Mais saura-t-il résister longtemps aux pressions d’une population réceptive au discours alarmiste des verts et des opposants à l’industrie, traumatisée par les images de fin du monde et les commentaires superficiels de médias avides de sensationnel ?

A l’approche d’une échéance électorale majeure, nos gouvernants vont-ils faire des concessions à une opinion qui manifeste une défiance de mauvais augure à leur égard, ou bien vont-ils se comporter en hommes d’Etat responsables, en prenant des décisions réfléchies, rationnelles, au vu de dossiers solides, et non sous l’empire de l’émotion ?

Les comportements que nous n’avons cessé de dénoncer sur la gestion du changement climatique, la manière dont a été conduite l’affaire de la vaccination contre le virus H1N1, les palinodies sur les cultures OGM, tout cela ne nous inspire qu’une confiance limitée.

Catastrophes naturelles ou tsunami radioactif ?

Lorsque les Japonais ont été frappés par deux catastrophes naturelles successives d’une ampleur jamais subie par ce peuple, j’ai été bouleversé par l’apocalypse de cette région de Fukushima peuplée, industrieuse et moderne. J’ai d’abord constaté que la population et les constructions avaient convenablement résisté au tremblement de terre, pourtant l’un des quatre ou cinq plus violents séismes enregistrés dans le monde depuis un siècle et demie. Deux heures plus tard, un tsunami d’une force irrésistible se ruait, loin à l’intérieur des terres, emportant dans sa démesure meurtrière hommes, femmes, enfants, cultures, bétail, véhicules, constructions, usines …

La compassion de nos médias a été de courte durée. A peine avaient été cités les chiffres des victimes, des sans-abris, des destructions, on apprenait que six centrales nucléaires avaient été atteintes par le déluge, et que deux d’entre elles avaient subi des dommages. La situation apparaissait préoccupante à l’intérieur de la centrale de Fukushima Daichii. Aussitôt, les médias consacraient l’essentiel de leurs chroniques à la menace radioactive. Nous ne savons aujourd’hui que peu de choses sur l’étendue des dommages aux personnes et aux biens, pourtant considérables, que dis-je ? Epouvantables ! Par contre, nous ne savons plus démêler le vrai du sensationnel et du faux concernant la menace nucléaire, tant le tsunami d’informations contradictoires déferle. Et aussitôt, les mouvements environnementalistes et les ennemis de la société industrielle s’emparent de l’aubaine, pour tenter de faire aboutir leur projet idéologique. Et dans certains pays, ils réussissent à faire prendre des décisions politiques précipitées, dont les responsables n’ont vraisemblablement pas mesuré les conséquences. 

Le problème n’est plus la mort ou la disparition de vingt-sept mille japonais, la souffrance d’un million d’individus, la ruine de toute une région. Le problème, c’est le nuage radioactif qui va venir nous perturber dans notre vie quotidienne ! La grande peur, c’est que la centrale qui se trouve à quelques dizaines de kilomètres de chez nous ne se mette soudain à cracher ses vapeurs toxiques, comme à Fukushima.

L’analyse de cette catastrophe apportera des éléments nouveaux pour évaluer la sureté des équipements nucléaires actuellement en service, de ceux qui sont en construction ou offerts sur les marché, des dispositifs mis en place pour contrôler, prévenir les accidents et intervenir en cas de crise, des orientations à proposer à la recherche et au développement. Cette analyse conduira à des recommandations dont il conviendra d’évaluer les conséquences, en vue de décisions. Dans le cas de la France, dont la production électrique repose à près de 80% sur l’énergie nucléaire, et dont la filière industrielle rassemble toutes les spécialités du cycle de production et de traitement des déchets, cette démarche est capitale.

La France, un géant nucléaire

Il apparait en effet que la France et les français sont riches d’un patrimoine considérable avec le nucléaire civil, un patrimoine de science, de technologie, un développement industriel qui fait de nous la nation phare dans la production d’électricité abondante et peu coûteuse. La France s’est dotée d’une image internationale de pays innovant et performant dans ce domaine, elle exporte son électricité et elle vend ses centrales, son uranium enrichi, et ses services dans le monde entier, elle offre à ses nationaux une énergie électrique peu coûteuse, elle est forte de deux cent mille emplois qualifiés, bien rémunérés, que des prophètes de fin du monde veulent faire disparaître. 

