Ce dernier mode d’organisation peut être considéré comme une approche éthique. Cette approche éthique semble, contrairement aux marchés, organiser la société à partir de commandements et de directives autoritaires.

Cela soulève les questions suivantes : comment un marché autorégulé et ordonné de manière spontanée peut-il dépendre ou s'appuyer sur l'éthique ? Y a-t-il même un sens à encourager une prise de conscience de l’éthique au sein d’un système autorégulateur généré spontanément ? Ne s’agit-il pas là de deux principes d’organisation opposés et non-complémentaires ?

Autrement dit, quel est précisément le lien entre la main visible de l’éthique et la main invisible du marché ?

Un ordre libéral de marché ne s’appuie pas forcement sur des valeurs éthiques comme point de départ pour coordonner les individus dans une société. La plupart du temps, nous ne connaissons même pas suffisamment les personnes avec lesquelles nous traitons pour en savoir plus sur leurs valeurs éthiques. Cette impersonnalité dans les échanges a ses bons côtés puisque nous pouvons interagir avec les hommes sans devoir s’assurer que leurs points de vue moraux s’alignent avec les nôtres. Dans un marché libre, commercer c’est chercher l’avantage mutuel.

Face à ce constat, on rencontre souvent l’idée que l’ordre libéral de marché serait amoral, ou éventuellement, immoral. Dans la même veine, on entend dire qu’une économie de marché produirait le « chaos » et que, par conséquent, la coopération sociale ne pourrait triompher qu’en ayant un socle de directives éthiques contraignantes. Si cette conviction tente en effet de rendre compte de l’importance de l’éthique, elle repose tout de même sur la croyance simpliste et simplement fausse, que le marché produit le chaos. Gardons donc à l’esprit l’idée selon laquelle le marché est capable de coordonner parfaitement les hommes sur une base de consentement et d’intérêt mutuel. Quid donc de l’éthique ? Et si elle s’avère avoir une utilité, l’éthique n’aurait-elle pas une importance mineure dans une économie de marché ?

Au point de départ, nous savons que nous ne pouvons pas – quel que soit l’ordre social – autoriser n’importe qui à faire n’importe quoi, selon son intérêt propre. Autrement, nous ne serions pas bien loin d’institutions criminelles légales. Il paraît alors limpide que des règles doivent exister, même dans un système de marché spontané. D’où le constat que l’éthique doit forcément jouer un rôle dans l’établissement de ces règles. Mais dès lors qu’on admet l’éthique dans la réflexion sur l’organisation sociale, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de la réflexion et laisser à l’éthique carte blanche pour la construction d’un ordre social ? On peut rétorquer que l’éthique cesse d’être au premier plan quand l’approche libérale s’appuyant sur les intérêts plutôt que sur des règles autoritaires commence à produire de meilleurs résultats que la main visible de l’éthique. Bien malheureusement, ce genre de réponse ne nous fait pas avancer dans notre quête de réconcilier éthique et marché.

A titre d’exemple, on peut imaginer qu’il y ait des personnes pensant moins à l’efficacité qu’à l’éthique, et puis d’autres qui s’intéressent surtout à ce qui marche efficacement pour la société mais qui ne sont pas d’accord entre eux sur l’approche à adopter. S’il y en a qui pensent qu’une économie de marché ne fonctionne point du tout, d’autres encore peuvent penser qu’une économie de marché est tolérable sous condition qu’elle soit strictement réglementé sous l’égide d’une éthique stricte. On constate assez rapidement que ce type de réflexion fait obstruction à la liberté individuelle qu’une économie de marché peut offrir. En sens contraire, opter pour un système de marché ultra-libéral revient à encourager une pure culture d’intérêt propre sans notion de responsabilité éthique puisque l’éthique ne joue en fin de compte pas de rôle dans la routine du marché.

