Nous empruntons donc 35 milliards sur les marchés : c'est l'état qui le fait, c'est à nous et à nos enfants de rembourser. Ces 35 milliards sont une couche supplémentaire de dette publique, or la dette publique française approche hors engagements sociaux les 100% du PIB - une année entière de production tous acteurs confondus. Ces 35 milliards pourraient être utilisés à diminuer l'impôt sur le revenu ou sur les sociétés, ou bien à dépenser de l'argent public sur des projets dits d'investissement. Les économistes de la macro-économie se sont posés la question de l'efficience des deux types de destination des fonds.

1/ L'emprunt pour que l'état finance des projets : quelle efficacité pour 1 euro dépensé ?

Dans ce cas, l'état accorde des financements après avoir évalué des projets déposés par des acteurs économiques publics ou privés. Il y a plusieurs dimensions à analyser. Tout d'abord, et c'est essentiel, combien de PIB sera généré par 1 euro de dépense publique: c'est l'efficience de la dépense. Imaginons que le rapport entre dépense et production de richesse soit inférieur : le meilleur choix serait de ne pas dépenser de cette façon. Imaginons que le rapport soit d'environ 1 : il faudrait alors chercher un dispositif plus efficient de façon à maximer le retour sur investissement. Imaginons enfin que le rapport soit de 3, alors il ne faut pas hésiter, et il eu fallu le faire en 2009 !

Ce graphique montre bien la sous-utilisation des capacités de production et la faiblesse cyclique de l'investissement privé jusqu'en 2008. En 2009, d'après l'Expansion, nous serions revenus à -33% des dépenses d'investissement de 2001 !

Une recherche électronique dans la littérature économique française sur les relations entre relance par la dépense publique et croissance du PIB ne permet pas de retrouver d'articles, mais il doit en exister... Pour les US ou l'OCDE, il y a plusieurs papiers accessibles par les moteurs de recherche.

Christina Romer et Jared Bernstein ont évalué cette relation: pour 1% du PIB de dépense publique, ce dernier croît de 1,44% en fin 2009, 1,57% en fin 2010 et en fin 2011, et 1,55% en fin 2012. En supposant que les taux de la FED restent proches de 0%.

Frank Smets et Raf Wouters, en prenant un historique de ce qu'ils appellent les US business cycles trouvent une relation différente: 0,89%; 0,61%; 0,44%; 0,40% !

Le multiplicateur keynésien est donc à géométrie variable selon que l'on prend en compte des estimations de modèle (Romer et Bernstein) ou des données réelles historiques récentes; mais, surtout, on constate un effet d'épuisement rapide puisque, dès 2011, la dépense publique perd la moité de son efficacité et devient une perte sévère d'argent pour l'état.

Ceci dit, pour aller plus loin il faut faire entrer le paramètre de la politique monétaire. Même si la FED se soucie peu du dollar, ou plus exactement pratique une dévaluation compétitive du dollar, il est peu probable que les taux restent à 0% jusqu'en fin 2012 - à cause de la création monétaire qui s'ensuivra, et de l'inflation non maîtrisée que cela implique. Dans ce cas, si la FED remonte ses taux en 2010, les résultats de Smets et Wouters sont 0,67%; 0,48%; 0,41%; 0,40%!

Revenons à l'Europe et à la France. Les considérations monétaires sont plus certaines car la BCE a une politique et un mandat de lutte contre l'inflation qui fait qu'elle remontera les taux au moins aussi vite que la FED.

2/ Quelles conséquences sur l'investissement et la consommation ?

C'est là que les choses se gâtent. Ce qu'ont observé Smets et Wouters, et qui est transposable à la période de sortie de récession, c'est un effet de dépression de la consommation et de l'investissement en contrepartie de la dépense publique. Cet effet négatif de la dépense publique sur la consommation et l'investissement est attribuable au fameux effet d'éviction (crowding out effect ).

L'effet d'éviction au sortir d'une récession s'explique aisément par la raréfaction de l'offre d'argent captée par les émissions des états, car en effet il ne s'agit plus d'une raréfaction nationale mais mondiale. Il n'est pas besoin de modification des taux car la demande des états est telle que les entreprises sont privées de fonds. Ainsi l'état qui accuse les banques de ne pas prêter est le pompier pyromane, car c'est précisément lui qui assèche les ressources, tant et aussi longtemps que la dette publique sera plus attractive (lire plus sure) que des obligations corporate. Cet effet d'éviction aura aussi une conséquence sur les taux réels des fonds prêtés aux entreprises, Ces derniers sont élevés (je parle des taux réels avec une inflation nulle voire négative en 2009!), surtout pour le small business.

Pour les consommateurs c'est plus une anticipation négative qui joue, associée à la pénurie de crédit. On le voit bien aux USA: l'épargne des ménages augmente fortement.

Ainsi l'argument keynésien d'une relance étatique indispensable en raison de l'effondrement de la dépense privée est spécieux. La dépense publique aggrave cet effondrement de la dépense privée, d'autant qu'en France la pression fiscale n'a pas été diminuée (ce qu'a fait Obama en début de mandat).