Elle est entrée, dès 1974, dans une démarche industrielle qui a fait d’elle le pays européen le moins émetteur d’oxyde de carbone par habitant, à égalité avec la Suède qui dispose d’importantes ressources d’hydroélectricité. Et cela s’est développé bien avant qu’on n’agite la menace climatique ! Elle en a touché les dividendes en se voyant exonérer de diminuer ses émissions de gaz à effet de serre dans le cadre du Protocole de Kyoto. Elle est en position relativement forte aujourd’hui, à l’heure où se négocie le partage de l’effort commun européen pour diminuer de 20% les émissions de l’Union. Nos voisins allemands se trouvent dans une situation bien plus périlleuse que nous pour leur économie et leur bien être à venir.

La sureté et la gestion des catastrophes : Fukushima à la loupe.

Bien entendu, il faut mettre l’actif en regard du passif. Les risques du nucléaire sont incontestables, et les nuisances aussi. De plus, cette filière est susceptible de provoquer des désastres de très grande ampleur, à la portée d’un territoire entier, voire au-delà de frontières nationales. On ne peut la comparer au transport aérien, dont les accidents mortels se répètent année après année, mais sont généralement limités aux vies des équipages et des passagers. Que l’on m’excuse de ce constat, qui ne relève pas du cynisme, mais qui ne fait que constater la banalisation du risque. Et je ne mentionne que pour mémoire l’activité minière, qui tue des mineurs par milliers, mais ne menace pas qui vit en permanence à l’air libre. Ne parlons pas de l’automobile ou de la moto, dont le risque quotidien est assumé par chacun d’entre nous. Notre première tâche consiste donc à situer correctement le niveau du risque nucléaire dans l’échelle de risques que nous assumons, et de méditer sur sa spécificité.

Nous aurons également à évaluer notre aptitude à gérer le risque. Avons-nous bien identifié tous les risques ? Savons-nous en évaluer la portée ? Comment s’organise la gestion des risques ? Ce sont là des questions cruciales, et la réponse est à présenter à ceux dont le mandat est de prendre des décisions lourdes de conséquences. Agiter le principe de précaution en décrétant « il y a risque, on arrête tout » constitue une fuite face à la responsabilité.

Ce qui parait désormais établi est que les centrales et leurs réacteurs de Fukushima ont bien résisté au séisme. Dés la manifestation du sinistre, la réaction en chaîne a été automatiquement stoppée dans les réacteurs. Mais le tremblement de terre a saccagé le réseau électrique environnant. Les générateurs électrogènes des centrales se sont automatiquement mis en action, pour pomper l’eau nécessaire au refroidissement du cœur fissile des réacteurs, qui n’évacue ses calories que très lentement. Le problème était identique pour les charges des réacteurs à l’arrêt, qui refroidissaient lentement dans des piscines ad hoc. 

LeTsunami est venu balayer les groupes électrogènes et les adductions extérieures d’eau! Alors, la chaleur des cœurs, confinée dans l’enceinte de métal et de béton qui protège des radiations l’environnement intérieur à la centrale, a fait monter la température et la pression. Plus il y a de pression de vapeur d’eau, plus la température de l’eau restée liquide s’élève, elle refroidit moins, son niveau baisse, une partie du cœur se met à fondre, la réaction en chaîne risque de reprendre. Il faut à tous prix apporter de l’eau pour refroidir, et pour ralentir les neutrons, mais où trouver l’eau, dans ce paysage de dévastation ? Dans la mer ! 

Imaginez ces pompiers courageux, qui vont chercher l’eau de l’océan avec les pauvres moyens disponibles, en espérant maintenir un flux suffisant pour stabiliser la température. De temps à autre, il faut limiter la pression, et libérer de la vapeur contaminée. Las ! C’est insuffisant, sous l’effet de températures, les molécules d’eau se dissocient au contact du zirconium qui gaine les crayons d’uranium et de plutonium. De l’hydrogène s’échappe, provoquant des explosions en série, qui blessent les secouristes, qui ouvrent l’enceinte de confinement. L’hydrogène s’accumule encore dans la centrale, explose et ouvre une brèche dans la toiture. Les radiations s’échappent alors et vont polluer les environs.

Cet engrenage infernal était-il évitable ? A-t-on pris les bonnes décisions au bon moment ? Les sauveteurs disposaient-ils de moyens techniques adéquats ? Il faut essayer de répondre à ces questions, non pour accabler les responsables et les instances décisionnaires, mais pour en tirer les enseignements pour la sureté de toutes les centrales du monde. 

