1) Pourquoi on ne peut pas "privatiser le mariage"

Mes trois principaux points sont les suivants : 1) j'explique qu'il est impossible de « privatiser » l'institution du mariage ; 2) que perséver dans cette voie ne conduit pas à élargir nos libertés, mais au contraire à accroître le rôle de l'Etat; enfin 3) que cela reviendrait à multiplier les injustices à l'égard de nos enfants. N'importe lequel de ces trois points suffirait à lui seul pour mettre un terme à la répétition sans fin de ce mantra selon lequel il conviendrait de « sortir l'Etat des affaires de mariage ». Ensemble, ils forment une raison dirimante pour s'opposer absolument à toute redéfinition du mariage, et justifient qu'on ne ménage pas ses efforts pour l'instauration d'une norme culturelle solide associant le mariage au seul concept d'une union entre un homme et une femme, pour la vie.

Il est facile de clamer «  Sortons l'Etat des affaires de mariage ! », ou encore « Laissons cela aux églises ! ». Mais ce ne sont que des slogans. Des slogans faciles. Lorsque je les entend, j'ai souvent l'impression qu'il s'agit en fait d'une esquive pour éviter d'avoir à prendre position dans le difficile débat qui fait rage autour de la notion de mariage. J'ai le sentiment que ceux qui pensent comme cela désirent tout simplement éviter qu'on en débatte publiquement. Chacun pourrait avoir sa propre vision du mariage. Mais on n'aurait pas besoin que l'Etat intervienne pour démêler l'impossible écheveau des convictions individuelles.

Je comprend cette tentation, mais je crois que ceux qui y cèdent se trompent profondément. On ne peut pas ne pas prendre position sur la finalité et le sens de cet institution qu'est le mariage. Voici pourquoi.

Le mariage est l'arrangement institutionnel de base utilisé par la société pour définir la parentalité. La mariage est ce qui attache le père et la mère à leurs enfants, et l'un à l'autre. Etre mariés signifie que l'époux d'une femme est par définition présumé être le père de tout enfant auquel elle donnera naissance pendant la durée de leur union. Seuls les deux époux peuvent être légalement reconnus comme étant les parents de cet enfant. Personne d'autre ne peut y prétendre, pas même les grands parents, ni l'ancien petit ami de la mère, ni la nounou qui passe toute la journée à s'occuper des enfants. Ce sont eux qui détiennent les droits parentaux à l'exclusion de tout autre personne. Il s'agit intrinsèquement d'une fonction sociale de droit public qui, par définition, ne peut pas être privatisée.

Je sais ce qu'on va me répondre : « pour vous, le mariage est une notion juridique uniquement liée à la parentalité. Vous ne dites rien du mariage en soi, défini simplement comme l'union de deux personnes. Après tout, tout couple marié n'a pas nécessairement d'enfants». Et c'est vrai. Mais tout enfant a nécessairement des parents. Cette objection inverse complètement la problématique du mariage en en donnant une définition qui reflète uniquement une perspective d'adultes, et oublie complètement de tenir compte de celle de l'enfant. Que je m'y heurte si souvent traduit à quel point nous avons perdu le sens de la finalité publique du mariage, par opposition aux nombreuses raisons privées que des gens ont de vouloir se marier.

Si aucun enfant n'était jamais impliqué, l'Etat n'aurait aucune raison de s'intéresser , et de s'immiscer dans les relations sexuelles que des adultes nouent entre eux . Ce que nous appelons le mariage ne serait rien de plus qu'une forme d'enregistrement public de relations privées. Si c'était tout ce qu'implique le mariage, le privatiser ne poserait pas de problème. Mais si le mariage n'impliquait vraiment rien de plus que la tenue d'un tel registre, il n'y aurait aucune raison pour que, dans toutes les sociétés observées, cette institution présente un caractère aussi universel que celui qu'on lui connaît.

Un libertarien admettra sans doute volontiers que le mariage est ce qui attache les enfants à leurs parents biologiques. Peut-être ira-t-il jusqu'à accepter que c'est là une chose naturelle et nécessaire, mais il n'en soutiendra pas moins aussitôt que l'institution aujourd'hui connue sous le nom de mariage pourrait être remplacée par des contrats privés entre futurs parents. Je répondrai qu'il est illusoire de croire que de tels contrats privés permettraient de se dispenser de toute implication de l'Etat dans les affaires de mariage.

