Le 30 juin 2011 : "Sortir de l'euro : le bon scénario", séminaire avec Jean-Jacques Rosa
Par Institut Turgot le samedi 6 août 2011, 23:44 - Réunions - Lien permanent
Les évènements financiers des derniers jours donnent un relief particulier aux propos tenus par le Professeur Jean-Jacques Rosa lors du séminaire organisé autour de lui le 30 juin dernier, dont voici l'enregistrement vidéo.
Cette réunion avait été organisée à l'occasion de la sortie de son dernier livre : "l'euro : comment s'en débarrasser " (publié chez Grasset). Le résumé qui suit a été reconstitué à partir des notes prises par Henri Lepage pendant la réunion.
COMPTE-RENDU
Pour Jean-Jacques Rosa la création de l'euro représente la décision de politique économique la plus grave depuis les années trente.
Les attitudes vis à vis de l'euro évoluent rapidement. Il n'en reste pas moins que se pose la question : pourquoi l'ont-"ils" fait ? Pourquoi un tel consensus autour de l'acharnement à maintenir l'euro ?
L'intervention de Jean-Jacques Rosa était construite autour de trois thèmes : 1) c'était déraisonnable; 2) on nous dit qu'on ne peut plus toucher à l'euro car il est l'expression d'une volonté "politique" - qu'est-ce que "politique" veut dire ? 3) est-il possible de "sortir de l'euro" sans provoquer un naufrage complet ? son existence est-elle vraiment irréversible ?
La décision de créer l'euro a été une erreur. Pourquoi était-il déraisonnable d'instituer une monnaie unique ? La réponse est bien connue : parce que l'Union européenne ne constitue pas une zone monétaire "optimale" - au sens que Robert Mundell a donné à ce terme. La vérité de ce concept théorique est aujourd'hui parfaitement démontrée par les faits.
On nous a expliqué que si, au départ, la zone n'était pas vraiment "optimale", l'existence de l'euro devait néanmoins engendrer une dynamique qui allait contribuer à la rendre plus optimale. Ce n'est pas ce qui s'est passé, tout au contraire. Au lieu d'avoir convergence, nous avons assisté à un processus de "divergence". Au lieu de favoriser l'essaimage des activités industrielles sur tout le territoire de l'Union, et de contribuer ainsi à une certaine homogénéisation des structures d'activités, c'est l'inverse qui s'est passé : le centre industrialisé a encore plus renforcé sa dominance industrielle au détriment des pays de la périphérie. Cette spécialisation à rebours a eu pour conséquence d'aggraver les divergences de conjonctures nationales en réponse aux chocs économiques, ce qui est exactement l'inverse de ce qui était attendu. Par ailleurs, l'euro devait apporter plus de croissance. Or depuis qu'il existe, la croissance est en moyenne plus faible qu'auparavant. Enfin on constate que la croissance était plus rapide lorsque l'euro était faible; ce qui contredit les théories qui vantent les avantages d'un euro fort.
Un choix "politique"
Lorsqu'on nous dit que si l'on a fait l'euro, c'est d'abord et avant tout pour répondre à des raisons "politiques" plus importantes que toute autre, qu'est-ce que cela veut dire ?
Le terme 'politique' est en fait un alibi généralement utilisé pour justifier un accroissement des activités de transferts, sachant que la préoccupation permanente des détenteurs du pouvoir politique est de rechercher la combinaison de clientèles électorales qui leur permet de le conserver.
L'euro n'échappe pas à cette loi. Quels sont les groupes politiques, sociaux ou économiques qui ont le plus à gagner à ce que l'on considère l'euro comme un choix irréversible ? et à veiller farouchement à ce que l'on ne revienne jamais dessus ? Il s'agit principalement d'une coalition qui regroupe, en gros, les pro-fédéralistes européens, le grand patronat, la classe politique et les hauts fonctionnaires.
Prenons la classe politique et les hauts fonctionnaires. L'instauration de la monnaie unique, la disparition des taux de change et le transfert de la politique monétaire au niveau européen servent leurs intérêts - et donc leur pouvoir - en renforçant le rôle national de la politique budgétaire. Par ailleurs, l'euro leur facilite le travail en fonctionnant comme une formidable machine à s'endetter. Prenons l'exemple de l'Espagne. En maintenant son taux d'intérêt à 2% pour l'ensemble des pays de la zone euro alors que l'inflation locale galopait à 6 % l'an dans la péninsule ibérique, la BCE a fait aux emprunteurs espagnols - à commencer par le trésor public - un formidable cadeau de 4 %. Résultat : d'un côté un gigantesque boom de l'immobilier espagnol et des activités qui l'accompagnent, mais aussi une irrémédiable destruction de la compétitivité industrielle du pays minée par la divergence croissante des coûts, et toujours plus d'excellentes raisons pour continuer à s'endetter à bon compte toujours davantage.