Qu’on imagine la situation dans laquelle se trouvent ces japonais courageux, qu’ils soient décideurs, ou qu’ils soient exécutants ! Il n’y a plus rien d’utilisable à l’entour. Il n’y a pas de lumière, il n’y a pas d’eau, les routes sont obstruées, la radioactivité menace et oblige les intervenants à des pauses longues, à des relais fréquents. Et il n’y a pas que les centrales à maîtriser. Il faut des secours à la population déplacée, alors que tout manque et doit être acheminé dans des conditions difficiles, il faut fouiller les décombres, enterrer les morts, soigner les blessés, s’occuper des orphelins, parer aux besoins de foules dénuées de tout et traumatisées. Il faut s’occuper des dangers que représentent les stocks d’usines chimiques répandues dans la nature, les conduites de gaz éclatées, les câbles électriques à haute tension qui pendent, il faut éteindre les incendies. Et il appartient aux décideurs de coordonner tout cela dans l’urgence.

L’apocalypse, qui l’a engendrée, la centrale de Fukushima Daichii, ou le tsunami ?

Le Japon fait partie des pays où le risque de tsunami existe. Il faut l’intégrer dans la maîtrise de la sureté nucléaire du pays. Mais quand la vague atteint une hauteur de 20 mètres, on se situe dans le domaine du hors norme. Si la violence du tsunami était prévisible, alors il faut juger du défaut de prévision d’une catastrophe naturelle, et non de la conception de centrales nucléaires qui répondait à un cahier des charges précisant l’importance du danger. 

On pourrait douter de la pertinence de l’organisation des secours, mais jamais un tsunami n’a dévasté si profondément des terres. Qui aura l’audace de juger ? Le risque de catastrophe d’une telle intensité était peut-être imaginable. Le saura-t-on un jour ? Mais nous-mêmes, nous avons bâti des villes au pied de volcans éteints depuis des millénaires et dont le réveil est extrêmement improbable, mais pas strictement impossible. Saint-Denis de la Réunion, et ses cent vingt mille habitants au pied de la Roche Ecrite, en sont un exemple. Les Italiens sont installés sur les flancs de l’Etna, volcan très actif, où se trouvent des terres extraordinairement fertiles. Ils ont pris le risque, ils en tirent des profits et des bienfaits. Les japonais, dépourvus de ressources géologiques combustibles, ont choisi, après de longues hésitations dues aux souvenirs d’Hiroshima et de Nagasaki, d’exploiter des centrales nucléaires dans un pays accoutumé aux séismes, et leurs centrales ont résisté au séisme de magnitude 8,9 !

L’information est elle une mission de service public, ou bien une marchandise ?

II convient d’examiner l’effroyable bilan actuel : Tsunami, 27000 morts et disparus, radioactivité, pas de mort à ce jour. Certes, le combat continue, et la menace n’est pas conjurée, nous ferons le point dans quelques jours, ou quelques semaines. La terrible nuée radioactive est venue se promener au dessus de nos têtes de français, et elle nous a envoyée moins de rayonnement que ne nous envoie un interlocuteur humain dont les os contiennent quantité de strontium et de carbone 14 radioactifs. Nous vivons en permanence dans une ambiance radioactive, et nous émettons nous-mêmes des radiations. La nature nous a construits en conséquence. La question est de connaître exactement les seuils au-delà desquels il existe des inconvénients, et ceux dont le dépassement représente un véritable danger. Les spécialistes les connaissent et les mesurent fort bien. Le public, malheureusement, les ignore, et c’est pour cela qu’il est si facilement impressionnable et manipulable.

C’est une mission de service public indispensable, que d’Informer, éduquer le public, à commencer par les enfants des écoles, les initier à la technologie, à ses bienfaits et ses dangers. Les médias devraient savoir le faire. Ils savent le faire à l’occasion, et je profite de la remarque pour saluer l’excellent dossier nucléaire que nous a offert le Point, le 24 mars. Mais la majorité des publications et les grandes chaînes de télévision ne me paraissent pas avoir répondu aux attentes légitimes d’information de qualité. 

Pour tirer la leçon du silence public sur le nuage de Tchernobyl, en 1986, que l’on ne cesse de reprocher aux autorités, à juste titre, l’Etat a créé une Autorité de Sureté Nucléaire (ANS) qui, outre la responsabilité de veiller au respect des règles de sécurité et de protection contre la radioactivité, a la mission d’informer sur le risque nucléaire. Elle le fait avec zèle et compétence, et j’y trouve une source précieuse d’information quotidienne sur les événements en cours. Les journalistes sont informés par elle jour après jour, et peuvent poser toutes les questions qu’ils désirent. Et je constate que presque systématiquement, la majorité des journaux et des télévisions exagèrent les informations qui leur sont données, les déforment, interprètent de manière fantaisistes les explications scientifiques, le tout en adoptant une glose dramatisante, sous des gros titres pour faire vendre ! Ainsi, le Figaro titrait un article mentionnant l’accumulation d’hydrogène sous le toit de la centrale, « LE RISQUE D’EXPLOSION NUCLEAIRE », accréditant l’idée qu’un réacteur nucléaire et une bombe atomique, c’est pareil !

