C’est d’abord, sans doute, que ce sont des « pragmatiques ». Étant donné qu’en règle générale ils ne se déterminent pas, dans leurs propres actions, selon un système d’idées et de principes rigides, ils croient que tout le monde est comme eux et ils ont du mal à comprendre que les politiques puissent se comporter en idéologues. D’autre part, la propagande à haute dose administrée depuis des décennies en France par l’école et les médias a fini par faire son œuvre. La gauche est devenue « normale » et l’on ne perçoit plus son caractère révolutionnaire et utopique. Aujourd’hui, beaucoup de gens pensent qu’on peut faire normalement des affaires sous la gauche, voire mieux que sous la droite. Cela donne parfois des situations cocasses, comme lorsque telle radio, de quart d’heure en quart d’heure, alterne les cours de Bourse et les prêchiprêchas socialisants.

Avec les mouvements des « Pigeons », des « Dindons », des « Moineaux » et j’en passe, on assiste peut-être au début de la fin de cette schizophrénie. En effet, la gauche, désormais au pouvoir, déçoit et effraie. Alors qu’elle était censée faire le Bien, puisqu’elle est le Bien, voilà qu’elle bloque le fonctionnement de l’économie avec des prélèvements déments et qu’elle agresse les entrepreneurs, créateurs de richesses et d’emplois. Bref, elle fait le Mal économique !

On a vu cette surprise se faire jour dès le mois de juillet dans les commentaires sur le collectif budgétaire puis sur le projet de budget. Mais, ces dernières semaines, la coupe a débordé. Apprenant qu’on allait les priver purement et simplement du fruit de leurs efforts lors de la cession de leurs entreprises, les « Pigeons », les premiers, ont poussé un cri de désespoir pour eux et pour le pays. Déjà, depuis des lustres, les réussites d’entreprise étaient difficiles en France. Désormais, ce sera la démarche même de créer une PME, voire un petit commerce ou un restaurant, ou de prêter des fonds dans ce but, qui deviendra tellement irrationnelle que peu voudront encore s’y risquer.

Ces critiques ont pris d’emblée un tour assez radical, puisque le simple fait de s’auto-qualifier de « Pigeons » était, pour les protestataires, une manière claire de dire à l’opinion qu’avec la taxation des plus-values ainsi conçue, le gouvernement n’entendait pas percevoir un impôt, mais perpétrer un vol. J’observe cependant que, jusqu’à présent, les « Pigeons » en sont restés à l’expression d’une incompréhension navrée. Ils ont dit au gouvernement : comment pouvez-vous concevoir des mesures aussi irréalistes, qui ne sont susceptibles de produire que le contraire des effets attendus ? Et ils se sont bercés de l’espoir qu’en expliquant posément aux ministres et députés le problème économique posé par la mesure, dont ils n’avaient manifestement pas pris conscience, ils pourraient infléchir leurs décisions. Les événements ont paru justifier cette modération de ton, puisqu’après une valse-hésitation de l’Élysée, de Bercy et de la commission des Finances de l’Assemblée, une « usine à gaz » a été mise en place exonérant certains investisseurs jusqu’à un certain point et sous certaines conditions restrictives.

La question que les entrepreneurs de ce pays doivent se poser est de savoir si ce sera un changement de cap durable. Je suis persuadé que ce n’est pas le cas et que, si les « Pigeons » ne veulent pas être très bientôt pigeonnés à nouveau d’une manière ou d’une autre dans les mois qui viennent, ils doivent rester en état d’alerte maximum. Car la mesure sur la taxation des cessions d’entreprise n’est pas isolée. Elle fait corps avec un ensemble de mesures, fiscales et non fiscales, prises par les socialistes depuis cinq mois, et qui vont toutes dans le même sens. Loin qu’elles puissent passer pour des erreurs et des égarements dus à l’improvisation, elles ressemblent plutôt à un début de mise en œuvre méthodique d’un programme de transformation révolutionnaire de la société.

Pour le comprendre, il faut prendre la mesure du fait que les socialistes français sont… socialistes. Il est connu qu’ils n’ont jamais songé à réviser sérieusement leur doctrine, à la différence de ce qu’ont fait depuis longtemps d’autres gauches européennes, singulièrement anglaise, allemande ou suédoise. Certains, il est vrai, l’ont fait, mais ils se sont comptés autour de la candidature de Manuel Valls aux primaires socialistes : le verdict est qu’ils ne pèsent que 6% des militants du PS (ce score n’a guère évolué depuis l’époque de Jean-Marie Bockel). Autant dire que l’immense majorité des socialistes qui sont aujourd’hui au pouvoir, ministres, membres des cabinets ministériels, parlementaires, ou membres de la direction du Parti, sont socialistes de la vieille obédience, nombre d’entre eux étant même d’anciens trotskystes (c’est le cas du Premier ministre lui-même).