De notre point de vue, cette absence d’éthique consciente dans les échanges constitue en vérité un hommage à l’éthique. Pour le dire autrement, moins est plus : une moindre exposition pour le public à des ordres et directives autoritaires peut très bien produire un plus grand respect naturel pour l’éthique en général. Ce qui ne revient pas à dire que la liberté individuelle en économie de marché rend les hommes plus moraux – certains peuvent le penser – mais même si cet avis s’avérait juste, ce n’est pas notre message ici. Nous nous contentons d’affirmer que ce type d’organisation sociale – des règles simples permettant aux individus d’interagir sur une base d’intérêts mutuels, de consentement et de projets – se caractérise par l’importance qu’elle accorde à l’éthique.

Dans ce contexte, il n’y a réellement que deux options qui s’offrent à nous. Soit, construire une société autour d’un principe ou d’un ensemble de principes éthiques de telle manière que la raison d’être d’une telle société soit de vivre selon ses préceptes. Soit, laisser la société choisir des principes éthiques comme socle fondamental tout en donnant à chaque individu la liberté d’adopter des principes éthiques individuels complémentaires. L’ordre libéral est à l’évidence un exemple de la deuxième option. Ce qui nous fait revenir à notre question fondamentale : quels principes doivent être au centre et pourquoi ?

Tentons d’approcher notre interrogation autrement. Est-on certain de la signification du terme éthique ? Qu’est-ce que l’éthique au juste

De prime abord, l’éthique se rapporte à un jugement sur les manières selon lesquelles nous devrions vivre. L’éthique, ce serait alors le fait de réfléchir sur son train de vie et ses actions en vue de mener une vie bonne. S’il est à chacun d’en décider, force est de constater qu’il peut y avoir les interprétations les plus diverses de ce qui constitue une vie bonne, une vie éthique. Si nous admettons cette hypothèse de diversité de vue sur l’éthique, alors l’ordre libéral s’avère définitivement comme une organisation sociale qui encourage le pluralisme des modes de vie. Il ne s’agit pas là de notre message-clé, mais il convient tout de même de le retenir comme important quand on confronte marché et éthique : s’il n’existe pas qu’un seul et unique mode de vie éthiquement acceptable, alors l’économie de marché peut bien être le meilleur principe rassembleur dans le respect de cette conviction.

En revanche, un régime de liberté et de pluralisme n’est nullement un garant du bien-vivre. L’ordre libéral de marché n’interdit à personne d’abuser de sa liberté et en aucun cas n’oblige chacun à mener une vie bonne. L’ordre libéral de marché ne serait ainsi ni défenseur ni détracteur d’une vie bonne ; à chaque individu donc de choisir son camp. Pourtant, il serait réducteur de s’arrêter là. Il faut garder en tête les problématiques sociales qui nous ont fait prendre conscience du rôle de l’éthique, au point de départ. Un élément de réponse : nous avons besoin de règles quand nous sommes en contact avec autrui.

En appliquant ce que nous venons de dire plus haut, ces règles doivent respecter deux contraintes : Primo, une règle doit s’appliquer à tout un chacun dans la société. Quelle valeur garderait-elle si elle ne s’appliquait que partiellement à certains individus et pas à d’autres. Pourrait-on d’ailleurs encore parler de règle si elle ne s’appliquait pas à la société dans son ensemble ?

Secundo, si un système de règles doit s’appliquer à tout le monde, il doit également reconnaître le droit de l’individu à construire son quotidien comme bon lui semble, et donc tolérer la diversité des modes de vie. En résumé, un cadre règlementaire juste doit encourager le pluralisme tout en traitant chaque individu de la même manière.

Mais de là, il ne faut surtout pas retomber dans le piège d’obliger tout le monde à suivre un certain mode de vie. A défaut, ce serait une pure violation de l’ordre libéral et de la pluralité, qui est comme nous venons de le voir, nécessaire à l’ordre éthique. L’autre extrême, tout aussi peu souhaitable, serait d’abandonner toute règle générale. Cela provoquerait un flou complet concernant le comportement à adopter les uns envers les autres, surtout quand nous ignorons si nous partageons les mêmes principes éthiques personnels. Face à cette problématique, il faut être à l’évidence tout à la fois générique et spécifique dans l’application d’un principe sociétal.

