L’Assemblée nationale l’a votée, François Hollande va la promulguer. Bien sûr, ce sont des pouvoirs en principe légitimes. Mais sont-ils assez représentatifs pour décider d’une loi aussi importante et qui concerne absolument tout le monde en France ?

On sait que, du fait du système électoral, la majorité de l’Assemblée élue en 2012 représente en réalité 29% des votants du 1er tour et 16% des inscrits. Des secteurs entiers de l’opinion n’y sont pas représentés. Quand au Président, il a été élu avec 1,6 % de voix d’avance. La moitié du pays lui était hostile au moment même de son électio; aujourd’hui les sondages montrent que ce sont les trois quarts. Comment peut-il prétendre parler au nom de tous ?

D’autre part, et surtout, le Parlement et le Président sont élus dans le cadre d’une Constitution et n’ont de pouvoirs légitimes que ceux que la Constitution leur confère. S’ils veulent aller au-delà, ils doivent la changer. On sait par exemple que, pour modifier si peu que ce soit l’équilibre des pouvoirs publics, faire évoluer le statut d’une collectivité territoriale ou modifier le nombre ou la durée des sessions du Parlement, il faut une révision constitutionnelle passant par un référendum ou par une majorité des 3/5ème au Congrès.

Et pour « changer de civilisation », comme le revendique sur un ton menaçant Mme Taubira, un vote ordinaire, à quelques voix près, suffirait ? Ce n’est pas raisonnable.

Prétendre que les pouvoirs actuellement en place auraient reçu du peuple souverain le mandat de changer la société de fond en comble, de métamorphoser la paternité, la maternité, l’enfance, l’éducation, la filiation, la famille, la conception des sexes et des genres, de détricoter le réseau des relations entre grands-parents, parents et enfants,  frères et sœurs, oncles et tantes, cousins et cousines, c’est manifestement aller au-delà des pouvoirs conférés aux élus. Car il s’agit, dans le cas d’espèce, de réalités bien plus profondes que celles dont la Constitution garantit la stabilité.

Il s’agit de structures sociales vitales, immémoriales, testées et éprouvées par des millénaires de vie commune. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elles ne sont pas mentionnées dans la loi fondamentale : ce n’est pas qu’elles soient moins importantes, c’est au contraire parce qu’elles le sont beaucoup plus, de sorte que nul n’avait jamais songé qu’elles seraient remises en cause un jour et qu’aucun constituant n’a pas pris la précaution de les inscrire dans le marbre du texte constitutionnel. Ou alors il faudrait y inscrire aussi le fait que la Terre tourne et que tout les êtres humains ne naissent pas dans les choux !

On arrive donc à ce paradoxe que le Conseil constitutionnel va peut-être valider le texte au motif qu’il ne trouvera rien dans la Constitution qui s’y oppose explicitement. Mais ce ne sera pas parce qu’il s’agit de mesures situées en deçà des protections constitutionnelles ; ce sera parce qu’elles vont au-delà. En réalité, il s’agit de mesures révolutionnaires.

La question est donc : qui a le droit de faire une Révolution, y compris contre le peuple ? Les institutions politiques des pays civilisés ont-elles jamais conféré ce pouvoir exorbitant à quiconque ?

Le problème est que nos révolutionnaires et nos « progressistes », aveuglés par leur idéologie, se croient investis d’un tel pouvoir. On leur a appris, et ils ont profondément intégré en leur for intérieur, que l’Histoire peut et doit être guidée par une poignée d’hommes inspirés. Les révolutions se sont d’abord explicitement réclamées d’une inspiration religieuse, des millénarismes médiévaux à la Guerre des Paysans de Thomas Muntzer ou aux Anabaptistes, dont les dirigeants se disaient « élus de Dieu », n’ayant de comptes à rendre qu’à Lui.

La même structure mentale s’est retrouvée dans ces mysticismes laïcisés qu’ont été le jacobinisme, le babouvisme, la Charbonnerie, le marxisme, et aussi la franc-maçonnerie, mouvement d’initiés qui prétend, du sein de cercles secrets, déterminer les étapes de la « construction du Temple » qui transformera la société tout entière.

Ces minorités n’ont jamais besoin du suffrage universel, pour la bonne raison qu’elles ne croient pas que la vérité puisse venir du peuple, qu’elles pensent être irrémédiablement pécheur ou « aliéné ». Les plus fanatiques comptent l’entraîner de force vers la Terre promise. Les plus généreux pensent qu’il leur donnera raison après-coup quand il découvrira les résultats des « avancées » accomplies. Mais tous ont en commun de tenir pour négligeable l’accord actuel et formel du suffrage universel. Et de se moquer du droit, reflet d’un passé qu’ils entendent précisément abolir.

Pour autant, je pense que les opposants au « mariage pour tous » commettraient le même abus s’ils prétendaient que leurs manifestations, dussent-elles rassembler un, deux ou trois millions de personnes, peuvent imposer leur vérité au peuple tout entier. Ils se mettraient dans le sillon de la gauche, qui nous a gouvernés en réalité sans interruption depuis la Seconde Guerre mondiale, nonobstant les alternances des majorités au pouvoir, parce qu’elle a toujours usé, précisément, de la rue, où une portion toujours infime du corps électoral suffisait à tenir en échec et à paralyser les pouvoirs démocratiques légitimes représentant, eux, plus de la moitié de ce même corps.

C’est pourquoi il ne faut certes pas demander à M. Hollande de retirer purement et simplement sa loi. C’est un référendum qu’il faut exiger de lui.

Puisque les opinions des Français sur ce sujet sont irrémédiablement opposées et hostiles, et que rien à vue d’homme ne paraît pouvoir les concilier, la solution sage et rationnelle est de s’en remettre à la seule règle admissible par tous en cas de désaccord, et acceptée de facto par nos concitoyens, celle du suffrage universel. Il faut qu’il y ait un très large débat public, plus approfondi que celui qui a eu lieu ces dernières semaines, et que les voix se comptent ensuite dans les urnes.

Il est vrai que même un référendum ne rendra pas légitime ce qui est contraire à la nature des choses. Une majorité ne crée pas le bien et le mal, sinon il faudrait estimer légitimes le nazisme ou le communisme au motif qu’ils ont été respectivement plébiscités, à une certaine date, par les Allemands et les Russes. Du moins les Français, s’ils étaient consultés, pourraient-ils estimer qu’ils ont pris en main eux-mêmes leur destin. Ils n’auraient plus ce sentiment qu’ils ont aujourd’hui d’être agressés et mis en danger par un Parti lui-même tenu en coupe par une poignée d’esprits dérangés, médiocres ou ringards.

C’est pourquoi j’approuve formellement ceux des dirigeants de l’UMP qui, comme Hervé Mariton, Claude Guéant ou Brice Hortefeux, ont demandé un référendum ou se sont engagés à en organiser un lorsqu’ils reviendront au pouvoir en 2017, et je désapprouve ceux qui se sont contentés de dire qu’ils « réécriraient » la loi. La droite parlementaire ne sera pas plus légitime en 2017 pour réécrire une telle loi qu’aujourd’hui la gauche parlementaire pour l’écrire.

Philippe Nemo

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Philosophe, Philippe Nemo est notamment l'auteur de « La France aveuglée par le socialisme » (éd. Bourin) et de « La Régression intellectuelle de la France » (éd. Texquis).