Tout contrat donne inévitablement naissance à des conflits entre parties signataires dont la solution est remise à une autorité légale suspérieure. Soyons honnêtes : cette autorité supérieure ne peut jamais être qu'un organisme public relevant d'une manière ou d'une autre de l'Etat. Dire « sortons l'Etat des affaires de mariage » revient tout simplement à refuser de définir ce qu'est le mariage, point à la ligne. Mais, au final, l'Etat ne peut pas ne pas s'impliquer et définir ce que sont, légalement parlant, un mariage ou un contrat de parenté valides, dès lors qu'on fait appel à lui pour régler un conflit d'ordre familial. On ne peut pas échapper à cette implication de l'Etat.

Le divorce sans faute (par consentement mutuel) nous fournit une analogie. Il permet à l'une des parties de mettre fin aux liens du mariage pour toute raison, même sans aucune raison. La reconnaissance du divorce sans faute fait que l'Etat a redéfini le mariage en lui enlevant la présomption de permanence du lien. Le mariage n'est plus qu'un arrangement temporaire, au lieu de l'union permanente d'un homme et d'une femme qu'il était jusque là supposé être. En principe cela devait contribuer à accroître les libertés personnelles.

Mais le résultat de ce changement juridique est qu'en réalité l'Etat s'immisce aujourd'hui de manière de plus en plus fréquente et minutieuse dans les détails de la vie des familles, parce qu'on fait de plus en plus souvent appel à lui pour résoudre des conflits qui portent sur les droits de garde ou de visite des enfants, ou encore les pensions qui sont allouées à leur titre. Aux Etats-Unis, par exemple, c'est de plus en plus le juge des familles qui décide de l'école où ira l'enfant, ou même de l'église qu'il fréquentera. J'ai même entendu parler d'un cas où c'est un juge qui a fait le choix de la robe de balle qu'une adolescente allait porter parce que ses parents divorcés n'arrivaient pas à se mettre d'accord.

Deux époux mariés ne sont jamais d'accord sur tout. Les désaccords peuvent porter sur des tas de choses. Mais il est littéralement impensable que l'Etat s'en mêle tant que le mariage tient. On pensait que le divorce par consentement mutuel allait réduire, voire même éliminer le rôle de l'Etat dans la gestion des procédures de divorce. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Ce n'est plus l'Etat qui décide de ce qui peut être ou non un motif justifié de divorce, mais il réapparaît ensuite, d'une manière infiniment plus intrusive, lorsqu'on lui demande d'intervenir pour trouver une solution aux problèmes de partage des biens familiaux ou régler tous les conflits qui se manifestent après qu'un divorce ait été prononcé.

De même, c'est un fantasme que de croire qu'on peut « laisser le mariage aux églises ». Aujourd'hui, l'église, quelle qu'elle soit, n'a plus du tout le caractère d'autorité juridique supérieure qu'on lui reconnaissait autrefois. Dans le monde tel qu'il est désormais, il n'y a strictement plus aucune chance de voir l'Etat jamais accepter qu'une religion puisse se substituer à lui pour confier à certains de ses clercs la capacité d'agir en tant qu'autorité juridique supérieure chargée de régler des questions de droits de garde, de visite ou des affaires de pensions. De fait, la gauchisation de nos modes de vie modernes fait que nous avons consacré considérablement de temps et d'efforts à marginaliser l'influence des églises, à réduire leur capacité à façonner les comportements de leurs fidèles, et à diminuer leur influence sur la société en général – sans que, soit dit en passant, les libertariens aient jamais protesté.

Même si l'Etat autorisait les églises à retrouver une telle autorité sur leurs propres fidèles, il n'en resterait pas moins que l'Etat continuerait de se retrouver nécessairement impliqué lorsque les conflits concernent des conjoints de confessions différentes, ou des gens sans religion. La solution qui consisterait à « laisser le mariage à l'Eglise» n'en serait en réalité pas une car rien n'empêchera que l'Etat continue de façonner les comportements des gens d'une manière encore bien plus décisive que ce n'était précédemment le cas, en déterminant lui-même les solutions à apporter aux conflits qui lui seront inévitablement soumis.