Or l’axe de l’idéologie socialiste est que, d’une part, l’État peut et doit gérer l’économie (les socialistes n’ont jamais pris la mesure du phénomène de la complexité sociale qui rend impossible, scientifiquement parlant, une telle gestion centralisée), et que, d’autre part, il peut et doit réaliser la « justice sociale » en redistribuant autoritairement les richesses. De ces deux traits de la doctrine résulte mécaniquement et nécessairement une conception confiscatoire de la fiscalité. Car, pour gérer et redistribuer les richesses d’une société, il faut d’abord les rassembler dans des mains uniques, celles de l’État. Dans la perspective de l’idéologie socialiste, le respect de la propriété privée ne saurait donc être un principe. Ce ne peut être qu’une concession arbitrairement modulable et révocable.

Il vaut la peine d’expliciter un peu plus les implications profondes de cette idéologie. On a suggéré que le socialisme constituait une sorte de retour au tribalisme, une régression en deçà des transformations opérées par les sociétés modernes à partir de la création du droit romain. Celui-ci avait établi les règles qui définissent et protègent la propriété privée, et, par le fait même, il avait permis de définir, par opposition, le « fisc », c’est-à-dire l’argent de l’État. On ne pouvait donc plus considérer qu’il existe une richesse sociale indivise, comme dans les groupes tribaux. Toutes les civilisations qui ont hérité, à un degré ou un autre, de la tradition juridique romaine, ont tenu pour acquis qu’une cloison étanche doit être établie entre richesses publiques et privées. Le corollaire est que, quand un particulier a payé sa juste part des frais nécessités par le fonctionnement de l’État, il a purgé ses obligations et peut disposer librement du reste de ses biens, pour en jouir en paix, ou pour acheter, vendre, créer des activités économiques. Ce schéma s’est retrouvé dans toutes les démocraties libérales modernes. En France, il a été sacralisé par la Déclaration des droits de l’homme de 1789, base de toutes nos constitutions monarchiques et républicaines des XIXe et XXe siècles. Ce texte, d’une part, reconnaît la propriété privée comme l’un des principaux droits naturels de l’homme. D’autre part, il stipule que l’appareil étatique est établi au service des citoyens, qui doivent donc pouvoir contrôler tout le processus de perception et d’utilisation des impôts. Ils veilleront à ce que les prélèvements ne dépassent pas une certaine limite et que l’État ne se servira pas du pouvoir de coercition qu’on lui confie pour les piller. La logique de cette philosophie politique classique est que, si l’État se livre au pillage, il rompt le contrat social en vertu duquel il est établi, et que les citoyens ont alors le droit sacré de « résister à l’oppression ».

L’idéologie socialiste est aux antipodes de cet idéal de liberté civique et humaniste, fondé sur l’idée d’autonomie de la personne humaine. Le socialisme est un « holisme », c’est-à-dire une doctrine où le collectif l’emporte par principe sur l’individuel. Pour lui, il est donc hors de question que l’impôt soit le fruit d’un quelconque contrat synallagmatique entre les individus et l’État. Il est l’outil révolutionnaire dont les dirigeants (qui croient représenter les « classes exploitées » dans leur lutte historique contre les « classes exploiteuses ») usent discrétionnairement pour gérer toutes les richesses de la tribu, quels que soient leurs prétendus propriétaires nominaux. Pour eux, il n’y a aucune raison de principe d’établir une cloison entre la cassette du fisc et celles des particuliers, puisque les unes et les autres constituent une même richesse indivise . Ce qui justifie ce totalitarisme est toujours la même idée, développée aussi bien par Marx que par les théoriciens « solidaristes » du début du XXe siècle, que les intellectuels du PS essaient aujourd’hui de remettre au goût du jour. Aucun citoyen n’est un Robinson capable de vivre seul. L’argent d’un capitaliste n’est pas le fruit de son génie et de son labeur propres, mais celui de ses collaborateurs qu’il a exploités, ainsi que des sciences, des technologies, des infrastructures et des institutions sociales diverses qu’il a trouvées toutes faites dans la société et qui sont le fruit des efforts de tous. Donc cet argent appartient à la collectivité entière et c’est arbitrairement, par le seul effet d’un « droit bourgeois » auquel on ne doit pas plus croire qu’on ne croit dans les vieux mythes, qu’il en a rassemblé dans ses mains la plus grande part. Le raisonnement ne s’applique pas uniquement à des Bill Gates, à des Mme Bettencourt ou à des M. Arnault. Il a une portée absolument générale et s’applique dès le premier euro gagné par tout agent économique, qu’il s’agisse d’un patron de PME, d’un artisan, d’un commerçant ou d’un créateur de start-up.

