Les autres causes de la crise souvent citées sont : le marché « sub-prime » américain (issu d’institutions créées pendant la Grande Dépression des années trente qui ont soutenu le logement social aux USA sans problème et à la satisfaction générale pendant 60 ans) ; le déficit - ou excédent, cela dépend de votre point de vue – chinois (il y aurait beaucoup à dire à ce sujet, et c’est vrai que les déséquilibres internationaux d’une telle envergure ne promettent rien de bon). Mais la cause profonde de l’excédent chinois était la cessation de l’épargne des ménages américains : en effet pourquoi épargner si le taux d’intérêt est inférieur à zéro ? Achetons plutôt une maison à crédit! Merci Mr. Greenspan…

La globalisation du monde de la finance est également souvent remise en cause. En effet, si chaque pays était resté à son point d’autarcie de 1945 la propagation de la crise financière n’aurait pas eu lieu. La prospérité d’après-guerre non plus, d’ailleurs. La globalisation de la finance n’est ni une cause de la crise, ni un symptôme : elle est une simple conséquence d’un demi siècle de coopération économique internationale, donnant lieu à une division planétaire du travail sans précédant. En poursuivant notre métaphore médicale, grâce à la globalisation nous sommes en relative bonne santé pour affronter l’épidémie actuelle. Sans la globalisation, nous serions tellement faibles et miséreux que n’importe quel microbe idéologique ou politique nous aurait emportés depuis longtemps.

Toutes ces hypothèses sont respectables et méritent qu’on s’y attarde. En revanche, il y en a une qui me semble dénudée de toute respectabilité, tant elle sent le souffre de la vindicte populaire et d’un manque de logique patent : celle qui consiste à déplorer l’avidité des banquiers, des traders et des « golden boys », et de les rendre responsables du désastre.

L’amour de l’argent n’est pas le monopole des banquiers. Au contraire, le désir de s’enrichir est un trait humain universel… Cessons donc de moraliser devant le phénomène des rémunérations pharaoniques des années folles 1995-2008, et essayons plutôt de comprendre pourquoi elles se sont développées.

Pour moi l’analyse n’est pas très compliquée. Le véritable torrent de dollars créé par Mr. Greenspan s’est infiltré partout dans le système financier mondial, accroissant les bilans de tous les établissements bancaires (sauf les plus conservateurs et les plus prudents – il y en avait quand même quelques uns !) et gonflant leurs profits au-delà de toute expérience antérieure. A la recherche d’investissements rentables (mais sûrs) on s’est jeté sur les sub-prime américains (garantis par l’Etat), sur la pierre, sur des Van Gogh, sur des montages financiers fiscalement créatifs   etc. etc. La bulle était lancée, et tant qu’elle gonflait, les profits gonflaient aussi.

Or, le système de boni est un instrument de gestion qui consiste à intéresser les salariés aux résultats de l’entreprise, du cadre modeste au chef suprême, selon un contrat de travail de droit privé recevant l’aval des actionnaires. Mais la bulle suscitée par Mr. Greenspan a créé des profits exagérés et inattendus, et a enrichi une poignée de chefs au-delà de toute espérance (pour eux), simplement par l’application de formules préétablies destinées à des circonstances plus normales. On dit dans la cour d’école : donné, c’est donné : reprendre c’est voler. Comment reprendre ce qui a été légalement donné ?

En plus, on voit bien qu’il ne sert à rien d’interdire le système de bonus pour éviter une future crise financière quelle conque. Ces rémunérations démesurées ne sont qu’un symptôme, et pas la cause première de la crise. En revanche, comme c’est facile de s’en prendre aux bénéficiaires ! Ils profitent, alors que tout le monde trinque ! Qu’ils rendent cette richesse indument acquise !

J’y vois au moins deux problèmes. Primo, de quel droit l’Etat peut-il casser un contrat de droit privé parfaitement légal, ou il n’y a ni fraude, ni vol, ni autre méfait susceptible d’être puni au titre du droit pénal ? Soumettre ces boni à une fiscalité d’exception contreviendrait au principe élémentaire de la non-rétroactivité des lois. Au-revoir l’état de droit.

Secundo, si l’Etat, à travers le pouvoir législatif, changeait la loi et commençait à s’immiscer dans la micro gestion du personnel d’entreprise, au point où la méthode de rémunération d’un salarié serait strictement encadrée pour empêcher de tels abus – autant abandonner toute fiction de liberté de contrat sur le marché du travail. Cessons de faire confiance aux agents du secteur privé ! Mettons tout aux mains des bureaucrates et des politiciens ! C’est plus sûr. Mais malheureusement l’histoire nous enseigne que cette route là n’est pas sans dangers non plus. Au-revoir le système du marché.

Non seulement c’est une route qui mène droit au dirigisme et à la planification, mais elle n’a strictement rien à voir avec l’origine de notre problème actuel.

Que faire alors ? Les bulles spéculatives ont toujours eu lieu. Tout le monde connaît celle des tulipes d’Amsterdam de 1630, bien avant Mr. Greenspan… Un système bancaire basé sur le fractionnement des dépôts contient en son sein le germe de sa propre destruction, car depuis le moyen âge, le rôle du banquier est d’accepter des dépôts à vue et d’en prêter une fraction à plus long terme, ce qui transforme du pouvoir d’achat immédiat en un investissement illiquide. Un bon banquier est donc en faillite permanente, par définition : il n’est sauvé que par son expérience, sa prudence, sa connaissance de ses clients. Ainsi finance-t-il l’économie, la croissance, la prospérité. Sans lui, on en serait encore en l’an 1400. Mais en période de prospérité, la bulle spéculative n’est jamais loin. On n’a rien sans rien.

En revanche, que peuvent faire les pouvoirs publics aujourd’hui ? Ne pas encourager les banquiers à dépasser les règles élémentaires de la prudence ! Ne pas multiplier l’incidence de l’aléas moral de la banque centrale, notre « prêteur en dernier ressort » à toute banque en difficultés. En résumé : la seule chose dont nous avons besoin en ce moment est un contrôle stricte sur la création monétaire publique. Mais ça, c’est un autre débat.

Ancien Président de la Société du Mont Pèlerin, Victoria Curzon-Price est Professeur Emérite de l'Université de Genève.