Finalement, même si on obtenait que l'Etat ne s'occupe plus d'officialiser les mariages, il ne faut pas oublier que l'Etat n'est jamais totalement neutre vis à vis des formes de relations que les gens sont susceptibles de nouer entre eux. Par exemple, on ne peut négliger le rôle qu'a joué la croissance des transferts sociaux en tous genres dans la quasi-disparition du mariage dans le mode de vie des classes les plus déshéritées, et pas seulement en Amérique mais également dans tout le monde industrialisé.

Rappelons-nous le cas de Nadeya Suleman, cette américaine surnommée « Miss Octo-Mom, » par les médias, qui, il y a quelques années, bien que célibataire, sans vivre avec quiconque, sans emploi et dépendant de l'assistance aux pauvres, a choisi de donner naissance à 14 enfants – dont des octuplés –, tous nés de fécondations in vitro. Il est difficile de croire que la nature des soutiens auxquels elle pouvait prétendre de la part des autorités américaines ait été sans influence sur ses choix de maternité. Ce sont des organismes publics qui lui fournissaient le revenu minimum sur lequel elle vivait, qui lui promettaient un suivi médical gratuit, mais qui lui ont également donné accès à une fourniture gratuite de sperme par un donneur totalement anonyme, avec l'assurance légale que celui-ci ne serait jamais autorisé à manifester son existence. Chacune de ces prestations ou interventions de l'Etat véhicule en soi une certaine vision du mariage. Si les libertariens réussissent un jour à le sortir de tous ces domaines d'interférence avec la vie privée des citoyens, peut-être pourra-t-on alors parler de faire en sorte que l'Etat devienne « neutre ». Mais, en attendant, mieux vaut l'oublier.

Ainsi, cette idée qu'en ce début de 21ème siècle on pourrait enlever à l'Etat les affaires de mariage n'est qu'une illusion. Le mariage assure une fonction publique irréductible, celle d'attacher les mères et les pères à leurs enfants, et l'un à l'autre. Compte tenu de tous les domaines auxquels il s'intéresse et dans lesquels il a pris l'habitude d'intervenir, il est désormais impossible d'imaginer un Etat qui pourrait se montrer totalement neutre par rapport aux différents genres de relations que les citoyens décident de nouer entre eux.

Nous ne pouvons tout simplement pas échapper au fait que le mariage est fondamentalement une institution publique. Nous ne pouvons éviter de définir collectivement ce à quoi cette institution correspond et quelles en sont les finalités. Si nous ne le faisons pas explicitement, cela se fera de manière implicite. « Privatiser le mariage » est impossible. Croire que cela permettrait de désamorcer les tensions et conflits qui se manifestent autour de la question du mariage revient à faire preuve d'une grande naîveté.

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2) Privatiser le mariage élargira le rôle de l'Etat.

En matière de mariage, les libertariens se laissent prendre au piège d'une réthorique qui semble libertarienne mais qui, en fait, conduirait tout droit à une formidable extension des pouvoirs de l'Etat par rapport à la société civile, et bouleverserait l'équilibre des rapports entre l'Etat et l'Ordre naturel lui-même.

J'ai expliqué qu'il était impossible de sortir l'Etat des affaires de mariage. Le mariage attache les mères et les pères à leurs enfants, et l'un à l'autre. Il s'agit d'une fonction publique irréductible. On peut tenter l'impossible, mais les conséquences ne sont jamais bénignes. Demander à l'Etat l'impossible revient à lui signer un chèque en blanc.

C'est ce qui se passerait si l'on essayait de privatiser le mariage car cela reviendrait à empêcher le mariage de remplir la fonction publique qui est intrinsèquement la sienne. Les enfants auront toujours besoin d'un lien officiel et légal qui les rattache d'un manière ou d'une autre à leur mère et à leur père. L'Etat aura beau prétendre se retirer du mariage, il n'en restera pas moins qu'il y sera inévitablement ramené par la nécessité de définir qui sont les parents, et comment se revendique la qualité de parent.

Jusqu'à présent c'était « Mère Nature » qui faisait pour l'essentiel ce travail, l'Etat se limitant à enregistrer une parentalité déterminée par la présence d'un lien objectif naturel.

