Comment ne pas saluer ces temps contemporains où lorsque souffrent des peuples, des minorités, des individus, le devoir moral de voler à leur secours ne conduit plus nécessairement à s’exclamer : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » Faudrait-il dénoncer une « croisade », un « impérialisme », un conflit de civilisation ?

De la Syrie à l’Égypte, est-il donc si difficile de voir partout des frères en humanité qui ont le droit naturel d’être libres ? Si ces populations dans les fers peuvent être sauvées, qui m’expliquera pourquoi elles ne devraient pas l’être ? Sunnites et chiites, juifs et chrétiens, noirs ou blancs, femmes et hommes, si l’humanité nous habite tous, par quel étrange sophisme seuls quelques-uns devraient-ils être secourus ?

Naguère, les fourberies des tyrans laissaient indifférents, pourvu de n’être pas soi-même menacés, quand bien même femmes et enfants étaient chez nos voisins massacrés. Aujourd’hui, le sentiment d’humanité grandit chaque jour davantage et les devoirs de protéger la nature humaine avec lui.

Certes, l’horreur est toujours là, appuyée sur l’intérêt, épaulée par l’indifférence. Les archaïques, façon gauche révolutionnaire, s’accommodent encore du pire au nom de leur détestation des pays libres. Reconnaît-elle l’un des siens dans cette dictature qui a instauré un socialisme d’État, en 1969, et appelé la Libye, « Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste » ? Il serait temps pour les socialistes français, à cet égard, de retrouver le chemin humaniste des Léon Blum et Guy Mollet.

La France n’a pas les moyens de monter dans cette galère et doit laisser la Ligue arabe agir, prétend Marine Le Pen. Étrange vision de la grandeur de la France pour une candidate à la présidence de la République. Chacun chez soi, l’horreur pour certains ?

Telle ne fut jamais la vision de la France. Depuis Clovis, ce peuple a développé une conception civique et non ethnique de la nation, abolissant même l’esclavage sous l’influence d’une Église chrétienne qui prône l’universel aimer et non l’égoïsme universel. En été 1789, la France a donné au monde, fut-ce sous une forme maladroite, une espérance universelle par les droits de l’homme. Et elle est grande, quand elle conjugue l’universalisme humaniste chrétien à tous les temps, ceux de l’islam, du bouddhisme, de l’hindouisme, des Arabes ou des Berbères, au temps de vie de ceux qui peuplent la terre.

Deuxième zone économique exclusive du monde avec onze millions de kilomètres carrés, seule nation présente sur les cinq continents, troisième puissance militaire nucléaire mondiale, membre du Conseil de sécurité, premier contributeur militaire de l’Union européenne… la France n’est pas l’île de Nauru.

Reprochera-t-on à Nicolas Sarkozy d’avoir pris la tête de la coalition ? Paris devait-il attendre Washington ? S’en tenir à la pusillanimité d’un Barack Obama, adepte du vrai bling-bling électoral à un milliard de dollars, qui mesure le prix humain à la balance commerciale avec la Chine ? Difficile de ne pas reconnaître le courage de Nicolas Sarkozy, admiré par le peuple libyen. L’accuser de vouloir limiter le rôle de l’Otan, d’intégrer les forces alliées arabes dans la direction des opérations politiques ?

Va-t-on reproduire les erreurs de l’après Seconde Guerre mondiale où la France avait en Libye la responsabilité du Fezzan quand Tripolitaine et Cyrénaïque étaient attribuées au Royaume-Uni ? Entre tentation colonialiste et nationalisme exacerbé, la Libye avait été jetée en pâture à la révolution. Veut-on voir demain une « solution à l’iranienne » ? Comment gagner la paix sans rassembler autour de la libération le monde arabo-berbère, sans le tenir pour partenaire de la démocratisation ?

Comment aller au-delà de la guerre juste vers une paix d’humanité durable ? Écoutons l’appel de Benoît XVI à penser la sécurité de tous les citoyens, aujourd’hui et demain. Il faut aller audelà du juste, vers le pardon, en sortant de la vengeance, de la défiance, de l’épuration qui firent le lit des forces obscures à Bagdad.

D’où l’exigence légitime de Nicolas Sarkozy de s’intéresser aux forces du renouveau en Libye reçues à l’Élysée. D’où l’effort pour préparer ce gouvernement à accepter la pluralité tribale. Compassion, pardon, don, à l’exception d’une poignée de criminels de guerre, tel est le chemin ouvert depuis 1995 en Bosnie, au Kosovo, au TimorOriental. La déclaration des chefs d’État et de gouvernement de l’Otan sur la sécurité le 4 avril 2009 l’indique : repenser la stratégie pour préparer l’après-conflit, tel est le chemin de la paix. Le facteur humanité devient l’acteur central des relations internationales.

Allons ne boudons pas notre plaisir français de porter haut l’exigence de la puissance d’humanité : ayons le courage de parier sur l’humanité de l’humain. Si vis pacem, para pacem. Trait_html_691a601b.jpg

L'original de cet article a été publié dans les colonnes 'opinions' du Figaro, en date du 11 mars 2011. Yves Roucaute est membre du Conseil scientifique de l'Institut Turgot. Il vient de publier un nouvel ouvrage : « La Puissance d’humanité. Du néolithique aux temps contemporains ou le génie du christianisme»,aux éditions F.-X. de Guibert (2011).