Le beurre et l’argent du beurre.

Ces considérations faites, il convient de se poser la question suivante : comment se passer d’électricité nucléaire, ainsi que d’électricité à base d’énergie fossile émettrice de dioxine de carbone, et faire en même temps tourner des usines, les maintenir compétitives, créer des emplois, payer des rémunérations dix fois plus importantes qu’en Chine, cinq semaines de congé et dix jours de RTT, faire vivre la sécurité sociale, les Assedic, verser de bonnes retraites aux plus de soixante deux ans, financer le RMI, construire des logements sociaux ? Qui ne veut aucun risque renonce aux bénéfices

Notre espérance de vie dépasse les quatre vingt ans, malgré les risques « insoutenables » auxquels nous soumet l’effrayante civilisation industrielle. Voulons-nous détruire complètement l’industrie française, déjà bien mal en point ? Le nucléaire est l’un de nos beaux fleurons industriels. Il nous en reste quelques uns encore. Ils parlent d’or, ces moralistes verts, qui commandent de léguer à nos enfants une terre débarrassée de ses pestilences industrielles. Non pas que je prône le laisser-faire en matière de préservation de la nature et de santé publique; bien au contraire. Je désire moi-même un environnement sain et bon à vivre, et je pense qu’on peut le faire, et qu’on le fera d’autant mieux que nous aurons les moyens financiers d’assurer le nécessaire en la matière. C’est là un luxe que peu de pays appauvris peuvent s’offrir !

Enfin en route vers des marchés libres !

Une réflexion sur l’industrie nucléaire française doit s’attacher également à examiner le contexte politico-économique européen de libéralisation de la distribution d’électricité et d’ouverture à la concurrence européenne de marchés nationaux, protégés jusqu’ici par des régulations nationalistes et s’articulant, en France du moins, autour d’une offre quasi-monopolistique réservée à un cartel dominé par l’état. 

Cette libéralisation doit, à mon sens, concerner toute la filière, et non la seule distribution. La concurrence est un stimulant du développement et de la créativité. Il faut envisager les opportunités exceptionnelles d’exportation et de profits extérieurs qu’offriront des marchés libérés à notre producteur historique d’électricité, bien plus compétitif que ses concurrents du vieux continent, et cela, grâce au coût favorable du nucléaire français. La bourse réagira favorablement à cette perspective d’expansion. Il faut examiner la possibilité, pour notre Etat, de céder à des prix élevés les actions qu’il détient dans les entreprises de la filière, et d’engranger de confortables recettes en achevant la privatisation. Il pourra ainsi réduire les déficits et la dette publique. 

IL ne faut pas oublier les externalités favorables qu’une telle évolution entrainera pour le tissu économique tout entier, pour l’emploi, et pour la préservation d’un certain confort individuel que nos voisins européens auront bien du mal à conserver du fait de leur dépendance à des énergies déjà coûteuses, et qui ne cesseront d’enchérir. 

Mais tout cela exige une condition, celle de cesser prétendre que les nouvelles énergies renouvelables peuvent se substituer, ne serait-ce qu’en partie, aux énergies traditionnelles et au nucléaire, et arrêter d’engloutir les capitaux disponibles et des aides publiques colossales dans des solutions technologiques non compétitives ou dans de ruineuses adaptations des réseaux de distribution aux contraintes spécifiques à ces énergies (voir l’article sur le rapport Accenture-Barclays ).

Changement climatique, génie génétique, exploitation minière et pétrolière, industrie nucléaire … Les idéologues et les irresponsables qui ont imposé au monde ce désastreux principe de précaution, lors du Sommet de la Terre de Rio, veulent nous interdire toutes ces voies de développement. Leur dessein pervers apparait clairement : c’est la société industrielle et capitaliste qu’ils veulent détruire. Allons avec précaution, mais allons de l’avant !

Jean Michel Bélouve, qui avait publié son premier ouvrage « la Servitude Climatique »en   décembre 2009, préparait l’écriture d’un nouveau livre sur les problématiques de la sécurité énergétique et du changement climatique, lorsque la catastrophe de Fukushima est survenu. Ayant déjà réuni, à cette occasion, une documentation solide sur l’énergie nucléaire, il travaille actuellement à la réalisation d'un rapport de synthèse sur la question du nucléaire civil, dont l'initiative est soutenue par l'Institut Turgot et qui sera disponible avant l'été.