3/ Les premiers signes délétères de cette relance publique sont déjà là

Aux USA le chômage continue de croître et en France la réalité est assez semblable alors même que nous avons déjà dépensé beaucoup d'argent en différents plans de sauvetages ici et là, et que 30% du revenu des français sont issus de la redistribution. Bien plus les auteurs du rapport Juppé-Rocard ont enfourché le mauvais cheval de l'accumulation de moyens. S'agissant de l''enseignement supérieur, combien de fois faudra-t-il répéterqu'il ne souffre pas d'un manque de moyens, mais d'un manque d'EFFICIENCE! Les tableaux présentés confondent financement privé et public, ce qui est un nonsens ! Nous allons donc emprunter pour remplir un trou sans fond : celui des demandes syndicales de la fonction publique. Ce débat n'aura pas lieu car il n'a pas été imaginé par les politiques de ce pays totalement idéologisés à la dépense publique. Pourtant il est essentiel car comme je vais le démontrer augmenter la dépense publique même en la baptisant investissement est une grave erreur du point de vue de l'efficience économique dans un pays au sortir d'une récession.

Nous empruntons donc 35 milliards sur les marchés, c'est l'état qui le fait c'est à nous et à nos enfants de rembourser. Ces 35 milliards sont une couche supplémentaire de dette publique et la dette publique française approche hors engagements sociaux les 100% du PIB une année entière de production tous acteurs confondus. Ces 35 milliards pourraient être utilisés à diminuer l'impôt sur le revenu ou sur les sociétés ou bien à dépenser de l'argent public sur des projets dits d'investissement. Les économistes de la macro-économie se sont posés la question de l'efficience des deux types de destination des fonds.

4/ Une autre politique est possible

Voyons ce que disent les analystes de la politique fiscale dans les pays de l'OCDE. Deux économistes de Harvard, Alesina et Ardagna, ont étudié la politique fiscale des pays de l'OCDE depuis 1970. Les faits sont troublants pour les keynésiens. Les stimuli économiques qui marchent sont des baisses d'impôts sur les entreprises et le revenu des personnes physiques. C'est aussi ce que constate Olivier Blanchard dans un papier de 2002 que rappelle fort opprtunément G Mankiw dans une tribune du NYT.

Le résultat de ces études c'est qu'un euro de baisse d'impôt entraine 3 euro de PIB : la différence est considérable ! Bien sur il est nécessaire de moduler cette politique fiscale vers l'investissement (qui s'effondre) plutôt que vers la consommation (qui profite aux biens importés). Mais, là aussi, il faut savoir faire et créer, comme avec le crédit impôt recherche, une large détaxation à l'investissement non financier : un crédit impôt investissement entreprise très ambitieux de 30 à 40 milliards par an. Comme je l'ai décrit dans un autre commentaires, les universités autonomes iront chercher leurs fonds auprès des entreprises, lesquels fonds seront ainsi bien mieux gérés que par OSEO ou bien la gouvernance "exemplaire" de l'emprunt Juppé-Rocard.

5/ Conclusion

Dans ce pays surtaxé, quand on compare avec d'autres grandes démocraties, il est suicidaire de donner un plus grand rôle à l'état. C'est pourtant ce qui va se produire au terme du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Le document Juppé Rocard est affligeant pour les économistes qui ont accepté de mettre leur nom comme caution scientifique. La problématique que je décris ci dessus n'est même pas abordée. Il y a du révisionnisme chez les étatistes pseudo-keynésiens français. Passer sous silence la problématique de l'efficience de la dépense publique par rapport à la baisse des impôts constitue en quelque sorte un aveu. Surtout quand on justifie ce fameux emprunt par le bien fondé du crédit impôt recherche, qui est justement le contraire (cf l'introduction du document !).

Les recettes keynésiennes de 1930 ne peuvent s'appliquer au contexte actuel de mondialisation et de dépenses publiques déjà très élevées, associées à un déficit structurel comme en France. Il y a cependant une chose intéressante que Juppé et Rocard auront fait : appuyer là où cela fait mal ! Ils décrivent bien la dérive des dépenses publiques et de la dette, même s'ils n'en tirent pas les conclusions de bon sens qui s'imposent. Mais surtout ils insistent sur le pourcentage ridicule des dépenses d'investissement dans le budget de l'état cannibalisé par les salaires. Cette part de l'investissement a lentement mais surement diminué avec la politique de recrutement masquée par les annonces de non remplacement des départs à la retraite, comme l'a bien montré en vain la Cour des Comptes, et surtout l'avènement des 35 heures dans la fonction publique ! Mais, au fait, qui était aux manettes pendant tout ce temps? Ces deux premiers ministres entre autres, et qu'ont ils fait ? Que je sache, le déficit budgétaire a augmenté sous leur signature... Dans notre pays il y a une prime à l'imposture en politique, n'est ce pas?

Alors il faut arrêter le traitement de notre pays par un déficit toujours plus grand. Il faut remettre l'état à sa place modeste mais efficace et laisser les acteurs privés, qu'ils soient commerciaux, associatifs, ou individuels disposer de leurs ressources pour investir. J'ai le sentiment que le Président le sait, lui qui a réduit le grand emprunt à une petite dette (35/1600=2%); mais, comme pour les microréformes, il ne transforme pas l'essai en libérant l'économie. Il se contente de limiter la politique keynésienne. Les allemands qui avaient pris une longueur d'avance avec la réforme des prélèvements sociaux, qui a abaissé leur coût du travail, vont prendre une autre longueur d'avance: ils vont baisser les impôts. Mais chut ! c'est tabou.