse paraître, le texte ne contient aucune information sur le total de la dépense publique au Royaume-Uni. L'auteur n'en continue pas moins :

L'une des frustrations souvent ressentie par les économistes vient de la difficulté à procéder, comme dans les autres disciplines, à des expériences scientifiques qui permettraient de prouver sans l'ombre d'un doute la vérité de leurs affirmations. Mais ce n'est pas le cas ici. Gràce au refus entêté d'Osborne de changer de politique - « car cela mènerait au désastre », a-t-il expliqué au Parlement - ce qui se passe en Grand-Bretagne depuis 2010 ressemble beaucoup à une expérimentation grandeur nature de ce que sont les effets à attendre d'une politique d'austérité budgétaire. Pour les soixante millions d'habitants du Royaume-Uni, cela n'a pas été une expérience particulièrement agréable – je ne crois pas qu'il existe un seul Comité scientifique universitaire qui accepterait d'autoriser une expérimentation impliquant des conséquences humaines aussi brutales. D'un point de vue historique et scientifique, il s'agit d'une expérience de valeur inestimable.

John Cassidy poursuit :

Nombreux sont ceux qui – y compris moi-même – avons à plusieurs reprises, tout au long de cette expérience, mis en garde contre le fait que cette politique d'austérité menée par Osbone ne pouvait qu'échouer. Le moindre bon manuel d'économie vous dira que, toutes choses égales d'ailleurs, réduire la dépense publique entraîne une chute de la production globale, ce qui provoque une diminution des recettes fiscales et une augmentation des dépenses de transferts de l'Etat. Presque invariablement, le résultat final est une moindre croissance (voire une récession) et une aggravation du déficit budgétaire. Se fondant sur de vieux arguments utilisés par ses prédécesseurs des années trente pour s'opposer à Keynes, et qui reposent sur la croyance que la fin de la crise est liée au retour de la confiance chez les investisseurs et les chefs d'entreprises, Osborne insiste, et continue d'insister qu'il en va autrement, mais les faits démontrent clairement qu'il a tort.

Si les « bons » manuels d'économie enseignent aux étudiants que « réduire la dépense publique entraîne une chute de la production globale, ce qui provoque une diminution des recettes fiscaIes et une augmentation des dépenses de transferts de l'Etat », et si « le résultat final est une moindre croissance (voire une récession) et une aggravation du déficit budgétaire », alors j'en tire personnellement la conclusion que ce se sont les autres manuels que nous devrions utiliser ! Tout simplement parce qu'il n'existe aucune preuve évidente ni la moindre expérimentation naturelle qui permettent de tirer ces conclusions.

Après avoir écrit qu'il est important que les Américains tirent maintenant les leçons de ce que les Britanniques ont appris à leur corps défendant, John Cassidy termine :

Tout comme Bush (2008) et Obama (en 2009), le gouvernement travailliste de Gordon Brown avait procédé à une relance budgétaire dont l'effet avait été de réveiller l'économie. La croissance annuelle était remontée à 2,5 %. Mais dès que les effets des coupes budgétaires d'Osborne ont commencé à se faire sentir, les choses ont brutalement changé. La croissance est devenue négative au quatrième trimestre 2010, enclenchant une double récession qui, jusqu'à présent, aura duré deux ans. Si le PIB a connu une croissance positive au troisième trimestre de cette année, l'OBR (Office of Budget Responsability), un organisme indépendant mis en place par Osborne lui-même, annonce qu'il anticipe une nouvelle baisse pour le quatrième trimestre. Pour 2013, la prévision de l'OBR est une croissance de seulement 1,3 %. Avec pour conséquence que le taux de chômage devrait passer de 8 à 8,2% l'an prochain. Qu'il existe un lien entre la politique d'austérité et le retour de la récession est désormais un fait indéniablement établi.

Mais le journaliste ne donne aucune précision sur ces fameuses coupes budgétaires censées avoir "indéniablement" provoqué la récession, sinon le fait que « certains » départements ministériels ont subi des coupes budgétaires « allant jusqu'à 30 % ». Alors regardons ce qui s'est réellement passé.