Un tel engrenage crée une situation sans issue. Mais une situation qui n'est pas sans avantage pour les grands emprunteurs structurels que sont l'Etat, les grandes entreprises, ou encore les grandes banques.
Attardons-nous un instant sur le cas des banques. Il y a une vingtaine d'années les progrès de la science financière et l'arrivée de nouveaux intermédiaires ont fait s'effondrer leur rentabilité. Pour y faire face les banques ont du réinventer leur métier. Elles sont devenues des emprunteurs massifs exploitant à plein les effets de levier sur un marché de plus en plus international. De ce fait elles ont beaucoup gagné au passage à l'euro, parce que cela leur a permis de bénéficier de taux bas, mais aussi à cause de la disparition de tout risque de change. L'élargissement et l'accélération de la mise en place du programme de marché unique constituaient une menace pour les cartels qui, traditionnellement, dominaient l'activité bancaire en Europe. Paradoxalement l'avènement de l'euro les a soulagés. Avec une seule monnaie et sans variations de change entre les pays-membres il est en effet plus facile de surveiller les pratiques de prix des concurrents. Autrement dit, l'euro a non seulement permis aux banques de s'endetter massivement à bon compte, mais également de reconstituer leurs cartels. On comprend qu'elles y soient farouchement attachées, ce qui rend toute sortie de l'euro très difficile.
Le bon scénario
Tout ce qui est actuellement fait pour sauver l'euro ne sert à rien car le véritable problème est celui de la compétitivité sous-jacente des économies du sud vis à vis des autres pays. Pour régler ce problème il faudrait que ces pays acceptent de subir une formidable déflation pendant au moins une dizaine d'années. Mais une telle solution n'en est pas une car, compte tenu des nombreuses rigidités qui privent ces économies de toute flexibilité, cela conduirait inévitablement leurs dirigeants à devoir accepter de payer le prix d'une dépression longue et profonde. Ce qui est impossible à envisager, et fait donc qu'on est dans une impasse totale tant qu'on se refuse avec obstination d'envisager qu'un pays puisse sortir de la zone euro.
Compte tenu de cette équation, de telles sorties sont désormais inévitables. Toute la question est de faire en sorte que cela se passe dans les meilleurs conditions possibles. sans entraîner un effondrement général en Europe. Est-ce possible ?
La difficulté vient de la part d'endettement qui a été contractée vis à vis de prêteurs étrangers. Si le retour à une monnaie nationale s'accompagne d'une très forte dévaluation, et si le pays accepte de rembourser au pair sa dette extérieure en euros, rien n'est résolu car même si sa compétitivité prix est rétablie il se retrouve avec une dette encore plus lourde. Mais s'il décide unilatéralement de ne rembourser ses créanciers qu'en monnaie dévaluée c'est encore pire car on met alors la main dans un engrenage qui, en quelques années, par un phénomène de domino, de sanctions en mesures de rétorsion, risque de nous faire revenir à un véritable état de chaos généralisé en Europe.
Pour éviter ce scénario du pire, la solution, suggère Jean-Jacques Rosa, consiste à procéder d'emblée à une très forte dévaluation de l'euro, avant d'en sortir. Si l'on commence par dévaluer l'euro, il n'y a plus de problème car le retour à une monnaie nationale n'a plus besoin d'être accompagné d'une très forte dévaluation pour rétablir sa compétitivité nationale vis à vis du reste de l'Europe.
Une telle dévaluation de l'euro est-elle concevable ? Pourquoi pas. Après tout, dès le lendemain de sa création, l'euro est tombé à moins de 80 cents pour un dollar. Une telle perspective n'a donc rien d'extravagante.
Que va-t-il se passer ? Quel cours les évènements vont-ils prendre ? C'est quasiment impossible à dire. La seule chose que l'on puisse affirmer est que chacun va autant que possible essayer de tirer son épingle du jeu en fonction de ses intérêts nationaux. Ce sont désormais les stratégies nationales qui vont primer, plutôt que les stratégies coopératives. Ainsi est-il désormais certain que la Grèce sortira.
Quant aux dirigeants politiques allemands et français, conclue Jean-Jacques Rosa, s'ils s'acharnent actuellement autant à vouloir sauver à tout prix l'euro et à dissuader la Grèce d'en sortir, c'est d'abord et avant tout à cause des prochaines échéances électorales, mais aussi parce qu'ils craignent par dessus tout le précédent que constituerait une opération grecque qui réussirait (à l'image de ce qui s'est passé en Argentine il y a quelques années) et qui constituerait un exemple de stratégie pour les autres pays du sud.

