Cette interview m'a conduit à m'interroger sur les progrès réalisés dans la promotion des idées de liberté depuis le début des années 1960. Je prend cette date délibérément car c'est l'année où, en tant qu'adolescent, j'ai commencé à prendre conscience de ce qui relie la politique (Nixon-Kennedy) et l'économie (inflation/chômage). C'est alors que j'ai lu le célèbre livre d'Henry Hazlitt Economics in One Lesson.

Qu'est-ce qui a changé depuis 1960 sur le plan de la liberté économique? Sur le plan intellectuel, il est clair que beaucoup plus de gens ont entendu parler de Ludwig von Mises, de Friedrich Hayek et des auteurs non keynésiens. Les idées de Milton Friedman pour une politique économique libérale ont été largement répandues. Gràce à James Buchanan et à Gordon Tullock nous avons redécouvert ce que les intellectuels avaient d'une certaine manière oublié depuis les leçons enseignées par James Madison et d'autres, à savoir la théorie des choix publics (Public Choice) et son concept jumeau de recherche de rentes (rent seeking). Les économistes sont enfin convaincus, pour la plupart, que c'étaient Mises et Hayek qui avaient raison dans le débat sur l'impossibilité du calcul économique en régime socialiste.

Pourtant l'intervention de l'Etat en matière économique est aujourd'hui infiniment plus large et plus présente que ce n'était le cas en 1960.

Oui, bien sûr, je suis parfaitement conscient de l'argument (cité par Feulner) que la taille du gâteau a si considérablement grossi que, malgré l'augmentation relative de ce que l'Etat nous prélève, il nous en reste néanmoins beaucoup plus, en valeur absolue, que ce n'était le cas à l'époque. Mais :

- 1. le véritable critère pour mesurer l'accroissement de l'Etat n'est pas tant la fiscalité, ce qu'il prélève en impôts, que ce qu'il dépense (le volume de la dépense publique, comme nous l'a enseigné Friedman) ;

- 2. même si le prélèvement fiscal de l'Etat fédéral américain n'est que 25 % du PIB, et le total des dépenses publiques de l'ordre de 40 %, il n'en reste pas moins qu'il s'agit là de chiffres beaucoup plus élevés qu'en 1960 ;

- 3. nous ne devons pas oublier l'extraordinaire expansion, au delà de la fiscalité, du domaine des interventions et réglementations publiques ;

- 4. enfin, je ne mesure pas ma liberté à ma seule capacité d'accéder à la fourniture de biens matériels.

Que faut-il en conclure ? Qu'il existe un énorme écart entre la manière dont les économistes comprennent le monde et ce que les hommes politiques font. Par ailleurs lorsque nous nous interrogeons sur le pouvoir des idées, quand nous disons que les idées comptent, de quoi s'agit-il exactement ? Quelles idées ? A propos de quoi ? Jusqu'à preuve du contraire, les hommes politiques n'ont aucune raison de rechercher « l'intérêt général ». Les hommes politiques sont influencés par les idées – mais les idées sur les sujets qui intéressent les électeurs de leurs circonscriptions. L'intérêt général n'est représenté par personne en tant que tel.

Pour faire court : je crois que les intellectuels – y compris les économistes – se doivent de faire plus d'idéologie, et non pas moins. Ils doivent convaincre le grand public de l'intérêt de réfléchir en termes de grandes questions et de grandes décisions. L'idée de se limiter à juger chaque problème en fonction de ses seuls mérites est profondément non scientifique, comme l'enseignait Herbert Spencer. Nous sommes entourés de pentes glissantes. Chaque fois que les gens commencent à penser en termes de problèmes et de politiques particulières et étroitement définies on ne peut éviter qu'ils se mettent à réfléchir prioritairement en fonction de ce que sont leurs propres intérêts particuliers.

