Au cours d'une récente réunion (privée) organisée par l'Institut Turgot, il a été suggéré que, face aux périls économiques et financiers qui menacent, les libéraux mettent une sourdine aux divergences qui les séparent au sujet de l'euro. Certains participants ont souligné :

(a) d'une part, qu'une remise en cause de l’euro, compte tenu des investissements effectués par les banques et compagnies d’assurance françaises qui se sont gorgées d’obligations d’Etats de la zone (principalement grecques je suppose), pourrait faire sauter ces institutions, provoquant une catastrophe financière; et donc qu'il faut écarter toute référence à la question de l'euro pour l’instant.

(b) d'autre part, que ce qui est prioritaire est la crise qui s’annonce prochaine de la dette publique française, et que pour l’endiguer il faut « redéfinir le rôle de l’Etat ».

Je peux comprendre le premier point, qui semble de bon sens. Mais il faut reconnaître qu’il s’agit d’une politique antilibérale consistant à consolider les rentes spéculatives des institutions financières. Celles-ci ont réalisé des profits considérables en investissant - à tort - dans des instruments risqués (parce qu’en euros) et en tirant avantage du refinancement à faible coût par la BCE.

Le coût de cette politique est important, et il est supporté par l’ensemble des salariés français que l’on prive des bénéfices, en termes de reprise de la croissance, qu’une sortie de l’euro permettrait.

Le minimum pour un libéral est alors de demander quelques sacrifices compensatoires aux banques et aux assurances : constitution de fonds de réserve, peut-être en passant les dividendes pour une durée indéterminée, ou par d’autres dispositions à préciser. Il s’agit d’amortir les pertes prévisibles sur les dettes d’Etat en euros, en cas de sortie ou de dépréciation, et du même coup de rendre possible cette dernière ; versement également dans ces fonds d’une majeure partie des rémunérations actuelles de dirigeants imprévoyants ou spéculateurs. Si les banques et assurances sont en situation de « sauter », du fait des évolutions de marché, et si l’Etat leur sauve la mise au prix du sacrifice du niveau de vie des Français, en renonçant à rétablir un marché de la monnaie, il faut que les actionnaires et les dirigeants en subissent également les conséquences.

Le minimum libéral (et social) consiste surtout, pour le gouvernement, à prendre publiquement et résolument parti en faveur d’un euro faible, l’une des deux seules mesures capables de relancer l’économie, l’autre étant la réduction significative de l’impôt sur le travail (et non pas de l’impôt sur le capital). Faute d’une sortie de l’euro, sa dépréciation donnerait néanmoins une bouffée d’oxygène aux entreprises françaises implantées sur le territoire par stimulation des exportations et modération des importations.

C’est ce que l’on a vu dans les années 1999-2002, et plus récemment lorsque l’euro s’est déprécié face au dollar (et donc au yuan). La justification d’une telle orientation est que l’euro est actuellement surévalué du fait d’une politique indument conservatrice de la BCE. Le conservatisme (ici monétaire) s’oppose au libéralisme qui recherche les équilibres de marché plutôt que des prix administrés générateurs de rentes (l’euro fort).

Pour ce qui est du point (b) il faut bien voir que la « crise » consisterait en une dégradation de la notation de l’Etat emprunteur par les agences de rating. Les banques et le Trésor devront payer plus cher pour emprunter. Est-ce une catastrophe ? Cela pourrait modérer l’appétit d’emprunt de ces institutions, qui alimente la prise de risque des unes et les dépenses des autres.

Quant à la solution préconisée, « redéfinir le rôle de l’Etat », cela veut dire, je suppose, réduire ses dépenses ? Mais la réduction des dépenses de l’Etat n’améliore pas nécessairement le ratio dette/Pib en période de récession, lorsque la demande globale est faible, dans la mesure où elle réduit aussi cette dernière, et donc le Pib (voir le cas de la Grèce). Elle s’avère alors autodestructrice, incapable de réduire le ratio d’endettement parce que le dénominateur se contracte à mesure que l’on réduit le numérateur.

Soutenir que la réduction des dépenses publiques ne correspond à aucune réduction du Pib « réel » parce qu’elles servent à payer des fonctionnaires, suppose que la production de ces derniers est systématiquement nulle, ce qui me semble excessif. De toutes façons le problème n’est pas là : dans une situation de faiblesse de la demande globale par réduction des dépenses privées, les dépenses de l’Etat, même faiblement productives, servent à soutenir la demande de services privés, donc a priori productifs. C’est une question classique de macroéconomie.