Vous pouvez également écouter ou télécharger l'enregistrement audio de la conférence et de la discussion qui a suivi:
Commentaires
"Prenons la classe politique et les hauts fonctionnaires. L'instauration de la monnaie unique, la disparition des taux de change et le transfert de la politique monétaire au niveau européen servent leurs intérêts"
on se demande alors pourquoi les politiques nationalistes veulent sortir de l'euro?n'est ce pas justement pour pouvoir dévaluer cad ruiner les créanciers de la dette publique et pouvoir continuer à dépenser?
"Pour éviter ce scénario du pire, la solution, suggère Jean-Jacques Rosa, consiste à procéder d'emblée à une très forte dévaluation de l'euro, avant d'en sortir. Si l'on commence par dévaluer l'euro, il n'y a plus de problème car le retour à une monnaie nationale n'a plus besoin d'être accompagné d'une très forte dévaluation pour rétablir sa compétitivité nationale vis à vis du reste de l'Europe"
cela me parait illusoire pour ne pas dire autre chose/ la monnaie Euro fluctue ,rien n'empêche qu'elle vaille moins que les taux actuels :comme le rappelle l'auteur il a valu 80 centimes....
seulement voila il y a encore plus mal en point que l'euro ,le Dollar , ce n'est pas la dégradation de la note américaine qui va arranger la situation
A supposer même que l'euro soit dévalué par décision politique ( faudra trouver une majorité) le lendemain même ,penser que la nelle drachme aura moins de chemin à parcourir que le nouveau DM me parait totalement farfelu
conclusion mrRosa n'a pas de solution à proposer (probablement parce qu'il n' ya pas de bonne solution et quand le vinaigre est tiré faut quand même le boire)
C'est un choix "politique", vous dit-on! Expression qui appelle à un parallèle immédiat avec l'expression : "choix stratégique" pour une entreprise.
Le sens est à peu près le même : le mot est employé pour dire qu'on n'a pas le droit d'exprimer des doutes, voire de contester la décision, que ça va coûter une fortune pour un résultat décevant... mais : c'est "politique", ou : "c'est stratégique"!
alors, silence dans les rangs. En bon français : quelqu'un se prépare à faire une grosse c...ie, mais ne veut pas l'avouer, ni se déjuger, ni revenir en arrière ensuite, donc.. on ira au bout de l'imbécilité.
Votre conclusion est alors terrifiante, quoique lucide : on continue comme si de rien n'était... à cause des échéances politiques! moralité : 2012, l'année de tous les dangers, puisque dès la date fatidique passée, le grand ménage pourra commencer.
Bon courage quand même pour expliquer aux allemands qu'il faudrait dévaluer l'euro... ;)
Merci et bravo pour cette analyse qui n'évite pas les questions gênantes.
Cordialement,
Alex
Je pense que nous payons aujourd'hui le prix fort de politiques économiques dangereuses et incompétente, toutes censées nous sortir pourtant de la crise de 2008; crise due à un excès de crédit et de liquidités en circulation sur les marchés financiers qui ont miné la croissance. Or, y remédier en inondant encore plus ces marchés de liquidités, situation qui nous avait conduit fatalement à la première catastrophe; le remède a été pire que le mal, agissant à l’inverse, les acteurs économiques n’ont fait qu’aggraver cette crise et l'on risque à terme une seconde catastrophe plus grave, une crise majeure qui nous conduise à l’effondrement non seulement du système monétaire mais tout simplement de la monnaie, désolé.
@konebien
"quand le vinaigre est tiré il faut quand même le boire".
Je suis tout à fait d'accord avec votre conclusion. Comme le dit Rosa, c'est une situation sans issue. Mais quand il n'y a pas d'issue, il n'y a pas de solution du tout.
Rosa parait sincèrement convaincu qu'il suffirait de quelques déclarations bien senties de quelques autorités et personnalités européennes, laissant ouvertement entendre qu'il ne serait plus question de soutenir ou de renflouer quiconque, ni de retenir qui voudrait sortir de l'euro, ou encore qu'il n'est plus question de se battre pour "sauver l'euro", pour que la valeur de celui-ci plonge sur les marchés. C'est le sens de son rappel lorsqu'il mentionne qu'il fut un temps où l'euro ne valait que 80 cents US. Pourquoi cela ne se reproduirait-il pas ? Mon sentiment personnel est que c'est là une illusion. Personne ne contrôle la valeur de l'euro, pas même la BCE. Il faut tenir compte aujourd'hui du comportement de tous ceux qui suivent une stratégie de diversification de leurs avoirs en devises (par exemple la Chine, les pays du Golfe). Ce sont eux qui sont les véritables arbitres de la valeur de l'euro. Et ce n'est pas la situation actuelle du dollar qui devrait les faire changer de comportement.