Je ne suis pas un expert en statistiques britanniques, aussi ne citerais-je que les deux sources que je connais, l'Office britannique de statistiques (ONS) et Eurostat. (S'il existe d'autres sources réputées meilleures ou plus précises, qu'on me les indique). Et je donnerai les chiffres en nominal et en réel. Je préfèrerais m'en tenir aux valeurs réelles mais on me dit que, pour les keynésiens, ce qui importe vraiment pour mesurer les effets de relance, c'est la dépense nominale. Alors je vous donne les deux. Le résultat de la recherche menée par mon assistant Carson Bruno apparaît dans les trois graphiques qui suivent. Regardons les ensemble, et dites moi ce que vous pensez de ces affreuses coupes budgétaires décidées par Osbone en 2010 en se jouant de la vie de millions de Britanniques.

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Les lignes rouges donnent le profil d'évolution de l'ensemble de la dépense publique au Royaume-uni. Qu'il s'agisse d'Eurostat ou des statistiques de l'ONS, les graphiques ne révèlent aucune diminution de la dépense globale en valeur nominale. En nominal, il n'y a donc aucune austérité.

Pour ce qui concerne les chiffres en valeur réelle, les données d'Eurostat font apparaître une légère baisse en 2010. Une baisse de moins de … 1 %. Je répète : moins de 1 %!Voilà la vérité sur l'austérité qui, selon le journaliste du New Yorker, aurait quasi instantanément précipité le Royaume-Uni dans une double récession, et dont l'expérience donnerait à notre vision de l'austérité son caractère « officiel ». Selon Eurostat, en 2011, la dépense réelle aurait baissé de 4,1 %. Regardez les graphiques et tirez-en vous-même les conclusions.

Ceci dit, l'évolution de la dépense publique n'est pas la seule chose qui compte et qui ferait changer le monde. Ainsi que Jeffreys Sachs l'écrit dans le Financial Times :

Le ralentissement de l'économie britannique s'explique beaucoup plus par les effets de la crise de l'euro, le déclin de l'exploitation pétrolière en Mer du nord et l'inévitable contraction des activités bancaires et financière, que par les variations annuelles de l'équilibre budgétaire

John Cassidy enseigne à ses lecteurs quelque chose qui, selon toute vraisemblance, n'est pas vrai. Il n'y a jamais eu en Grande Bretagne de véritable austérité, au plus une très légère. Il est faux de considérer que ce qui se passe aujourd'hui en Grande-Bretagne nous donnerait l'image de ce que seraient les résultats d'une expérimentation grandeur nature des méfaits d'une politique d'austérité budgétaire.

Russ Roberts

Traduction Henri Lepage.''

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''La version originale de ce texte de Russ Roberts est parue en date du 20 décembre 2012 sur le site Café Hayek (qu'il anime en association avec Donald Boudreaux) sous le titre "What Everyone Knows About Austerity". Quatre jours plus tard, la veille de Noël, il y ajoutait le complément suivant, publié sous le titre "More Fact-Free Claims About Austerity".

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En Complément

Dans mon premier papier, je raconte pourquoi, selon John Cassidy, un journaliste du New Yorker, l 'évolution de la situation économique anglaise depuis trois ans apporterait la preuve définitive de l'échec inévitable des politiques d'austérité budgéraire. Sa thèse est fondée sur l'affirmation que, depuis le mois de juin 2010, le gouvernement britannique a entrepris « de faire subir à certains départements ministériels des coupes budgétaires allant jusqu'à 30 % ». C'est le seul élément factuel cité dans l'article. Rien, aucun chiffre sur l'évolution de la dépense publique globale. Partant de là, le journaliste prétend que l'économie britannique offrirait l'image d'un laboratoire grandeur nature qui aurait démontré de manière définitive que les politique d'austérité ne peuvent que déboucher sur des échecs.

Dans ce texte j'ai utilisé les données de l'Office nationale britannique de statistiques (ONS) ainsi que d'Eurostat. Selon les chiffres d'origine britannique, on observe une augmentation des dépenses publiques tant en réel qu'en nominal pour les deux années 2010 et 2011. D'après les données d'Eurostat, la dépense en nominal a bien augmenté, mais, évaluée en valeur réelle, elle aurait diminué de moins de 1 % en 2010, et de l'ordre de 4,1% en 2011. Même si on considère les données d'Eurostat comme étant les plus fiables, on ne peut pas dire qu'il s'agisse de coupes véritablement "sauvages", comme on voudrait nous le faire croire.

