A ce propos, il n’est pas superflu de rappeler que le taux des prélèvements obligatoires n’a cessé d’augmenter, dans les pays de l’OCDE, depuis 1900 et plus encore en France (3). Pour cette dernière, ils sont passés de 9% du PIB en 1900 à 44% en 2007. Et en 1929, année de la grande crise, ils se situaient, à 15,3% du PIB (4). C’est-à-dire qu’ils ont triplé depuis lors. Chacun comprend qu’ils ne pourront pas être triplés une seconde fois au XXIe siècle. En effet, c’est une tautologie de dire qu’au-delà de 100% de prélèvements obligatoires, il ne reste plus rien à prélever (5). Manifestement, la crise actuelle survient à un moment où les prélèvements obligatoires se situent, pour nombre de pays européens, au-delà du sommet de la courbe de Laffer. Ce qui n’était, peut-être, pas le cas en 1930. Ceci signifie que la marge de manœuvre économique des Etats-providence n’est pas seulement nulle, elle est probablement devenue négative (6). Si l’on adhère à ce postulat, il faut alors admettre que la finalité économique n’est pas la motivation première des plans de relance. C’est ce que nous proposons de vérifier tout en évaluant les conséquences économiques possibles d’une gestion purement politique de la crise

1. PLANS DE RELANCE ET MOTIVATIONS POLITIQUES

1.1 Le facteur électoral

La proposition théorique centrale de l’école du public choice peut se résumer à l’affirmation selon laquelle les gouvernements des démocraties pluralistes prennent des décisions qui optimisent leur pouvoir sous contrainte électorale. Autrement dit, le Politique a tendance à échanger des rentes publiques contre des votes futurs (7). Du fait de la concurrence politique et de la structure même de leurs décisions, les hommes de gouvernement ne peuvent espérer capter l’ensemble des suffrages (8). Ils ont donc un intérêt systémique à faire converger leurs décisions aux demandes de rentes de leur base électorale, élargie à ses plus proches segments – ceux qui font basculer les élections.

Ce type de comportement est une donnée structurelle du marché politique. Il est tellement intégré qu’il est devenu un réflexe de survie. On ne voit pas la raison pour laquelle ce comportement serait brusquement modifié par l’apparition d’une crise économique.

Au contraire, on peut penser que la crise va renforcer cet atavisme. Effectivement, plus une crise économique est grave, plus elle touche la base électorale des gouvernements en place. En cela, elle crée un terrain propice à l’apparition de nouvelles demandes de protection sous forme de rentes publiques(9). Dans ces circonstances, la probabilité que les gouvernements interviennent pour distribuer ces rentes, en échange de votes futurs, est extrêmement élevée.

Une entrevue du ministre français du travail parue dans le Figaro du 2 mai 2009 vient confirmer ces réflexions : « Que les syndicats demandent plus et se retournent vers le gouvernement, c'est normal. La seule réponse à la crise, c'est davantage de protection, du concret et de la justice. »

Une fois le principe de l’intervention arrêté, une réalité économique s’impose à tous les gouvernants : les ressources financières ne sont pas illimitées. Des arbitrages vont devoir s’imposer. Naturellement, les ressources allouées iront aux segments électoraux les plus prometteurs. De toute évidence, il est plus rationnel de soutenir des électeurs potentiels que tous les autres (11). Les plans de relance seront donc conçus pour satisfaire leurs demandes. De là vient, souvent, l’impression d’éclectisme et de saupoudrage liée aux stimuli économiques mis en place par les hommes gouvernement. De là aussi vient l’impossibilité systémique d’une parfaite coordination des plans de relance entre Etats souverains. En dépit d’une certaine convergence économique, au sein des grands ensembles régionaux, les Etats ont des structures sociales, économiques, politiques et culturelles différentes. Leurs gouvernements n’ayant pas les mêmes clientèles électorales, ils ne peuvent prendre des mesures de relance parfaitement identiques.

Aussi, quand les néo-keynésiens appellent à une coordination des plans de relance actuels, ils ne prennent pas en compte la manière dont fonctionne le marché politique en démocratie. Conscients de cet obstacle fonctionnel, certains keynésiens proposent le transfert du pouvoir économique à des instances non-élues comme la Commission Européenne ou l’O.N.U. Ce qui, selon nous, ne constituerait pas davantage une solution (12).