Il est vrai qu'un véritable défaut grec ou l'annonce d'une sortie de la Grèce de la zone euro pourrait faire plonger l'euro très rapidement. Mais il faut se souvenir que l'argument principal de Rosa est précisément qu'il faudrait que le plongeon de l'euro se produise "avant" tout évènement de ce genre. Ce qui veut dire qu'il faudrait que cela se passe très prochainement pour qu'on puisse envisager un scénario de "bonne sortie". Une telle éventualité ne me parait pas très réaliste.
Quant aux "politiques nationalistes", je ne les confondrais pas avec la classe politique dont parle Rosa puisqu'en fait c'est contre elle qu'ils se définissent.
"Quant aux "politiques nationalistes", je ne les confondrais pas avec la classe politique dont parle Rosa puisqu'en fait c'est contre elle qu'ils se définissent."
j'avais bien compris MAIS ça prouve qu'au point de déliquescence ou nous sommes rendus ,quelques soient les politiques envisagées,toutes souhaiteraient manipuler la monnaie dans des buts différents mais dont les conséquences seraient toutes désastreuses....
j'ai beau essayer de découvrir un petit coin de ciel bleu mais la météo économique et financière est encore pire que notre été 2011 du réchauffement climatique
nous sommes ,en tous cas dans la famille libérale , tous d'accord pour trouver l'explication de nos difficultés dans la création monétaire à partir de rien et les relances publiques de type keynesien au niveau mondial
la solution retenue pour sauver d'un désastre financier est encore plus d'intervention encore plus de monnaies imprimées à partir de rien
Si notre famille de pensée a raison nous pouvons être encore plus inquiets
quel sera notre destin 30 ans de japonaiserie? krach encore pire que 1929? inflation weimarienne? stagflation?
bref que des perspectives réjouissantes;
je serais prêt à manger mon chapeau et mes convictions pour que ces hypothèse ne se produisent pas malheureusement je commence à regarder avec inquiétude ma casquette-:(
Mardi 9 août 2011 :
Les cinq Etats européens en faillite ont une dette publique de 3117 milliards d'euros.
Irlande : dette publique de 148 milliards d'euros.
Portugal : dette publique de 160 milliards d'euros.
Grèce : dette publique de 328 milliards d'euros.
Espagne : dette publique de 638 milliards d'euros.
Italie : dette publique de 1843 milliards d'euros.
http://epp.eurostat.ec.europa.eu/ca...
Qui va assumer cette dette publique de 3117 milliards d'euros ?
L'Allemagne ?
Mais l'Allemagne a elle-même une dette publique de 2079 milliards d'euros.
Alors ?
Qui va assumer cette dette publique de 3117 milliards d'euros ?
Mercredi 10 août 2011 :
Chypre : Fitch dégrade sa note, évoque un probable plan de sauvetage.
Chypre, nouveau maillon faible de la zone euro, a vu sa note de la dette à long terme dégradée mercredi par l'agence de notation financière Fitch, qui a estimé que le pays aurait besoin d'un plan de sauvetage de l'Union européenne.
Fitch a abaissé la note de Chypre de deux crans à "BBB". Fin juillet, les deux autres grandes agences, Moody's et Standard and Poor's avaient déjà abaissé la note du pays de deux crans à "Baa1" pour la première, et d'un cran à "BBB+" pour la deuxième. Dans les trois cas, la perspective est négative.
"La dégradation de deux crans de la note de Chypre à BBB reflète le dérapage budgétaire actuel et à venir", a expliqué Fitch dans un communiqué.
De plus, "Fitch pense que le gouvernement ne pourra pas faire face à ses échéances sans une assistance officielle externe", explique le communiqué. Un analyste de l'agence a confirmé par téléphone qu'il s'agissait d'une allusion à un plan de sauvetage européen.
Le 2 août, la Commission européenne avait assuré qu'aucun plan de sauvetage n'était "sur la table" pour venir en aide à l'Espagne, l'Italie et Chypre, trois pays de la zone euro sous la pression croissante des marchés et des agences de notation.
Le livre de JJ ROSA confirme ce que je pense depuis longtemps et je l'en remercie. C'est l'euro monnaie unique qui est en cause et non pas l'europe et l'euro monnaie commune.
De toute manière la sortie de l'euro est inéluctable et préférable à la révolte des peuples. Remettre le controle des changes et dévaluer arrêter le dumping social et contrôler EDF TOTAL et autres entreprises. Le paradoxe est que j'ai lu que l'Allemagne assurait sa croissance par les exportations et qu'au contraire la France ne comptait que sur la demande intérieure. Les Etats unis et la Chine mènent le monde avec des monnaies sous évaluées alors la solution est bien dans la dévaluation de l'euro.