Pour voir comment ce processus se développe, il n'y a qu'à observer les conflits qui naissent au sein de couples homosexuels lors des problèmes de gardes d'enfants. Ce type de conflits est déjà en train de redéfinir la notion de parentalité. Ils concernent des formes d'unions civiles très variées. Il s'agit souvent de remettre en cause les termes d'accords préalablement signés entre futures parents. Les difficultés qui surgissent dans de telles circonstances font clairement apparaître combien il est illusoire de prétendre "privatiser le mariage".

Le cas typique est celui qui implique la femme mère d'un enfant conçu par reproduction artificielle. Normalement le père est un donneur de sperme anonyme dont on a pris grand soin de faire sorte qu'il soit, dés avant même la naissance de l'enfant, totalement sorti de sa vie. Les problèmes apparaissent lorsque la mère change d'avis et qu'elle décide que, finalement, il n'y a plus lieu de continuer à tenir son ex-partenaire sexuel totalement à l'écart de l'enfant. Quels que soient les accords conclus préalablement, ceux-ci tombent à l'eau. C'est alors que l'on retrouve l'Etat.

C'est la biologie qui, traditionnellement, permet de déterminer les liens de parenté. La femme qui donne naissance à un enfant est automatiquement reconnue comme sa mère légitime. Et son mari, si elle en a un, est lui aussi automatiquement présumé être le père de tous les enfants auxquels elle donne naissance pendant la durée de leur mariage. C'est cette règle de « présomption de paternité » qui, couplée avec le principe social de l'exclusivité des relations sexuelles au sein du mariage, attache les enfants à leur parents biologiques.

Exceptionnellement, lorsqu'il apparaît que les parents naturels d'un enfant ne sont pas en mesure de prendre soin de lui, il est admis qu'il soit placé en adoption. Mais l'adoption ne contredit en rien le fondement biologique de la parentalité. Au contraire, les procédures d'adoption montrent à quel point l'aspect biologique est fondamental. Les parents naturels abandonnent rarement leurs enfants de gaieté de cœur, et les mères conservent toujours la possibilité de revenir sur leur décision, même après la naissance. L'Etat ne sépare pas les enfants de leurs parents naturels sans bonnes raisons et sans prévoir des garanties procédurales. Dans la plupart des systèmes juridiques, les enfants adoptés conservent au moins certaines possibilités de connaître leurs origines biologiques.

Mais lorsque le juge des familles est saisi pour résoudre un problème entre des « parents contractuels », c'est pour reconnaître des droits parentaux à quelqu'un qui n'a aucun lien avec l'enfant, ni par le sang, ni par adoption. Désignons cette personne sous l'appellation de « non parent ». En réponse aux questions posées par ces conflits, les juges ont été amenés à définir une nouvelle catégorie de parentalité. Pour être reconnu comme un « parent de facto » il faut accepter de se plier à toute une série de tests dont l'objet est de déterminer si le demandeur « non parent » mérite d'être reconnu comme « parent ». Le juge  enquête pour savoir dans quelle mesure le « non parent» s'occupe effectivement, et comment, de l'enfant concerné, et si celui-ci l'appelle bien « Maman ». C'est l'Etat qui décide si une personne non liée à l'enfant, que ce soit par le sang ou par adoption, a le droit d'être reconnu comme parent. C'est ainsi que, par exemple, une mère, par ailleurs tout à fait exemplaire, peut être contrainte par la justice à accepter contre son gré que son ancien amant ait finalement le droit de voir l'enfant et que lui soient reconnus certains droits de garde ou de visite.

Réfléchissez-y. Les concepts de « mère » et de « père » sont des notions naturelles, bien antérieures à l'avènement de la société politique, qui ont instinctivement un sens pour l'ensemble des êtres humains. Jusque récemment le rôle de l'Etat se limitait à constater et enregistrer cette réalité naturelle. Mais aujourd'hui la parentalité est en train de devenir une création de l'Etat. Voilà où conduit le développement de « la parentalité contractuelle » : à une situation où c'est l'Etat qui reprend en charge et recrée la parentalité pour ses répondre à ses propres besoins. Croyez-vous sérieusement que cela puisse correspondre à la définition d'une société « libertarienne », ou même d'un Etat minimal ? Je ne le pense pas.

Demander que l'on « privatise le mariage » revient à transférer une dimension essentielle du marché – le droit des contrats – de son espace légitime (les relations sociales) à un autre domaine où elle n'a légitimement rien à voir (la famille).