1.2 L’achat de la paix sociale

Si le jeu politique pousse les gouvernements à intervenir directement en faveur de leur clientèle électorale, il l’incite également à intervenir en faveur d’autres clientèles dans le but d’acheter la paix sociale. Comme l’indique l’expression, pour qu’il y ait achat de la paix sociale, il faut qu’une valeur soit attachée à ce bien. A priori, la paix sociale est un bien qui n’a pas de valeur politique en soi. Elle n’en prend que dans la mesure où elle produit des effets négatifs pour les gouvernements en place. Ce qui s’échange, sur le marché de la paix sociale, ce sont des promesses de respect de l’Etat de droit (de non-violence) contre des rentes publiques (subventions aux entreprises en faillite, primes de départ).

Sur ce marché, tous les vendeurs ne sont pas égaux. Seuls les groupes violents et fortement coalisés parviennent à vendre leur offre. Car, ils mobilisent l’attention des médias et ont la capacité d’influencer l’opinion des électeurs, appartenant aux segments prioritaires pour les gouvernements en place. De ce point de vue, l’achat de la paix sociale n’est qu’une variante du facteur électoral décrit plus haut. Ainsi, les gouvernements en viennent, malgré eux, à distribuer des rentes publiques à leurs opposants les plus radicaux dans l’espoir de conserver leurs électeurs.

Cette dynamique paradoxale renvoie à un problème de fond qu’illustre bien le cas de la France, où se développent les violences sociales à des fins revendicatrices. Après les séquestrations de cadres des sociétés Caterpillar, Sony, Scapa, 3M, Molex, FM logistic, Faurecia…, puis l’attaque de la sous-préfecture de Compiègne par des salariés de Continental, un sondage réalisé par TNS/Sofres le 28 avril, pour Europe 1, a révélé que 17% des Français seraient prêts à séquestrer les dirigeants de leur entreprise pour se faire entendre. 7% iraient même jusqu’à détruire leurs moyens de production (13). Même s’il s’agit d’une minorité, il s’agit d’une forte minorité qui pourrait rapidement faire basculer le pays dans un climat de guerre sociale (14). Il est symptomatique de constater que cette tendance prend corps dans l’un des pays les plus socialisés de l’OCDE.

La mesure de la socialisation y est donnée par le niveau des prélèvements obligatoires. Depuis plusieurs décennies, les prélèvements obligatoires se situent, pour la France entre 8 et 10% au-dessus de la moyenne de ceux de l’OCDE. C’est le cas actuellement (France 44% - OCDE 36%), mais cela l’était déjà en 1965 (France 34% - OCDE 24%). C’est-à-dire bien avant les accords de Grenelle, du 27 mai 1968, qui restent dans la mémoire de nombreux libéraux comme une des étapes marquant le passage d’une société de responsabilité à une société d’assistés. Ce qui caractérise une société où les prélèvements obligatoires augmentent régulièrement, c’est la régression corollaire de la liberté d’allouer les ressources économiques à des fins individuelles. C’est le passage d’une société contractuelle à une société de rapports de force, dans laquelle les groupes d’intérêts constitués demandent à l’Etat de se servir de la contrainte fiscale générale pour obtenir des rentes particulières. En cela, les actions violentes conduites récemment par les syndicats CGT et Sud ne font qu’exacerber une tendance sociétale latente depuis des décennies. Elles s’inscrivent dans un schéma où les individus ne voient pas d’autre solution à la crise que le recours à l’intervention collective et publique dont ils sont devenus dépendants.

1.3 Premiers enseignements

De ces premières analyses, on peut déjà déduire toute une série de propositions intermédiaires:

a) Le fonctionnement du marché politique pousse mécaniquement l’Etat-providence à intervenir pour ‘’traiter’’ la crise.

b) Inévitablement, les plans de relance intègrent, peu ou prou, des considérations extra-économiques.

c) En dehors des segments électoraux prioritaires, pour les hommes de gouvernement, ce sont les groupes les plus virulents (souvent les moins productifs) qui bénéficient en premier lieu des plans de relance.

d) En admettant, un instant, que les plans de relance puissent apporter des stimuli positifs à une économie en crise, leur contamination par des considérations purement politiques nuit à leur rationalité supposée. Ainsi, au sens keynésien, l’éclatement des groupes électoraux cibles nuit à la coordination des plans de relance, pourtant indispensables à leur succès.

e) Généralement, l'action des gouvernements s'avère contreproductive: elle accentue les déséquilibres. Elle envoie de faux stimuli économiques qui provoquent, en conséquence, une mauvaise allocation des ressources. En ce sens, s’abstenir s'avère toujours préférable. Cependant, l’abstention est politiquement improbable. Elle va à l'encontre de la psychologie des hommes de gouvernement.