Notre problématique reste donc toujours irrésolue. Quel genre de règle ou principe serait, in fine, capable de s’adresser à tout le monde, d’encourager le pluralisme dans les modes de vie et pourtant ne pas privilégier l’un d’entre eux au détriment d’un autre ?

Différents types de principes éthiques ?

Avant de répondre à cette question, il convient de prendre conscience d’une autre éventualité. Il se peut bien que tous les principes éthiques ne soient pas du même ordre. Certains principes éthiques font partie d’un type d’ordre et certains en appartiennent à un autre. Tous les types de principes n’ont éventuellement pas la même pertinence face à notre sujet. Autrement dit, certains principes se rapportent au problème de l’insertion de l’individu dans la société, d’autres traitent des façons de mener une vie bonne. Pourtant, cette distinction, à elle seule, semble un peu arbitraire, puisque mener une vie bonne implique aussi, in fine, de vivre en harmonie avec les autres. De manière plus générale, ce que nous recherchons, ce sont, d’un côté, des principes qui adressent les conditions de possibilité d’une vie bonne en société, et de l’autre, des principes d’une vie bonne, y compris en société. Si l’on accepte cette catégorisation, on est en mesure de trouver une réponse à notre question.

Voici donc nos quatre critères qu’un principe général doit respecter :

(A) Il doit être égalitaire, s’appliquer à tout le monde.
(B) Il doit être universel, s’appliquer à n’importe quelle situation.
(C) Il ne doit pas introduire de biais en faveur d’une manière de vivre au détriment d’une autre.
(D) Il doit faire appel à l’intérêt personnel.

Notre conviction est que le principe général qui répond à ces critères le plus justement, c’est l’autonomie d’initiative. Plus précisément, le premier principe de tout ordre social doit consister en la protection du droit à l’autonomie d’initiative. Ce terme ne cache rien de particulièrement complexe, il s’agit simplement de la liberté de tout un chacun de faire des choix et de les réaliser. Cela n’implique pas que chacun doit être complètement autonome – c’est à dire en pleine possession de sa raison et disposant de toutes les informations pertinentes – ni nécessairement prendre les bonnes décisions. Toujours est-il que quel que soit le contexte on doit pouvoir avoir le choix.

Notre conception de l’autonomie d’initiative repose ainsi sur l’idée que toute action d’un individu ne peut être jugé d’un point de vue éthique que si celui-ci a effectivement eu le choix de passer à l’action ou de s’abstenir. Comment pourrait-on sérieusement engager une réflexion éthique sur la responsabilité d’un individu  forcé à accomplir un acte contre son gré ? L’éthique comme concept moral aurait-elle encore sa place dans le monde s’il ne fallait juger la responsabilité des hommes que s’ils avaient la parfaite connaissance de leur impact ?

A l’évidence, le plus courant des moyens pour faire obstruction à l’autonomie d’initiative est l’usage de force physique. D’autres moyens existent, mais toujours est-il que l’usage de force physique se repère de loin et peut être empêché plus ou moins aisément. Sachant que nous cherchons un principe universel, il est primordial d’en définir un qui soit facilement identifiable et sans complexifications subtiles. Des actions que l’on associe le plus fréquemment au crime  (vol, viol, meurtre, attaque, fraude, etc.) peuvent servir efficacement de critères dans la définition de ce principe universel. Si toute action portant atteinte à la volonté de l’individu est strictement interdite, alors nous pouvons supposer que le champ d’épanouissement de l’autonomie d’initiative s’en trouve agrandi.

Protéger le droit à l’autonomie d’initiative n’a cependant pas pour objectif de rendre les hommes meilleurs ou plus enclins à opter pour l’autonomie. La véritable intention sous-jacente à la protection du droit à l’autonomie d’initiative est de donner une chance à l’éthiquesi, comme nous le croyons, l’autonomie d’initiative est le fondement de tout acte pouvant être considéré comme éthique, il s’avère que l’éthique ne peut s’épanouir que dans un système ou la liberté a sa place – l’économie de marché.