Croire que l'on peut résoudre tous ces problèmes « en laissant le marché décider » revient à confondre ce qui est privé et ce qui est public, le mariage vécu en tant qu'événement individuel et familial et le mariage en tant qu'institution publique. Pour mieux comprendre la nature de cette confusion on peut utiliser l'analogie du droit de propriété.

La plupart des libertariens n'éprouvent aucune difficulté à concevoir que parler de la propriété et du droit des contrats en général, ou de la propriété personnelle d'un individu et du contrat particulier qui lui a permis de l'acquérir, sont deux choses très différentes. Dans un système économique fondé sur la propriété privée, les gens peuvent à peu près faire ce qu'il veulent de ce qui est leur propriété. Mais il ne peuvent agir ainsi que parce que ces décisions personnelles s'appuient sur un système de droit public, administré par l'Etat et soutenu par la conscience populaire et l'adhésion de la population. Si les gens peuvent s'engager dans une gamme aussi immense d'activités diverses et bénéficier d'un éventail aussi large de libertés personnelles, c'est à cause de la présence de ce régime juridique minimal et robuste qui donne une définition légale de la propriété privée.

Ce qui se passe avec le mariage est assez comparable. Nous sommes libres de faire ce que nous voulons à l'intérieur de notre mariage. Personne ne nous surveille ni ne vient vérifier ce que nous faisons, à moins de faire quelque chose de vraiment énorme.

Cette liberté reconnue aux couples mariés en particulier est rendue possible parce qu'elle s'appuie sur le mariage et le droit de la famille en tant que structure institutionnelle . C'est le mariage en tant qu'institution qui détermine les limites à l'intérieur desquelles les gens mariés sont libres d'agir : avoir des relations sexuelles avec sa femme et aucune autre ; prendre soin des enfants nés dans le couple; respecter l'autorité parentale des autres familles ; sauf à commettre un acte véritablement répréhensible, bénéficier de cet état et de ses droits et devoirs jusqu'au décès de l'autre conjoint (du moins avant que n'intervienne l'avènement du divorce sans faute).

Avec cette analogie en tête, imaginez qu'un gauchiste vous tienne le raisonnement suivant :

« Vous êtes partisan de la propriété privée, je veux le communisme. Pourquoi l'Etat devrait-il faire une distinction entre vous et moi, et discriminer entre ce que vous voulez et ce que moi, et d'autres minorités, voulons ? Pourquoi le contribuable devrait-il être mis à contribution pour entretenir ce système de propriété privée  et de droit contractuel qui vous avantage, alors qu'il me porte préjudice ? Pourquoi, vous les capitalistes ne paieriez vous pas vous mêmes pour votre propre système de propriété ? Pourquoi ne pas privatiser le droit de la propriété ?».

Ce qu'il vous propose n'à rien à voir avec une offre de compromis, c'est une demande de complète reddition. Si l'Etat cesse de supporter le système de la propriété privée, c'est l'institution clé, le fondement-pivot du système capitaliste, qui disparaît, et c'est tout le système qui s'effondre.

« Privatiser le mariage » reviendrait au même que « privatiser le droit de la propriété ». La généralisation de l'incertitude sur ce que risque d'être votre comportement, ou celui de votre femme, l'affaiblissement des incitations à se comporter d'une certaine façon, prévisible, la plus grande difficulté à obtenir réparation si l'un des conjoints viole les termes du contrat initial, tous ces éléments s'ajoutent pour faire du mariage une institution extrêmement « affaiblie ». En fait, sous prétexte de le « privatiser » on aboutit à une quasi complète « dé-institutionnalisation » du mariage.

Ainsi affaibli en tant qu'institution, le mariage perdra sa capacité à aider les gens à structurer leur propre vie. Se marier et avoir des enfants sont des événements qui changent la vie et dont ne peut multiplier l'expérience à l'infini. Avec un mariage « affaibli » en tant qu'institution, les gens perdront une bonne part des points de repère que le droit et les pratiques sociales apportent en pratique aux familles. Si l'apprentissage du mariage et de la vie de couple, ainsi que de la fonction de parent, devait se faire par un processus d'essai et d'erreurs, cela reviendrait à prendre le risque d'accumuler un très grand nombre d'erreurs et de dégâts humains dont c'est précisément le rôle des institutions et pratiques sociales que de nous aider à faire l'économie.