1.4 Crises économiques et psychologie du Politique

L’un des traits de la psychologie des hommes de gouvernement, c’est la conviction qu’on peut améliorer le monde par le volontarisme politique. Elle est, donc, marquée par une dose plus ou moins forte de constructivisme.

Pour les plus constructivistes d’entre eux, le rôle du Politique consiste à changer la société pour changer l’homme. C’est une donnée structurante et intemporelle du discours politique. On la retrouve des Gracques au Nouveau Parti Anticapitaliste d’Olivier Besancenot : « La crise que connaît aujourd’hui le monde n’est pas une crise passagère, un simple épisode dans les fluctuations boursières et les indices de croissance. C’est une crise durable (…) Aujourd’hui les « marchés » dictent leur volonté et décident en fonction des critères exclusifs du profit et de la rentabilité financière. Une autre logique doit l’emporter (…) celle de l’appropriation sociale et des besoins sociaux contre le pouvoir arbitraire de la propriété privée (…) contre le repli individualiste et la loi de la jungle. Etre révolutionnaire, c’est engager la lutte pour que cette autre logique l’emporte. (15)

Lorsqu’une crise économique survient, le degré de malheur social s’intensifie. Les passions humaines s’exacerbent. La réalité économique devient opposée au discours politique qui promet le bonheur social.

Même les moins constructivistes des hommes de l’Etat succombent au mirage que crée leur désir de réaliser le bonheur collectif. Ne voulant pas la révolution, les gouvernants modérés voient dans la crise économique l’échec des institutions existantes qu’ils se donnent, alors, pour mission de réformer. C’est toute la problématique actuelle de la réforme des marchés financiers qui fait que l’on assiste, jusque dans les coulisses du G20, à des prises de position très nettement interventionnistes de la part de gouvernants réputés favorables à l’économie de marché : « Aucun marché financier, aucun produit financier, aucune partie prenante des marchés financier ne doit être laissée sans réglementation. » (16)

Pour être complet, sur le chapitre de la psychologie du politique face à la crise, il faut ajouter que si les hommes de gouvernement échangent des promesses de rentes contre des voix, c’est dans l’espoir d’être rémunérés en retour. La rémunération monétaire est rarement leur motivation principale. En règle générale, ils préfèrent une rémunération en termes d’attributs du pouvoir. Parmi ceux-ci, il y a la faculté de lever l’impôt et plus encore celle d’engager les dépenses.

Aussi, en période de récession, les hommes de gouvernement sont naturellement enclins à augmenter les dépenses de l’Etat pour signaler à leurs électeurs qu’ils disposent, malgré tout, des moyens de tenir leur promesse d’un plus grand bonheur. Il peut en résulter, une véritable fixation du Politique sur les dépenses : « Une étape importante a été franchie la semaine dernière avec la mise en route du progiciel Viziaprog. Grâce à lui, les préfets sont maintenant en mesure de suivre la consommation des crédits avec une précision redoutable. Depuis son bureau parisien, Patrick Devedjian accède lui aussi à l'information en quelques « clics », avec des courbes de dépenses pour chaque région, chaque département, chaque chantier, ou pour chaque catégorie de projet (infrastructure de transport, équipement de défense, université, monument historique...). Un drapeau vert indique que le planning est respecté. Un drapeau rouge, au contraire, alerte du possible déclenchement de la « clause de dégagement d'office ». En clair : la fin du soutien par le plan de relance et le remplacement du projet par un autre déjà plus avancé. » (17)

Ce qui frappe dans cette relation, c’est la différence de psychologie entre les hommes d’entreprise et les hommes de l’Etat. Tandis que les premiers retiennent l’argent gagné comme critère du succès, les seconds retiennent le volume des crédits dépensés. Cette différence s’accentue en période de crise, où les entreprises tentent de réduire leurs coûts tandis que l’Etat augmente ses dépenses. Par un effet de vase communiquant, le poids de la charge publique sur les entreprises et l’ensemble de la société s’en trouve nettement accru.

Pour illustrer ce phénomène, on peut partir des hypothèses suivantes : (i) un taux de prélèvements obligatoires en 2008 et 2009 de 44%, (ii) une chute du PIB 2009 de 3%, (iii) un déficit budgétaire 2009 de 5,6% (dont on suppose qu’il intègre toutes les dépenses de relance). Pour calculer ne niveau des prélèvements obligatoires en 2009 on a donc : (PIB 2008/ PIB 2009) X (44% + 5,6%) = 51%. Certes, on pourrait argumenter sur la nature économique du déficit, mais quels que soient les concepts utilisés, il s’agit, au mieux, d’un prélèvement obligatoire différé.