Il ne suffit pas de gagner la bataille pour les idées parmi les intellectuels. Nous devons la gagner d'une manière qui fasse une vraie différence pratique. Il importe de faire apparaître les limites d'une analyse des politiques au coup par coup. Les intérêts particuliers n'ont que faire des dommages que leur attitude cause au bien être général. Nous devons faire prendre conscience au grand public de ce que les politiques qui servent leurs intérêts particuliers produisent généralement des effets dont ils auront demain, eux aussi, à souffrir. Autrement dit, qu'il n'y a véritablement pas de repas gratuit – pour reprendre la formule de Milton Friedman.

Mario Rizzo

Trait.jpg

COMMENTAIRES

Jim Rose 

Stigler estimait que les économistes n'exercent qu'une influence mineure et à peine détectable sur les sociétés dans lesquelles ils vivent.

C'est ainsi que Stigler, en 1970, salua Milton Friedman, lors d'un diner offert en son honneur, par les mots suivants : « Milton, si vous n'êtiez pas né, cela ne ferait aucune différence ».

Stigler considérait que même si Richard Cobden n'avait parlé que le Yiddish, qui plus est en bégayant, et si Robert Peel n'avait été qu'un être stupide doté d'un esprit étroit, l'Angleterre n'en aurait pas moins aboli ses célèbres « Corn Laws » pour établir le libre échange des grains du fait du déclin de sa population agricole et de l'influence croissante des classes industrielles et commerciales au cours des années 1840.

Ainsi qu'il le disait souvent :

  1. Les idées qui menaient à la réforme circulaient déjà depuis pas mal de temps .
  2. Pour changer une politique, il faut que les idées se trouvent d'abord un marché parmi les groupes qui ont intérêt à pousser au changement.
  3. Un jour arrive où les économistes semblent mener l'opinion publique ;
  4. mais si leurs idées ne correspondent pas exactement à ce qu'attendent les groupes d'intérêt et l'électeur médian, l'influence réelle de ces économistes se limite à écrire des lettres et éditoriaux pour journaux de province désespérément en quête de matière rédactionnelle..

De nos jours, ils soulagent leur colère en publiant des blogs sur internet.

Richard Ebeling 

Pour répondre au précédent commentaire, il me semble que George Stigler aimait apparaître comme une sorte de « matérialiste » libéral (un reflet du matérialisme marxiste). « Suivez l'argent » et vous comprendrez ce qui mène tout ce que les gens font, et pourquoi l'histoire (y compris les politiques publiques) se déroule comme elle le fait.

Si cela était vrai, je crois que nous aurions beaucoup de mal à expliquer les choix et les décisions professionnelles des économistes libéraux (particulièrement s'agissant des autrichiens).

Je ne cherche pas à minimiser le rôle des deux grandes hypothèses de base de tous les modèles du « Public Choice », à savoir, d'une part, la focalisation sur le rôle joué par l'intérêt personnel dans les prises de décision politique et, d'autre part,la règle de la concentration des avantages et de la diffusion des coûts. Elles permettent d'expliquer la raison qui se cache derrière nombre de décisions d'intervention de l'Etat.

Mais le fait demeure que « les idées importent»  (Ideas Matter) ; que des gens sont montés sur les barricades en offrant leur poitrine nue non pas pour économiser cinquante centimes sur des produits importés, mais au nom d'idées abstraites comme la « liberté », la « justice », ou encore la « morale ».

Ces gens qui, aujourd'hui, se font souvent sauter eux-mêmes dans les pays du Moyen-orient, sont sans doute guidés par des idées et des points de vue très différents de ce que personnellement je pense, mais ils n'en sont pas moins conduits par des idées (dans ce cas des idées religieuses et politiques), et cela pas seulement dans l'espoir d'une hypothétique orgie dans l'au-delà avec tout une groupe de jeunes filles vierges.

De même, pourquoi Joseph Goebbels et sa femmes Magda ont-ils empoisonnés leurs propres enfants dans le bunker d'Hitler avant de se donner eux-mêmes la mort, si ce n'est parcequ'ils ne pouvaient tout simplement pas un instant imaginer avenir pire pour leur progéniture que de vivre dans un monde sans national-socialisme.