Une solution libérale – et efficace -- consiste, dans une telle conjoncture, à mettre la priorité sur une réduction des impôts (libérale) qui stimule l’activité (efficace. Elle diminuera le ratio d’endettement par augmentation du dénominateur (le Pib). Dans un premier temps il faut cibler avant tout cette réduction de l’impôt plutôt que la réduction des déficits budgétaires, si, du moins, l’on veut revenir à une économie de croissance (1). Et l’impôt dont l’allègement est le plus efficace en termes de croissance est l’impôt assis sur le travail, c’est-à-dire essentiellement les cotisations sociales qui sont la composante la plus fortement croissante des prélèvements obligatoires depuis plusieurs décennies. Et comme seule une économie en croissance peut réduire durablement le niveau excessif du ratio d’endettement, au dogme conservateur de l’équilibre budgétaire immédiat (déflationniste en période de récession), il faut substituer l’impératif libéral de réduction de l’impôt.

Pourquoi cette insistance concernant la réduction nécessaire de l’impôt sur le travail ? Parce que c’est là que se trouve la source principale de l’accroissement du poids de « l’Etat » (lire plutôt « du secteur public au sens large ») dans l’économie depuis plusieurs décennies comme il vient d’être dit. Mais aussi parce que l’écart négatif, à nouveau croissant, du niveau de vie en France et en Europe par rapport aux Etats-Unis depuis trente ans, vient de la diminution du volume de travail dans nos économies, alors que la productivité y est aussi élevée qu’outre-Atlantique (voir mon article « Comment gagner plus » dans la revue Commentaire).

Je résume : si l’on veut définir une politique libérale il faut

(a) clairement annoncer et promouvoir activement la priorité macroéconomique d’un euro faible;

(b) faire participer les actionnaires et dirigeants des institutions financières à la correction de leurs propres erreurs comme prix de l’aide (antilibérale) de l’Etat et du sacrifice économique de l’ensemble des Français en leur faveur; et

(c) donner une priorité absolue à la réduction des dépenses publiques et simultanément de l’impôt sur le travail dans le secteur de la santé.

Les coupes dans les dépenses (publiques) ne sont acceptables que si les bénéfices en sont rendus en même temps aux Français sous forme d’augmentation des salaires directs, tout en maintenant intégralement les subventions santé du système actuel dont bénéficient les salariés les moins aisés (voir le dispositif qui permet d’obtenir ce résultat en apparence paradoxal dans l’article « Comment gagner plus »).

Tout le reste de l’arsenal des réformes et réformettes libérales est sans effet majeur sur la croissance du Pib, y compris la « flexibilité » chère à M. Trichet (2), ainsi que les tentatives (inabouties jusqu’à présent) d’abrogation des diverses rentes (y compris les taxis !) (3).

Certes l’économie française est souvent oligopolistique et cartellisée, encombrée de réglementations diverses, mais cela ne l’a pas empêché de croître fortement par exemple entre 1999 et 2002 lorsque l’euro s’est fortement déprécié. Les mécanismes macroéconomiques jouent, même dans une économie oligopolistique.

Toutes participent en réalité de la protection de l’essentiel des rentes, en détournant l’attention du public, ce que Rueff et Armand avaient déjà constaté en 1958 :

« nous étions partis pour chasser l’éléphant, mais on ne nous a autorisés qu’à tirer le lapin » (4).

Je doute que ces propositions – essentielles selon moi -- aient une chance quelconque d’être retenues. Mais pour ma part je ne suis pas disposé à soutenir l'idée pseudo libérale d’une politique conservatrice qui déconsidèrerait une fois de plus les idées libérales authentiques et aboutirait à un échec de la reprise, ne faisant que différer pour peu de temps la survenance d’une crise plus profonde.

NOTES :

(1) Tout déficit budgétaire n’est pas nécessairement mauvais. Cela dépend de la conjoncture d’une part et de son ampleur de l’autre.

(2) La seule réforme de « flexibilité » qui me paraisse de nature à exercer un effet sur l’activité c’est celle du marché du travail, mais parce que ses partisans appellent « flexibilité » ce qui est en réalité une simple police des salaires, destinée à faire baisser les coûts des entreprises et stimuler les profits mécaniquement, par transfert de revenus des salariés aux actionnaires. C’est une solution conservatrice, patronale, à l’Allemande, à laquelle je suis totalement opposé parce qu’elle pénalise les salariés qui sont déjà laminés par les cotisations sociales (qui affectent aussi les entreprises parce qu’elles enchérissent le coût total du travail tout en réduisant sa rémunération nette !), et parce que, de plus, toute réduction des salaires va encore réduire la quantité de travail dans un pays qui travaille insuffisamment pour être en mesure d’augmenter rapidement le niveau de vie (le Pib).

(3)Tentatives vouées à l’échec comme je peux l’expliquer plus en détail si nécessaire.

(4)Allègre ne dit pas autre chose lorsqu’il dénonce le « mammouth ».