A son tour, un autre journaliste, Adam Davidson vient d'écrire une histoire similaire, publiée dans le New York Times Sunday Magazine. Voici ce qu'il écrit :

Au printemps 2010, les électeurs britanniques ont changé de direction. Ils ont élu David Cameron qui a promis de faire repartir l'économie en procédant à de sévères coupes budgétaires, impliquant une réduction significative des effectifs du secteur public. Selon le nouveau Premier ministre, la seule chance de remettre l'économie sur la voie d'une croissance durable passait par l'acceptation d'une douloureuse période d'austérité budgétaire. Il faut, disait-il, réduire le périmètre de l'Etat et couper dans ses dépenses les plus improductives, ce qui permettra au Budget de revenir à l'équilibre en 2015, le secteur privé pouvant alors pleinement jouer son rôle de locomotive de la reprise économique.

Nous sommes aujourd'hui en présence d'une sorte de cas type qui permet enfin d'effectuer une percée décisive dans le vieux débat économique qui oppose les partisans d'une politique d'austérité à ceux qui préconisent le retour à des politiques de relance plus actives.

Au cours des dernières années, les Etats-Unis ont connu une forte récession suivie d'une reprise économique régulière mais horriblement lente. Le taux de chômage qui était passé de 4,4 % à la mi-2007 à 10 % à la fin de 2009, se maintient désormais autour de 7,7 %. Le rythme de croissance actuel est terriblement décevant, mais il suffit à convaincre la plupart des économistes américains que la reprise est en route.

Il en va différemment au Royaume-Uni. L'économie britannique n'arrive pas à sortir de son trou. De l'automne 2007 à l'été 2009 le chômage à bondi de 5,2 à 7,9 %. Au cours des trois années et demi qui ont suivi il s'est maintenu autour de ces 7,9 % malgré l'effet de relance qu'auraient du provoquer la préparation des Jeux Olympique. Le niveau général d'activité, tel que mesuré par le PIB en termes réels, reste encore au dessous de ce qu'il était il y a cinq ans. Replacé dans une perspective historique, il est à peine croyable qu'une des grandes économies mondiales soit aujourd'hui plus pauvre que ce qu'elle était à l'époque.(Par comparaison, le PIB américain a augmenté de plus de 500 milliards de dollars par rapport au chiffre de 2007). Pourtant les partisans de l'austérité continuent de prétendre, comme le fait Cameron, que si l'économie reste si déprimée c'est à cause de l'effet d'éviction que les dépenses de l'Etat exercent au détriment des investissements du secteur privé. Cette situation, disent-ils, est preuve de ce que le passage par une phase d'austérité est encore plus essentielle que ce que l'on pensait au début. Lorsqu'on aura remboursé nos dettes et que la zone euro aura trouvé une solution à ses problèmes politiques, alors on verra l'économie britannique rebondir très rapidement. Telle est leur manière de penser.

Curieusement, tout comme dans le texte de John Cassidy, on ne trouve dans cet article aucune donnée concernant l'évolution réelle de la dépense publique depuis l'arrivée au pouvoir de David Cameron. Oui, bien sûr, il s'est engagé à faire de profondes coupes dans les dépenses de l'Etat britannique. Mais, visiblement, en 2010 il n'a pas été en mesure de faire ce qu'il avait annoncé, pas davantage en 2011 avec une réduction des dépenses qui n'a guère dépassé les 4 %.

Voici donc les questions que les médias feraient bien de se poser  :

- Quelle a été l'évolution des dépenses publiques britanniques depuis l'arrivée au pouvoir de Cameron ? Quels chiffres décrivent le mieux la réalité : ceux d'Eurostat ou de l'Office britannique de statistiques (ONS) ?

- Il ne faut pas confondre cause et corrélation – bien d'autres choses ont affecté l'économie britannique au cours de ces deux années 2010 et 2011. On peut pas imputer les difficultés économiques de cette période aux seules variation des soldes budgétaires de l'Etat.

- Pourquoi les journalistes qui écrivent sur ce sujet ne font-ils pas l'effort de nous donner davantage de chiffres décrivant ce qui s'est réellement passé depuis, plutôt que de se focaliser sur les seules promesses des hommes politiques ?

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Russ Roberts est professeur à l'Université George Mason. Il est également chercheur associé au Mercatus Center et à la Hoover Institution (Stanford University). Vous pouvez le retrouver chaque semaine sur Econtalk, le podcast du Liberty Fund, où il anime une grande interview avec un auteur libéral.