L’accroissement des dépenses publiques entre 2008 et 2009 est donc égal, pour la France, à 51% - 44% desquels il faut encore retrancher les 2,3% de déficit budgétaire (en tant que prélèvements déguisés) de l’année 2008 soit : 4,7% du PIB.

4,7% d’accroissement représente environ 100 milliards d’euros de charges publiques en plus (18). En termes de pourcentage, il faut remonter au second choc pétrolier de 1979 pour trouver un accroissement aussi brutal des prélèvements obligatoires. Effectivement, entre 1979 et 1981, ils sont passés de 36 à 40,5%. Et, depuis cette période, ils ne sont jamais redescendus en dessous de 40%.

De la même manière, le premier choc pétrolier avait entraîné une hausse des prélèvements obligatoires qui sont passés de 33% en 1973 à 35,5% en 1975.

Or, c’est à partir de 1973 que s’est installé, en France, un chômage structurel. Depuis, il n’a jamais été résorbé. En 36 ans de gestion keynésienne des crises, la France n’a pas connu, une seule fois, de retour à une croissance forte et au plein-emploi. On ne voit pas comment les plans récemment adoptés y parviendraient.

 

2. PLANS DE RELANCE ET MESURES SECTORIELLES

Une revue complète des plans de relance et de leurs effets économiques dépasserait le cadre de cet article. Aussi se contentera-t-on d’évoquer les mesures les plus significatives pour notre analyse.

2.1 Des niveaux de dépenses fortement disparates

Ce qui frappe en premier lieu, c’est la différence des niveaux de dépenses liés aux plans de relance. Bien que les données varient au fil des décisions politiques, on trouve, à la date de cet article, les valeurs suivantes (exprimées en pourcentage du PIB 2008) : Chine 13,8%, Japon 10,8%, Etats-Unis 6,55%, Inde 8,5%, Allemagne 3,1%, Espagne 2,52%, Italie 2%, France 1,3%, Royaume-Uni 1,13%, Pays-Bas 1%, Belgique 0,35%. (19).

Dans ce classement, les niveaux de dépenses publiques varient d’un facteur 40. C’est un premier indice que ces plans ne sont pas globalement coordonnés et obéissent à des logiques locales, largement déterminées par des éléments politiques.

Le cas du Japon est, à ce titre, exemplaire. Depuis l’automne 2008, le gouvernement nippon a annoncé trois plans de relance. Le premier se situait à 2% du PIB, le deuxième à 5,5% et le dernier en date à plus de 10%. L’annonce de chacun de ces plans suivait, de peu, la publication de prévisions de décroissance de plus en plus pessimistes. Or, aucun desdits plans n’a eu d’effet positif sur les prévisions suivantes. Les prévisions de croissance étant le reflet de la confiance des investisseurs et des ménages, on peut se demander si les stimuli politiques envoyés par le gouvernement japonais, à leur endroit, ne se sont pas finalement transformés en stimuli négatifs, dégradant leur perception de la crise. Un phénomène que l’on a déjà observé dans le cas du renflouement de Bear Stearns.

2.2 Des mesures hétéroclites

Si l’on analyse le contenu des plans de relance, on y trouve un véritable catalogue à la Prévert qui va de la construction de nouveaux ponts sur le Mississipi, à la distribution de chèques loisirs en Chine, à la restauration de monuments historiques en France : « Une grande partie des travaux commencés concerne des monuments historiques. La restauration de la façade de la cathédrale Saint-Pierre à Beauvais est par exemple en cours pour 1 million d'euros, la Cité de la danse des Ursulines à Montpellier va rapidement bénéficier de 1,4 million d'euros… » (20). Malgré leur caractère hétéroclite, on peut distinguer deux grandes catégories d’interventions publiques : les grands travaux et les aides à la consommation.

2.21 Les grands travaux

C’est le grand classique des mesures keynésiennes. Les deux pays qui y consacrent le plus de moyens sont la Chine et les Etats-Unis. Respectivement, 230 milliards et 100 milliards de dollars. En comparaison, le plan français de 26 milliards d’euros apparaît comme relativement modeste.

Comme nous l’avons souligné dans l’introduction, les grands travaux des années 1930 n’ont pas eu les effets escomptés en termes de croissance et de création d’emplois. Cela ne veut pas, pour autant, dire que ceux des années 2009-2010 auront des effets identiques pour la Chine et les Etats-Unis.