Ou encore, pourquoi l'actuel occupant de la Maison Blanche déclare-t-il dans une interview qui date déjà de plusieurs mois que même si relever les impôts sur les plus riches a pour effet de ralentir la reprise, c'est une affaire de « justice » ?

Les « idées » ne sont-elles que des alibis idéologiques qui servent à camoufler les vrais intérêts et motivations des gens ? Cela est souvent le cas, et suivre l'argent permet d'expliquer un tas de choses. Mais cela n'explique pas tout.

Pour nombre de « grands » sujets qui motivent et mobilisent les gens, il n'est pas rare que les « intérêts » ses trouvent sacrifiés pour des « idées » qui ont le pouvoir de remuer les foules.

Le commentaire de Stigler à propos de Friedman, disant que cela n'aurait eu aucun importance s'il n'avait pas existé et écrit tout ce qu'il a écrit, n'est effectivement que le reflet d'une forme de matérialisme marxiste posant que les individus ne comptent pas et que ce sont seulement les forces circonstancielles de l'histoire qui déterminent le cours des choses.

Je persiste à penser que le fait que Mises, Hayek, Friedman aient existé et qu'ils aient écrit tout ce qu'ils ont écrit a fait une différence en ce sens qu'ils ont réellement eu une influence sur le cours des choses – tout comme ce fut le cas d'Adam Smith, longtemps avant eux.

Si Stigler pensait vraiment ce qu'il disait, pourquoi s'est-il fatigué à écrire sur le rôle et la véritable nature des groupes de pression politiques ? A moins que ce soit pour son propre amusement, et non pour essayer d'influencer la compréhension que les gens ont de l'action et des processus politiques ?

Je pense que, comme Pareto bien avant lui, Stigler croyait vraiment aux vertus de la liberté mais qu'il a perdu ses illusions et ressenti une frustration croissante devant son apparent insuccès à faire passer auprès des gens sa connaissance des processus économiques et des systèmes politiques, et, partant de là, à faire évoluer les grandes orientations des politiques publiques contemporaines.

C'est donc le cynisme qui a pris le pas chez lui, comme ce fut également le cas pour Pareto ; un cynisme qu'il a essayé de transformer une forme de rationalisation « scientifique » de pourquoi le monde n'est pas prêt à écouter ni à suivre les merveilleux conseils de sagesse politique que lui-même et tant d'autres qui pensent comme lui s'efforcent de dispenser.

Mario Rizzo

Pour réagir à ce que vient d'écrire Richard Ebeling, à la différence de Stigler, je crois profondément que les idées qui concernent l'intérêt général « peuvent » avoir une vraie valeur.

Il s'agit seulement d'arriver à persuader les gens de penser en termes de « grands « problèmes. S'ils conservent l'habitude de considérer chaque problème à partir seulement de ses seuls mérites, inévitablement s'installe une dérive qui conduit à ne regarder les choses que du seul point de vue d'intérêts particuliers.

Je crois que tout cela a conduit, dans notre manière d'envisager la politique, à un formidable rétrécissement de l'intérêt public auquel, malheureusement, beaucoup de think tanks eux-mêmes contribuent.

Jerry O'Driscoll

Il vaut la peine de rappeler ici ce que Hayek écrit dans le premier volume de Law, Legislation and Liberty :

« Que la liberté ne peut être préservée que si elle est conçue comme un principe suprême qu'on ne peut en aucun cas sacrifier pour satisfaire un intérêt particulier était une chose parfaitement comprise par les grands penseurs libéraux du 19 ème siècle, au point que l'un d'entre eux décrivait le libéralisme comme « un système de principes ». Telle est l'implication principale de leur avertissement concernant « ce qui se voit et ce qui ne se voit pas en économie politique », mais aussi leur message s'agissant des « attitudes pragmatiques » qui, contrairement aux intentions de ceux qui s'en réclament, conduisent inéxorablement au socialisme ».

