Par exemple, Philippe Houillon s'en prend, lui aussi, aux stock-options qui ont déjà fait couler tant d'encre. Sait-il comment cette technique de rémunération des dirigeants est née, et pourquoi elle est devenue si répandue ? Son origine date des années 1970 lorsqu'une loi américaine – le Wagner Act – a (déjà) entrepris de plafonner les salaires versés aux patrons. Les entreprises n'ont pas pour autant cessé de se faire concurrence pour attirer dans leurs rangs les meilleurs et les plus efficaces des managers. Puisqu'elles ne pouvaient plus autant jouer sur les salaires pour séduire les talents, elles ont trouvé un autre moyen, le mécanisme des stock-options. L'accentuation de la concurrence mondiale a ensuite fait le reste. Sous prétexte d'éthique, les entreprises françaises pourraient-elles s'isoler du marché international des managers ? Celui-ci est mondial, et s'impose à nous, qu'on le veuille ou non. Même une mesure soi disant 'temporaire' pourrait faire des dégâts considérables.

Il est clair que les niveaux parfois extravagants des dirigeants de très grandes entreprises ne manquent pas de nous interpeller. L'échelle des rémunérations est incontestablement liée à la taille croissante des entreprises, notamment dans les industries les plus concentrées. Mais s'est-on jamais posé la question de pourquoi il en est ainsi ? Pourquoi, par exemple dans la finance, a-t-on vu se multiplier le nombre des établissements aujourd'hui considérés comme « too big too fail » ? La réglementation de plus en plus tatillonne des OPA n'aurait-elle pas quelque chose à y voir ?

Il est très à la mode d'évoquer la 'gouvernance' des entreprises – mot magique par lequel on déplore généralement que les actionnaires se fassent dépouiller de leurs pouvoirs par des managers de plus en plus indépendants. Mais quels sont les actionnaires qui auraient véritablement les moyens de surveiller de plus près leurs mandataires ? Contrôler exige des connaissances de plus en plus pointues, demanderait beaucoup de temps et d'efforts, notamment d'information. Les actionnaires se montrent très rationnels lorsque, en dehors des assemblées générales, ils n'exercent sur les dirigeants des sociétés qu'un contrôle en définitive très lointain qui laisse à ceux-ci de larges possibilités pour se rémunérer très généreusement.

La véritable 'gouvernance' des grandes entreprises, le véritable contrepouvoir, ce sont les OPA – c'est à dire ces sortes de coups d'état par lesquels des équipes rivales de managers se propulsent en assemblée générale pour demander aux actionnaires de révoquer l'équipe dirigeante en place et de faire confiance à leur savoir-faire pour que leurs intérêts soient mieux servis par une nouvelle politique. Or voilà plus de vingt ans que les pouvoirs publics, que ce soit en Europe – et notamment en France – ou aux Etats-Unis multiplient les législations et les réglementations pour rendre ces OPA plus difficiles. Même dans le monde des entreprises OPA est devenu une sorte de 'dirty word' symbolisant la rapacité des moeurs dans les affaires.

Dans l'une des ses nombreuses – et brillantes – chroniques en ligne sur le site 'Cafe Hayek', Donald Boudreaux, Professeur à George Mason University, rappelle ce que prédisait Henry Manne , à l'époque doyen de la Faculté de droit de George Mason. Celui-ci avait averti que toutes « ces réglementations anti-OPA auraient pour effet de faire monter les salaires des dirigeants ». C'est ce qui s'est passé : protégés de la concurrence des 'corporate raiders', nombre de gestionnaires en place ont effectivement abusé de leur situation pour engranger des rémunérations sinon excessives, du moins très nettement supérieures à celles dont ils auraient du se contenter si on avait laissé librement jouer la concurrence du 'marché des managers'.

