C'est ce principe que les gouvernements de la zone euro, en particulier ceux des pays du nord, ont finalement décidé d'appliquer pour secourir le secteur bancaire chypriote particulièrement mal en point, et à la recherche désespérée de nouveaux fonds. En fait, la décision d'exproprier partiellement les épargnants des banques chypriotes a été imposée par l'Allemagne, la Finlande, l'Autriche et la Slovaquie, dont le principal souci est d'apaiser des électorats lassés par la multiplication des opérations de secours européennes, et d'éviter la survenance de possibles crises politiques même chez eux.

Les banques qui ont avantageusement tiré profit de la création de la monnaie unique sont aujourd'hui les premières victimes de la crise de l'euro (cf la chute des cours de leurs actions). Résultat : la confiance dans l'euro – en tant que réserve de valeur – est maintenant menacée d'en prendre un sacré coup sur les marchés internationaux et dans l'univers des grands investisseurs.

En quoi l'euro est-il responsable de cette pagaille ? Tout d'abord, il faut se rappeler que l'entrée de Chypre dans la zone euro en 2008 a permis aux institutions financières locales de se développer à un rythme accéléré, à la manière de ce qui s'est passé en Islande et en Irlande. Cette entrée leur a permis d'opérer désormais avec tous les avantages d'une monnaie stable, une monnaie de classe mondiale gérée par la BCE d'une manière très conservatrice « à l'allemande ». C'est ainsi que l'hypertrophie du secteur financier est une conséquence directe de l'euro.

Aujourd'hui, le banques chypriotes ont un encours total de crédits et autres placements à risques qui s'élève à 152 milliards de dollars, soit – selon le FMI - huit fois le Produit national brut du pays. C'est à dire un montant qui, en cas de difficultés, dépasse de loin, et même de très loin, la capacité de l'économie et du gouvernement de se porter à leur secours. C'est ce même genre d'extrême vulnérabilité aux chocs financiers qui a dévasté l'Irlande.

Second point : du fait de sa proximité géographique et de ce que les deux pays parlent la même langue, les banques chypriotes ont naturellement choisi la Grèce comme aire d'expansion privilégiée de leurs activités. C'est ainsi qu'elles ont développé leurs prêts aux entreprises et aux consommateurs grecs, cependant qu'elles se gorgeaient également d'emprunts du gouvernement grec. Une politique qui était toute à fait naturelle, mais débouchait sur des prises de risque énormes.

Suite à la crise de la zone euro – dont la responsabilité se trouve dans la conduite d'une politique monétaire erronée, conçue par rapport aux besoins allemands et non pour répondre aux difficultés des pays du sud méditerranéen - et en raison également de l'aggravation de la spirale déflationniste dont souffre l'économie grecque depuis la politique d'austérité voulue par la « Troïka », les haircuts imposés aux détenteurs privés de dette grecque ont très profondément affecté les banques chypriotes et leur ont infligé de très importantes pertes.

La petite taille de son économie par rapport à l'hypertrophie de son secteur bancaire rendant impossible le recours à l'impôt pour donner à l'Etat les moyens de sauver les banques, l'appel à l'aide étrangère était alors inévitable. C'est la seconde raison pour laquelle l'euro est responsable de ce qui arrive à Chypre, même s'il est vrai que les banquiers de l'ile ont eu tort de concentrer leurs crédits sur la Grèce.

Chypre a appelé les européens et les russes à leur secours. Mais les Etats du nord, en particulier l'Allemagne, ne veulent pas imposer plus d'impôts à leurs concitoyens pour le seul plaisir de sauver les banques chypriotes. Ils ne veulent plus que la BCE continue de monétiser les dettes de l'Etat chypriote. C'est ainsi qu'ils en sont venus à considérer que le « principe de Sutton » pourrait bien faire l'affaire.

Ajoutons que la principale autre raison de cette politique de prélèvement sur les banques conçue par les eurocrates est que les principaux déposants dans les banques de Chypre relèvent de nationalités étrangères à l'Union européenne et à la zone euro, et qu'il n'y sont donc pas électeurs, ce qui fait que pour les hommes politiques européens la solution du hold up financier est une option bien tentante. Ils essaient maintenant de se justifier en expliquant qu'il ne saurait être question de sauver les avoirs d'oligarches russes spécialisés dans le blanchiment d'argent sale et la fraude fiscale, mais c'est juste une excuse pour justifier de taxer des gens sans avoir l'aval d'une représentation parlementaire, c'est à dire en bafouant les règles de base d'une société démocratique. Quand vous voulez tuer votre chien, vous l'accusez d'avoir la rage.

M. Poutine n'est certainement pas d'accord avec tout cela, et les chinois et autres investisseurs vont maintenant y regarder à deux fois avant d'engager leurs fonds dans des placements en euro. Cela ne sera pas sans conséquences sur les coûts de refinancement des dettes de l'Etat espagnol , portugais ou italien. Trait.jpg

La version originale de ce texte (en anglais) a été publiée sur le blog personnel de Jean-Jacques Rosa. Traduction Henri Lepage.