Avec un niveau d’endettement public de 15% du PIB, une croissance prévue entre 6 et 7% (certes ralentie mais toujours fortement positive), un taux d’épargne des ménages de 49% (2007) et une réserve en dollars de 2000 milliards de dollars, la Chine a davantage la possibilité d’absorber le coût de ses 230 milliards de ses grands travaux (ainsi que les 350 milliards des autres mesures de relance) que son concurrent américain en aura à absorber ses 100 milliards de grands travaux (auxquels s’ajoutent 2000 à 3000 milliards des autres mesures du stimulus package). En comparaison de la Chine, les Etats-Unis présentent un profil radicalement opposé. Le plan Paulson de sauvetage des banques a fait passer l’endettement public des Etats-Unis à 70% du PIB. On estime que le Plan Geithner le fera grimper à 80%, soit 13.000 milliards de dollars. Quant à l’épargne nette des ménages, elle a été négative en 2007 et 2008. Elle vient de remonter à 4% au premier trimestre 2009, en réaction à la crise. Selon les prévisions officielles, la chute du PIB américain devrait se situer entre 1 et 2%.

Indubitablement, les fondamentaux de la Chine peuvent supporter – au moins pour un certain temps – une certaine dégradation sans modifier fondamentalement la productivité de l’économie. Pour les Etats-Unis, il n’en sera pas de même. Comme tous les pays qui ont un endettement et/ou des prélèvements obligatoires élevés, l’accroissement des dépenses se traduira, tôt ou tard, par un alourdissement de la charge publique pour les contribuables et les entreprises. Le pays glissera un peu plus du côté Est de la courbe de Laffer. Sa productivité s’en trouvera, nécessairement, altérée.

Les grands travaux participent de ces mesures qui empêchent un réajustement général des prix. Principalement du facteur travail. Or, en période de tensions déflationnistes, le coût du facteur travail devrait baisser pour conserver une offre d’emplois dynamique. Sous ce rapport, la Chine sera moins affectée par le coût de ses grands travaux que les Etats-Unis, la France ou l’Allemagne. D’abord, l’Etat chinois peut autoritairement fixer des niveaux de rémunération, pour ses grands travaux, inférieurs à ceux pratiqués en 2008 – accompagnant ainsi la déflation. Ensuite, parce que le coût du facteur du travail demeure, en Chine, relativement marginal dans le coût des produits finis.

Un bref exemple chiffré permet de se donner une idée du problème. Supposons (i) que le coût mensuel d’un ouvrier en Chine soit en moyenne de 200€ et (ii) de 2500€ en Europe, (iii) que les plans de relance soient égaux et se traduisent (iv), à terme, par une hausse du coût du travail de 3% (soit par une hausse directe des charges sociales, soit par une hausse indirecte par défaut d’ajustement à la déflation). Le coût mensuel du travail en Chine passerait, pour un ouvrier, de 200€ à 206€ par mois et en Europe de 2500€ à 2575€. Sur le marché mondial, le différentiel de coût du travail s’accroît donc de 69€. Ce qui correspond à la valeur d’un tiers de salaire chinois.

Cet exemple montre que dans une économie mondialisée les effets des plans de relance ne seront pas partout les mêmes – fussent ces programmes soutenus par des niveaux relatifs de dépenses identiques.

2.22 Les aides directes et indirectes à la consommation

a) Aides directes

L’Italie offre un exemple typique de plan d’aides directes à la consommation : « Le plan anticrise en préparation, que Rome chiffre à 80 milliards d'euros, vise à aider les familles à faibles revenus, chèque de bonus, réduction des factures d'électricité et de gaz, carte prépayée pour les biens de première nécessité » (21).

Toutes ces aides sont destinées à des segments de population (d’électeurs) particuliers. Sur le long terme, elles n’offrent aucune perspective d’amélioration de la productivité de l’économie italienne. Ces mesures de soutien à la consommation ne peuvent plus être financées par la planche à billets. Elles le seront donc par le déficit budgétaire. Ainsi, la dette publique de l'Italie, la plus élevée de l'Union Européenne, passera de 105% (valeur 2008) à 112% du PIB début 2010. C’est une véritable hypothèque sur la prochaine génération qui devra rembourser les consommations d’aujourd’hui. Techniquement, cela correspond à une destruction de capital intergénérationnel.

Une autre forme d’aide directe à la consommation est la prime à la casse pour l’achat d’une voiture neuve. C’est une mesure phare des plans de relance français et allemands. Dans les deux pays, le secteur automobile est fortement coalisé et syndicalisé. En cela, la prime à la casse répond bien à la fonction d’achat de la paix sociale. Dans la pratique, c’est bien plus une prime anticasseurs qu’une prime à la casse.