(Les auteurs évoqués par Hayek sont Benjamin Constant, Federic Bastiat etCarl Menger.)

Richard Ebeling 

Dans ce chapitre de Law, Legislation and Liberty, Hayek poursuit en insistant sur le fait que lorsque les problèmes de choix politiques ne sont pas analysés en termes de grands principes fondamentaux, mais au contraire en fonctions de circonstances spécifiques propres au cas particulier en cause, c'est toujours la liberté qui perd.

Pourquoi ? Parce que les avantages concrets qui résultent d'une intervention de l'Etat, d'une réglementation, ou d'une redistribution apparaissent beaucoup plus clairement, et de manière bien plus « évidente » que les coûts et inconvénients incertains et non-spécifiques qui découleront demain de « ce qui n'est pas visible »(comme Bastiat l'a si brillamment démontré). Telle est la voie qui mène inévitablement au socialisme (planification généralisée, réglementation, redistribution), sur la base d'une approche au coup par coup.

S'il est vrai que l'avènement de l'analyse moderne en termes de « coûts et avantages » a contraint nombre de partisans de l'intervention de l'Etat à tenir compte de ce qu'il n'existe jamais de « repas gratuit » , il n'en reste pas moins que cette approche nouvelle a également puissamment contribué à détourner les esprits de raisonner en termes de principes fondamentaux et d'ordre institutionnel, pour ne s'intéresser qu'aux « mérites » individuels des solutions particulières reposant sur l'intervention de l'Etat.

Il est ainsi devenu normal de considérer que ne pas s'intéresser aux « principes », ni aux alternatives institutionnelles relevait d'une attitude « plus scientifique » et davantage adaptée aux débats d'ordre politique. Et celui qui continue de penser d'abord en termes de grands « principes » passe désormais pour l'un de ces esprits « philosophiques » qui se désintéresse de la « réalité » et des « faits » concrets qu'il s'agit précisément d'analyser pour prendre les décisions qui concernent « l'aujourd'hui et le maintenant ».

Roger McKinney

Ceci nous amène à la manière dont Hayek considére le rôle de la religion dans The Fatal Conceit.

Pour lui, la religion joue un rôle important en ce qu'elle donne aux gens la motivation qu'il leur faut pour adhérer et suivre de grands principes dont ils ne peuvent pas percevoir immédiatement les avantages personnels qu'ils peuvent en retirer.

Au niveau le plus élémentaire, le Christianisme traditionnel met des limites à l'envie alors que, comme tous les instincts de base, l'envie est un sentiment bien concret qui attire bien plus que toutes les abstractions.

J'ajouterai que la plupart des électeurs sont intellectuellement incapables de comprendre un bon raisonnement économique, même lorsqu'il sont personnellement intéressés. Il ne faut donc pas s'étonner que la majorité des gens qui n'y trouvent aucun intérêt n'éprouvent pour cette discipline que peur et répugnance. En même temps ils sont d'autant plus renforcés dans cette attitude que les universitaires et les leaders religieux eux-mêmes ne perdent jamais une seconde pour leur expliquer que l'analyse économique est une arnaque qui ne sert qu'aux riches.

Les gens restent coincés dans une attitude médiévale qui enseigne qu'on ne peut s'enrichir qu'aux dépens de quelqu'un d'autre. Voyez cet engouement pour les spectacles de lutte professionnelle. Ce sont ces mêmes gens qui votent et sont incapables de rien comprendre aux fondements de l'analyse économique. L'économie implique fondamentalement d'adopter une vision à long terme des choses de la vie. Ces gens n'ont qu'une vision à très court terme.

Seul un véritable renouveau d'intérêt pour la religion et le Christianisme traditionnel pourrait permettre de nourrir quelque espoir quant à la possibilité de voir évoluer l'esprit et l'attitude de ces électeurs.

Trait.jpg

La version originale de cette discussion a été publiée sur le blog ThinkMarkets en date du 9 décembre 2012 sous le titre : Interests are more powerful than ideas. Traduction Henri Lepage