La démonstration de Rueff peut être schématisée ainsi :

1. Rueff part de la parabole du dîner que Keynes utilisait pour démontrer l'existence d'un déséquilibre permanent (et donc de chômage permanent). Si les gens s'abstiennent de dîner, et n'utilisent pas ces économies pour acheter d'autres biens ou investir, il y a création d'un déséquilibre. Et Rueff de répondre : « là ou Keynes voit un défaut de consommation ou d'investissement je vois une demande de monnaie ».

2. C'est son point de départ après la guerre dans sa nouvelle controverse avec le futur prix Nobel Tobin.

3. Selon son habitude, et pour mieux nous faire comprendre ce que sont une véritable régulation monétaire et ses conséquences pour l'équilibre économique général, Rueff part du cas simple où la monnaie est constituée de pièces d'or. Dans ce cas, la demande de monnaie est une demande de production d'or supplémentaire, à partir de mines d'or, ou à travers des exportations vers des pays producteurs d'or en échange de métal jaune. Comme le mécanisme - comme tous les mécanismes de marché - peut apparaître théorique, Jacques Rueff cite des statistiques démontrant la sensibilité de ce type de régulation.

4. Il est possible ensuite de conduire la démonstration étape par étape, avec l'introduction de l'étalon-or et du système de réserve fractionnaire pour les banques. Mais pour ne pas alourdir la présentation, il faut se tourner directement vers la situation actuelle et comparer ce qui est une véritable régulation monétaire telle que  présentée dans « l'ordre social», et telle donc qu'elle a dû exister avant la politique de l'open market (qu'il appelait la politique de l'arbitraire).

5. Si une demande  de monnaie supplémentaire apparaît à partir d'une situation où les encaisses désirées étaient égales aux enquêtes réelles, cette demande peut être fournie par la production de monnaie de crédit par le système des banques privées, ou, si cette production est insuffisante, par la banque centrale. Dans la régulation monétaire telle qu'elle a longtemps existée, il était rigoureusement interdit à une banque centrale respectable de créer de la monnaie en contre partie de l'achat de créances publiques. La création de monnaie banque centrale ne se faisait alors qu'en contrepartie de créances privées à échéance très courtes, de meilleure qualité, apportées par le système bancaire qui en avait besoin. Selon   la recommandation célèbre  de Bagehot, la banque centrale devait prêter  librement, mais à un taux d'intérêt plus élevé. Dans ce schéma, si le système bancaire privé n'a pas pu, en créant de la monnaie de crédit, acheter des créances privées en quantité suffisante pour satisfaire la demande de monnaie, c'est à la banque centrale, en créant de la monnaie de base, de jouer son rôle. Tout se passe alors comme si la banque centrale se substituait à une demande directe de biens ou services,  créait de la monnaie supplémentaire en achetant une créance à court terme sur une entreprise, et donc achetait indirectement la quantité de biens ou services produits par une entreprise que représentait cette créance. Pour prendre un exemple imaginaire, si la banque centrale achète une créance de 100 millions d'euros sur la Régie Renault à échéance d'un mois en créant de la monnaie-base d'un même montant, et qui représente la valeur d'un stock de voitures à livrer bientôt aux concessionnaires, tout se passe comme si ce stock avait été temporairement acheté par la banque centrale. Dans cette régulation privée bien faite, il n'y a pas de déficit d'achats de biens et services, et Jacques Rueff, dans son ouvrage « le lancinant problème de la balance des paiements », a pu dire qu'il avait généralisé la loi de Say au cas d'une économie avec un système bancaire.

Cette présentation est un résumé schématique de la pensée de Jacques Rueff, mais j'espère qu'elle  en saisit l'essentiel. Dans ce même ouvrage, Jacques Rueff, dans une phrase, fait une référence très elliptique au cas où la régulation monétaire n'est pas bonne, en disant que dans ce cas-là il faut utiliser la « pharmacopée keynésienne » : en effet, dans le cas où la banque centrale ne monétise que les dépenses publiques, l'apport en cash désiré additionnel ne peut se faire qu'à travers les dépenses publiques. Par ce détour un État keynésien se verrait justifié, non pas par ses investissements (cet aspect devrait être traité séparément), mais parce que cela serait la manière d'augmenter les encaisses. Milton Friedman et et Keynes seraient ainsi liés entre eux comme les deux doigts de la main.

Mais au mécanisme sain et subtil d'une véritable régulation monétaire par le marché se substituerait alors une « régulation »

- soumise à l'arbitraire des décisions de la banque centrale quant au taux d’intérêt et à  la quantité de monnaie à créer pour faire face à la demande d’encaisses;

- soumise aux décisions politiques (public choice) pour le contenu des dépenses publiques, avec ce que nous observons : une tentative de redémarrage en conservant la structure déformée de prix et de processus de production qui résultait de l'inflation des actifs dans la phase antérieure du boom.  

La décision de la banque centrale américaine d'acheter des créances détenues par le système bancaire, au côté de bons du trésor, semblerait un pas dans la bonne direction. Malheureusement il apparaît que ces décisions n'ont pas pour but   véritable  d'augmenter la liquidité du système dans des conditions  saines, mais de résoudre un problème de solvabilité pour éviter un dépôt de bilan.

La régulation monétaire supposerait que ces créances soient achetées à leur vraie valeur et qu'elles puissent ainsi être liquidées sans difficulté au moment où une baisse des encaisses désirées pourrait provoquer une hausse des prix.

Pour sauver certaines banques, et sous le prétexte que la valeur de ces créances est difficile à déterminer sans prendre le risque d'un effondrement des marchés (alors que le célèbre investisseur. Warren Buffet proposait de les évaluer en en plaçant 5 % sur le marché), il est très probable que la banque centrale a payé un prix bien trop élevé. Le résultat, s'agissant du marché immobilier,  est   donc de freiner son assainissement, en maintenant donc le prix du parc immobilier a une valeur encore trop élevée.

Par opposition, on peut imaginer une banque centrale couronnant un système bancaire qui ne prendrait que les créances bancaires saines, et donc d'entreprises adaptées à la structure de prix et de marché d'après le boom. Mais pour que ceci puisse  se faire, il faudrait non seulement revenir à une saine régulation monétaire, mais traiter le problème des banques en état de dépôt de bilan autrement : nationalisation, rachat par d'autres avec ou sans garantie de l'État, ou dépôt de bilan.

Bien que n'étant pas un spécialiste des questions monétaires, le prix Nobel Vernon Smith avait vu juste dans son article du Wall Street Journal : la solution de la crise ne réside pas simplement dans l'injection massive de liquidités. Pour sortir de la crise, la question du bonus des traders n'est que secondaire et détoune l'attention de la cause première : l'absence de véritable régulation monétaire liée au système monétaire international et à la capitalisation des banques.

Voir aussi :

Jacques Rueff : Les erreurs de la Théorie générale de Lord Keynes

Jacques Rueff : La fin de l'ère keynésienne

Étienne Mantoux (1937) : La «Théorie générale» de M. Keynes

George Reisman : C’est avec de l’épargne qu’on embauche, et qu’on embauchera

George Reisman : Le redressement économique passe par la reconstitution du capital, non par des « plans de relance » étatiques

F. A. Hayek : La critique autrichienne

F. A. Hayek: The Economics of Abundance

Henry Hazlitt: The Critics of Keynesian Economics

Ludwig von Mises: Stones into bread: The Keynesian Miracle

Hans-Hermann Hoppe: The Misesian Case against Keynes