Ce qu’il faut savoir c’est que les primes n’inversent pas structurellement la tendance d’un marché. Elles ne font que modifier les allocations inter-temporelles des agents. Si le marché de l’automobile a chuté ces derniers mois, c’est pour des raisons très précises. Lorsqu’une récession brutale survient, les agents ont tendance à se constituer une épargne de sécurité pour faire face au risque de perte de leurs revenus. Logiquement, ils réduisent leurs postes de dépenses les plus importants en premier lieu (22). Pour ce qui est de leurs véhicules, ils ont tendance à rallonger la période d’amortissement. Vu sous un autre angle, ils préfèrent l’augmentation future du coût marginal d’entretien de leur véhicule à une sortie de trésorerie immédiate ou au versement de l’intérêt d’un emprunt pour l’achat d’un véhicule neuf (23).

Les ventes se réduisent de la part de l’épargne de sécurité prise sur les dépenses automobiles ‘’récurrentes’’ et de la contraction des revenus des agents ayant, dans cette phase perdu leur emploi et qui auraient remplacé leur véhicule s’ils étaient restés actifs. Pour contrer cette tendance, la France et l’Allemagne ont mis en place des primes (respectivement 1000 et 2500€) pour remplacer les véhicules de plus de dix ans. Officiellement, il s’agit d’une prime écologique destinée à remplacer les voitures polluantes et fortement consommatrice en carburant. Pratiquement, la prime s’adresse au segment des propriétaires qui auraient probablement différé leur achat du fait des circonstances économiques.

Pour que la prime à la casse entraîne plus d’effets positifs, sur les ventes à court terme, que d’effets négatifs sur les ventes à moyen terme, sa valeur doit être exactement fixée pour entraîner un volume d’achat qui comble le déficit des ventes suscité par la crise (24). Selon nous, les inconnues nécessaires à la fixation de cette valeur sont en trop grand nombre pour être maîtrisées par une bureaucratie centralisée.

Empiriquement, le cas allemand vérifie cette affirmation. Le gouvernement d’Angela Merkel avait prévu que la prime à la casse coûterait 1,5 milliard d’euros à l’Etat fédéral. L’effet d’aubaine a été tel que les Allemands ont massivement anticipé leurs achats. Ainsi, le gouvernement s’est retrouvé dans l’obligation de provisionner 4,5 milliards d’euros pour répondre à la demande qu’il a artificiellement créée. L’erreur d’appréciation a donc été d’un facteur de 3. Nécessairement, cela se traduira sur le flux des stocks d’automobiles à remplacer dans le futur.

Mathématiquement, il viendra un moment où le marché automobile sera fortement déprimé parce que les stocks de remplacement auront été réduits en dessous du niveau du maintien du volume des ventes de l’année (n-1) pour les catégories d’âge concernées. De surcroît, dans une phase déflationniste, les primes à la casse ont pour conséquence de maintenir, artificiellement, le prix des automobiles neuves à un niveau proche de celui qu’ils avaient atteint dans la phase de bulle monétaire. Cela n’incite pas les entreprises du secteur à des gains de productivité et entraîne une forte hausse du prix relatif des automobiles. Ce qui, à son tour, peut causer l’effondrement du marché au moment du retrait de la prime. Ajoutons que les capitaux drainés en faveur de l’industrie automobile – financés par le déficit et les emprunts d’Etat – orientent les capitaux vers les secteurs les moins productifs et privent les autres secteurs des moyens de s’adapter aux tensions déflationnistes. Cette contagion insalubre retarde, alors, la sortie de crise de toute l’économie.

b) aides indirectes à la consommation

Parmi les aides indirectes à la consommation, les plus intéressantes sont celles qui consistent à réduire les prélèvements obligatoires. C’est la voie choisie par le Royaume Uni qui a mis, au centre de son plan de relance la réduction de 17,5% à 15% du principal taux de TVA et, aussi, par les Etats-Unis qui accorderont une réduction d’impôts sur le revenu de 1000 $ par contribuable. Les réductions d’impôts ont ceci de bénéfique qu’elles augmentent le revenu direct disponible des agents sans orienter, a priori, leurs choix économiques. Mais pour être efficaces, ces réductions d’impôts doivent impérativement s’accompagner d’une diminution des dépenses publiques. Sinon, elles peuvent, par le déficit, se transformer en hausse différée. A ce propos, le plan anglais suscite plus d’interrogations que d’optimisme. En effet, il fait passer le déficit public de 2,3% (en 2007) à 8% du PIB en 2009, soit 118 milliards de livres. Quant à la dette publique, elle devrait, pour sa part, augmenter de 16% en quatre ans, passant de 41% du PIB en 2008 à 57% fin 2012.