« Dégoter un dirigeant de première valeur plutôt qu'un dirigeant de qualité moyenne peut accroître de plusieurs milliards de dollars la valeur nette d'une société, commente le professeur Boudreaux. Les entreprises rivalisent avec acharnement pour obtenir les meilleurs talents au moyen de salaires plus élevés. Un talent supérieur peut faire toute la différence entre le succès et l'échec. Or, mis à part une importante augmentation de salaire, un haut dirigeant n'a guère de raisons de quitter un poste dans une entreprises subissant relativement peu d'incertitude et d'agitation, pour rejoindre une entreprises confrontée à pas mal d'incertitude et de désordre. Si les hommes de l'état s'en mêlent pour empêcher la mise en place des incitations nécessaires, conclue-t-il, alors les entreprises en question devraient commencer à se faire du souci car leur avenir risque de se trouver rapidement compromis. »

De son côté, Martin Hutchinson, l'un des principaux animateurs du magazine financier online Money Morning - , évoque un autre argument pour répondre à ceux qui s'indignent du niveau des primes sans précédents que certains banquiers de Wall Street – notamment chez Goldman Sachs – s'apprêteraient à empocher. D'une part, fait-il remarquer, c'est au fond une bonne nouvelle car cela montre que la demande de banquiers est de nouveau en hausse, et donc que les affaires seraient en train de repartir. Mais surtout, souligne-t-il, à qui la faute ? Est-ce qu'Obama et l'Etat fédéral, avec leurs plans de sauvetage et de relance, n'y seraient pas eux aussi pour quelque chose ? « Sur un marché vraiment libre, où l'Etat se serait bien gardé d'intervenir, il est vraisemblable qu'aujourd'hui les anciens de Citibank seraient postésà tous les coins de rue de Manhattan pour y vendre des pommes, et que cela maintiendrait à un niveau décent la rémunération des banquiers assez chanceux pour avoir encore un emploi ! ».

Le jugement est quelque peu brutal et à l'emporte pièce. Mais en dénonçant cet effet pervers des politiques de sauvetage, il attire l'attention sur un véritable problème. On ne peut pas se féliciter de voir l'Etat intervenir et sauver de la faillite les établissements bancaires et financiers les plus menacés, et en même temps se plaindre d'une reprise trop rapide des salaires lorsque les affaires reviennent. Paradoxalement c'est dans les secteurs coupables des plus grands excès pendant la période du boom, ceux sur lesquels devraient se concentrer au contraire les dégraissages, que les rémunérations se remettent à augmenter le plus vite. N'est-ce pas anormal ? N'est-ce pas là que réside la plus grande immoralité ?

« Parce qu'on n'a pas permis que les faillites se produisent en septembre et en octobre 2008 – comme cela se serait passé sur un marché libre -, il y a aujourd'hui sur ce marché-là, fait-il remarquer, beaucoup plus d'institutions qui subsistent qu'il ne devrait y en avoir – Citibank et Merril Lynch étant les plus connues... Si les banquiers de Citibank et de Merril Lynch devaient mendier dans la rue, les salaires seraient contraints de demeurer à un niveau plus raisonnable. Les choses étant ce qu'elles sont , les quelques malheureux chômeurs qui travaillaient chez Lehman Brothers ne suffisent pas pour peser à la baisse sur le marché ».

Certains s'offusqueront sans doute de voir ainsi ressuscitée la vieille loi d'airain du retour à l'équilibre par le jeu du marché de l'emploi. Mais il faut bien voir que, de toute façon, il faudra bien que la taille des activités financières finisse par rétrécir et que les rémunérations relatives qu'elles offrent diminuent. Cela se fera, qu'on le veuille ou non. Mais cela nécessitera de passer par de pénibles tours de vis monétaires et fiscaux qui seront la rançon à payer pour la généreuse bienveillance dont viennent de faire preuve nos Etats à travers leurs actions à courte vue de soutien et relance.

Comme aimait à le souligner Milton Friedman, « il n'y a pas de repas gratuit » (There is no free lunch).