La protection de l’autonomie d’initiative ne garantit cependant pas complètement par elle-même l’éthique en société. Une société doit ses exigences éthiques à la façon dont les individus pratiquent leurs libertés. Quelle que soit la manière pour l’un d’interpréter sa liberté éthique, elle n’impacte pas celle de l’autre. La nuance de notre principe est bien là : protéger la possibilité de l’autonomie d’initiative, et non pas imposer une forme particulière d’autonomie d’initiative. 

Se résoudre à imposer à autrui une forme d’autonomie considérée comme meilleure qu’une autre serait de nouveau introduire un biais privilégiant un mode de vie au détriment d’un autre. Dans le choix d’un principe social, il s’agit donc  en fin de compte d’opter ou non pour la liberté individuelle avec les inconvénients éventuels qu’elle peut comporter. Paradoxalement, il s’avère qu’en rejetant la liberté comme principe fondateur, on finit également par abandonner l’éthique, puisque là où il n’y a pas de choix, il n’y pas d’éthique. Autrement dit, en vue de protéger un principe il faut en garder en tête un autre : pour sauver l’éthique, il faut garantir ce qui est fondamental à l’acte volontaire. Une réinterprétation des fondements de l’éthique réduisant le champ du possible de l’autonomie d’initiative peut très  vite se révéler liberticide et de fait détruire les fondements même de l’éthique.

Rendre l’action morale possible

De prime abord, une société en économie marché peut paraître indifférente ou ambiguë face à l’éthique, mais si elle en donne l’impression ce n’est que parce qu’elle marque une différence entre principes éthiques rendant l’action éthique possible  et ceux qui, plus normatives, nous recommandent un mode de vie avec les droits et devoirs qu’il implique. L’ordre libéral ne veut pas, et pour cause, être considéré comme une philosophie éthique.  Il ne s’agit pas d’une pensée qui prône une éthique particulière. L’ordre libéral est la réponse à la question, certes restreinte, du rôle de l’éthique dans le dessein d’organiser une société. Notre réponse est de dire qu’il faut organiser une société de telle manière que la possibilité d’un comportement éthique soit protégée mais qu’une tentative de faire régner l’éthique risquerait de mettre l’objectif principal – rendre l’éthique possible – en péril. Cette position est peut-être éloignée de la philosophie classique, mais reste tout de même en accord avec la conviction qu’une vie bonne ne peut être atteinte que par les individus qui sont responsables de leurs propres actions.

En guise de conclusion, nous souhaitons attirer l’attention sur le fait que l’ordre libéral est le seul à manifester une compréhension profonde du rôle central qu’occupe l’autonomie d’initiative dans toute moralité et de la nécessité de la protéger. 

Cette compréhension fondamentale engendre naturellement une prudence suspicieuse face à toute tentative visant à remplacer l’autonomie d’initiative par une quelconque forme de trajectoire morale prédéterminée même si celle-ci peut paraître attractive et juste. Les règles encadrant la protection de cette autonomie d’initiative ne peuvent être modifiées qu’au nom de l’autonomie d’initiative et doivent sinon être laissées telles qu’elles. La sagesse latente du libéralisme classique – qui par ailleurs explique sa réussite pratique dans le monde – consiste en la conviction que moins on fait de l’éthique une stratégie politique, plus elle retrouve sa finalité qui est l’épanouissement humain. Certes, nombreuses sont les observations et expériences qui laissent à penser que l’ordre libéral rend les individus plus prospères, mais l’ordre libéral ne se cantonne pas à la prospérité individuelle et produit peut-être quelque chose de plus profond mais de moins visible : il laisse l’humain être humain et employer les capacités qui lui sont propres : raisonner, juger, et ressentir une émotion face aux objectifs et moyen que l’on a choisi soi-même. 

Loin d’être une institution aliénante, l’ordre libéral peut bien s’avérer être la plus humaine et morale de toutes les organisations sociales.

Douglas Rasmussen. Traduction de Daniel Pavlic (Institut Coppet).

Douglas Rasmussen est professeur de philosophie à St. John’s University (New York City) . Il est notamment le co-auteur (avec Douglas Den Uyl) de "Norms of Liberty: A Perfectionist Basis for Non-Perfectionist Politics" (Pennsylvania State University Press, paru en 2005).


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