Pour terminer ce tour d’horizon des aides à la consommation, on signalera l’initiative chinoise qui consiste à mettre en place des mécanismes de protection sociale. L’idée sous-jacente est que les Chinois épargneraient trop (presque 50% de leurs revenus) et ne consommeraient pas assez, car ils doivent individualiser leurs risques santé et le financement de leur retraite. Cette analyse n’est pas entièrement fausse. La mutualisation permet de réduire le coût de couverture des risques individuels à la moyenne statistique du coût collectif. Néanmoins, il y a une grande différence entre la mutualisation privée d’un risque et sa socialisation. Tandis que la mutualisation s’inscrit dans une logique de prix et d’optimisation des ressources, la socialisation donne l’impression d’une fausse gratuité ; ce qui génère tous les dysfonctionnements que l’on sait. Les effets du développement d’une sécurité sociale chinoise seront intéressants à observer. Notamment pour ce qui est de l’épargne, du financement des investissements productifs, de l’inflation et du taux de croissance. Il y aura là bien des leçons à tirer qui renverront très certainement aux expériences menées, en la matière, par les Etats européens depuis le début du XXe siècle. En attendant ces travaux, nous pouvons déjà tirer quelques conclusions du traitement étatique de la crise présente.

QUELQUES PISTES DE REFLEXION EN GUISE DE CONCLUSION

Des réflexions précédentes on doit tirer un constat : la crise économique entraîne mécaniquement l’intervention de l’Etat, laquelle nourrit à son tour la crise. Comment faire, alors, pour briser ce cercle vicieux ? A cette question, la réponse n’est pas économique. Comme l’avait vu Hayek, elle est institutionnelle. Contrairement à une idée simpliste, il n’est nul besoin d’une dictature pour éliminer les effets pervers du fonctionnement d’un marché politique où l’égalité des voix est instrumentalisée, par certains partis, pour établir l’égalité des revenus. Pour les démocraties, l’expérience montre que c’est, généralement, dans les pays où l’équilibre des pouvoirs est insuffisant que les prélèvements obligatoires sont les plus élevés. La cinquième république française, dotée d’une constitution centralisatrice et bonapartiste, en est le plus vivant exemple. Encore une fois, ce n’est pas un hasard si, depuis sa fondation en 1958, les prélèvements y ont régulièrement augmenté et se sont maintenus bien au-dessus de la moyenne de l’OCDE.

Selon nous, un rééquilibrage des pouvoirs limiterait bien des dérives. Celui-ci peut prendre de très nombreuses formes. Parmi celles-ci, on peut imaginer un renforcement très significatif du pouvoir de la branche législative, face à la branche exécutive, ainsi que la spécialisation des deux chambres en fonction de leur rôle budgétaire. Avec une chambre basse chargée de voter les recettes de l’Etat et une chambre haute – également élue au suffrage universel – chargée d’allouer les dépenses sur la base du budget défini par la chambre basse. Nul besoin d’être un politologue chevronné pour comprendre que ce réaménagement des pouvoirs modifierait profondément le rapport des élus et de leurs électeurs à la redistribution fiscale des richesses.

De façon complémentaire, on peut envisager de rendre l’équilibre budgétaire obligatoire, comme c’est le cas pour le budget de l’Union Européenne. Très probablement, ce principe serait plus facile à inscrire dans la constitution qu’un plafond de dépenses publiques (par exemple à 35% du PIB) qui rencontrerait une opposition farouche des hommes de gouvernement - qui seraient alors obligés de mener une politique de grande rigueur pour atteindre cet objectif. Le principe du plafonnement des dépenses serait, aussi, rejeté par la partie de l’électorat qui se situe dans les tranches inférieures de prélèvements obligatoires et qui bénéficie d’importantes rentes publiques.

Si la constitution interdit le déficit budgétaire, elle devrait, a contrario, autoriser l’excédent. Même sans intervention publique, les crises économiques sont inévitables. Elles font partie des cycles naturels du développement des produits, des technologies, des rapports de concurrence et de l’évolution des préférences individuelles. Dans les phases de contraction économique, les rentrées fiscales diminuent. C’est dans ces périodes-là qu’il conviendrait de dépenser les excédents budgétaires. Non pas pour pratiquer une politique contra-cyclique, mais pour lisser le cycle budgétaire. Ce dont les agents ont besoin, en temps de crise, ce ne sont pas des stimuli publics. C’est un cadre institutionnel stable qui leur permette de s’adapter aux nouvelles contraintes économiques sans devoir y ajouter celles causées par l’incertitude fiscale et monétaire.