C'est pourtant largement ce qui se passe depuis plus de cinquante ans. Chaque fois que l'on a cru « élargir la liberté » en réalité ce que l'on a obtenu n'a été qu'un pas de plus vers l'anarchie. Le divorce sans faute, les naissances hors mariage, la sexualisation de plus en plus précoce des adolescents, il fut un temps où tout cela paraissait excellent, où nous avions le sentiment que cela nous libérait de contraintes sociales et juridiques jugées oppressives.

Mais cette anarchisation, à son tour, a suscité ses propres contraintes. Les enfants ont souffert d'une perte de contact croissante avec leurs parents. Les parents ont souffert de ne plus avoir les mêmes contacts avec leurs enfants. Et les adultes eux-mêmes souffrent de se retrouver de plus en plus seuls et solitaires, incapables d'entretenir sur la longue période des relations affectives sincères et véritables.

Et qui se propose généreusement aujourd'hui pour y ramener l'ordre et réparer les dégâts ? L'Etat, bien évidemment. L'Etat intervient maintenant infiniment plus dans la vie personnelle des gens que cela n'a jamais été le cas à l'époque de ces horribles années cinquante tant décriées. Quand les gens se mariaient et restaient mariés, ils faisaient montre d'une bien plus grande capacité à s'occuper d'eux-mêmes, de leurs enfants, mais aussi des membres plus âgés de leur famille. Et d'où est venue la charge pour « déconstruire » la famille ? De tous ceux qui se sont donnés pour mission de « gauchiser » les modes de vie.

Sous leur pression, on a cessé de présumer que le mariage était « pour la vie ». On a institué et reconnu la pratique du divorce par consentement mutuel, mais, dans les faits, celui-ci est devenu de plus en plus une simple technique utilisée pour imposer unilatéralement le divorce voulu par l'un des conjoints contre la volonté de l'autre, une violation flagrante de l'idée même de contrat. L'influence des idées de gauche, en généralisant l'intervention de l'Etat pour aider les mères célibataires à élever leurs enfants, au lieu de réserver l'aide publique aux veuves ou aux orphelins,comme c'était jusque là le cas, a également conduit à se défaire de l'idée que la famille, avec des parents mariés, était le lieu normal et souhaitable pour accueillir la naissance d'un enfant.

Et tous ces gens qui sont précisément les responsables de cette évolution, sont également ceux qui, aujourd'hui, veulent en finir avec la dernière caractéristique structurelle du mariage en l'étendant à l'union de personnes de même sexe, ou à tout le moins en demandant que l'Etat« sorte des affaires de mariage ». Ils ne se posent pas la moindre question sur ce qu'il conviendrait de mettre à la place, ni sur la nature des changements en chaîne que cela risque de déclencher. Il s'agit de gens qui n'ont jamais revendiqué la moindre responsabilité pour l'ensemble des dégâts dont leurs politiques ont été la cause. Ce n'est pas maintenant qu'ils vont commencer.

C'est pourquoi je trouve dommage que des libertariens parlent de privatiser le mariage de la même manière qu'ils demanderaient à ce que l'on privatise la Poste. Ils se laissent séduire par une réthorique qui, superficiellement, sonne libertarienne, mais qui, en réalité, ne peut que conduire à bouleverser l'équilibre entre les pouvoirs de l'Etat et le domaine de la société civile. Le résultat ne peut être que d'amener l'Etat à entrer en guerre contre l'Ordre naturel lui-même.

Le rôle de l'Etat est de fournir l'échafaud juridique sur lequel s'appuie la famille naturelle. Au minimum, l'Etat doit arrêter d'attaquer la famille. L'Etat n'a pas le droit d'accaparer la famille pour la redéfinir en fonction de ses propres conceptions et finalités.

Autrement dit, il est du devoir de l'Etat de conserver ses responsabilités en matière de mariage,sans aller au-delà.

Jennifer Roback Morse_

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La version originale du premier texte a été publiée sur le site Public Discourse (The Witherspoon Institute, Princeton) sous le titre : "Privatizing Marriage Is Impossible", en date du 2 avril 2012. Le second, en date du 3 avril 2012, figure sur le blog du Ruth Institute, sous le titre "Privatizing Marriage Will Expand the Role of the State". Ils font partie de toute une série d'articles qui dénoncent les projets de réforme du statut du mariage. Traduit de l'anglais par Henri Lepage