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Notes

(1) A ce sujet on se reportera à l’article de Florin Aftalion : Le mythe du New-Deal et à la présentation de Pedro Schwartz The long-term legacy of the 1929 crisis

(2) Le Monde du 2 octobre 2008. Benoît Hopkin. La revanche de Keynes.

(3) Rapport parlementaire sur les prélèvements obligatoires et leur évolution : loi de finances 2007

(4) Cahiers du Gres n°2004 – 13, juin 2004, p.5

(5) Un Etat qui parviendrait à prélever 100% de la richesse produite serait, au sens propre, un Etat esclavagiste.

(6) Toute intervention supplémentaire de l’Etat se traduisant par une élévation des prélèvements obligatoires ajoute un obstacle supplémentaire à la croissance du PIB. Comme le souligne cet article, le sommet de la courbe de Laffer n’est pas précisément défini. L’idée qu’il pourrait se situer à 80% est totalement irréaliste. Le seuil de 50% marque une étape psychologique à partir duquel les agents prennent conscience du fait qu’ils travaillent davantage pour la collectivité que pour eux-mêmes. Empiriquement, il nous semble qu’à partir de 30-35% du PIB, la croissance est de plus en plus freinée par prélèvements obligatoires. A ce niveau, la pression fiscale commence à détruire la richesse des nations. Ce seuil peut-être atteint bien avant, selon les politiques de redistribution des revenus et les taux marginaux d’imposition pratiqués.

(7) En période électorale, le schéma est similaire. Au lieu de décisions, on échange des promesses de décisions contre des votes.

(8) Une structure caractérisée par « quelques électeurs de perdus plus d’électeurs gagnés » et qui s’oppose à l’échange marchand « gagnant-gagnant ».

(9) Hayek avait bien perçu ce danger dans son ouvrage : La route de la servitude, paru en 1944.

(11) Dans ce prolongement d’idées, il y a un intérêt systémique au seul soutien des électeurs potentiels et indécis. Ceux qui sont acquis ou opposants par nature, ne présentent que très peu d’intérêt politique.

(12) Ou l’on aurait une gestion dictatoriale de ces plans, avec toutes sortes de dérives. Ou l’on aurait l’impossibilité mathématique d’intégrer centralement les données de la crise d’un vaste ensemble économique.

(13) http://www.europe1.fr/Info/Actualite-Politique/Sondages/Une-minorite-de-Francais-prets-a-sequestrer-des-patrons/(gid)/219628

(14) A l’instar des événements de la Guadeloupe en février 2009.

(15) http://www.lcr-rouge.org/spip.php?article4

(16) http://tempsreel.nouvelobs.com/speciales/la_crise_financiere/20090222.OBS5857/les_dirigeants_europeens_saccordent_pour_encadrer_le_sy.html

(17) http://www.lesechos.fr/info/france/4845155-les-chantiers-du-plan-de-relance-ne-demarreront-pas-avant-l-ete.htm

(18) http://www.europe1.fr/Info/Actualite-France/Economie/Deficit-budgetaire-record-en-2009-103-8-milliards-d-euros/(gid)/207223

(19) http://www.journaldunet.com/economie/magazine/classement/les-plans-de-relance-en-pourcentage-du-pib/1er-chine-13-88-du-pib.shtml (Ce classement semble assez fiable. Il est recoupé par les informations parues dans la presse économique).

(20) http://www.lefigaro.fr/politique/2009/03/25/01002-20090325ARTFIG00034-le-plan-de-relance-francais-entre-en-phase-d-execution-.php

(21)

(22) Le poste véhicule (achat, carburant, entretien) est le 3e poste des dépenses de consommation en France.

(23) Selon une vision purement financière, on pourrait supposer que les agents ont économiquement intérêt à remplacer leurs véhicules dès que le coût d’entretien est supérieur au coût d’un crédit. Ce n’est toutefois pas le cas, car le coût d’entretien peut être annulé à tout instant par l’immobilisation du véhicule, tandis que le remboursement du crédit ne peut être arrêté sans pénalités financières ou matérielles (saisie du véhicule ou des biens personnels).

(24) En l’espèce, il s’agit d’une formule de rhétorique car, par définition, la prime gonfle les ventes. Pour la simplicité du raisonnement, on suppose que le niveau raisonnable de ventes est celui de l’année précédente. Dans une économie libre, il n’y aucun niveau raisonnable de ventes si ce n’est celui défini par les acheteurs. C’est là aussi une des caractéristiques des plans de relance de réaliser une entente commerciale entre l’Etat et les producteurs sur le niveau des ventes à atteindre.