Tel étant le raisonnement, on voit qu’en matière fiscale, il ne peut y avoir qu’un dialogue de sourds entre ceux qui pratiquent l’économie de marché et les socialistes (du moins les nôtres). Deux mentalités strictement incommensurables et antagoniques se font face ici.

Pour les premiers, le fait générateur de l’impôt est la nécessité de payer à l’État les services qu’il rend, qui, si chers qu’ils soient, ont un coût limité, d’où résulte que, lorsque chaque contribuable en a payé sa juste part, le processus de prélèvement s’arrête. Pour les socialistes, au contraire, le processus n’a pas de fin, puisque l’impôt n’est pas la rémunération d’un quelconque service rendu, mais l’outil par lequel l’État gère toutes la richesse sociale. Pour eux donc, puisque ce que chacun possède n’est pas vraiment à lui, le fait générateur de l’impôt est le simple fait de posséder quelque chose. Dès qu’une quelconque richesse sera créée, et même si le contribuable a déjà payé plus que sa part des frais communs, voire en a déjà payé dix ou cent fois plus que d’autres contribuables, l’État sera en droit de prélever de cette richesse nouvelle la part qu’il estime nécessaire pour gérer l’économie nationale et assurer la justice sociale. Certes, il en laissera au contribuable une autre part, mais lui seul sera juge de l’étendue respective des deux parts, ce qui revient à dire qu’il se considère a priori comme propriétaire du tout. L’État socialiste ressemble à cet égard aux seigneuries féodales où le seigneur était le propriétaire « éminent » de tous les biens de ses dépendants, qui n’avaient sur leurs biens qu’un droit d’usage précaire et révocable. Les socialistes nous font régresser à ce stade historique. Alors que les Français croyaient s’être libérés en 1789 et avoir été, à cette date, constitués en citoyens libres et majeurs, l’État socialisant d’aujourd’hui les retransforme en serfs d’Ancien Régime.

C’est en fonction de ces logiques mentales profondément installées dans leurs esprits par des décennies de propagande socialisante, sans qu’ils en soient toujours conscients, que nos politiciens (y compris, hélas, de très nombreux politiciens de « droite ») et les technocrates de Bercy peuvent inventer sans sourciller et sans se lasser des impôts monstrueux, comme cette taxation des plus-values de cession à 62% qui a motivé la fronde des « Pigeons », mais aussi les impôts progressifs à taux toujours croissants (alors que l’idée même de progressivité de l’impôt est une flagrante injustice : car pourquoi certains citoyens paieraient-ils exponentiellement plus que d’autres pour recevoir de l’État les mêmes services ?), et encore l’ISF, qui taxe arbitrairement une épargne qui s’est constituée à partir de revenus qui ont déjà payé toutes les taxes, enfin les impôts scandaleusement confiscatoires sur les donations et sur les héritages par lesquels l’État entend s’approprier, sans aucune raison valable, la moitié de la fortune des citoyens, en attendant de prendre le reste aux enfants et les dernières miettes aux petits-enfants.

Un instant de réflexion suffit à montrer que ce ne sont pas là des mesures de gestion normale, puisqu’un tel régime de spoliation fiscale ne peut, par définition, être durable. Ce type de fiscalité n’a de sens que dans la perspective d’une transformation profonde de la société. Les connaisseurs sauront même y reconnaître la réalisation du programme de « spoliation de la bourgeoisie » que Marx avait fixé aux révolutionnaires à la fin du Manifeste communiste, dont, précisément, l’impôt progressif était le principal outil. Ajoutons que, dans les discussions doctrinales actuelles du PS, on dit explicitement qu’on veut en finir avec l’héritage, présenté comme une sorte de survivance injustifiable de l’ancienne société à « statuts », donc comme un trait d’archaïsme sociétal qui n’aurait plus de raison d’être dans une société « moderne ». De même, argumente-t-on, que la révolution bourgeoise, pour instaurer l’égalité devant la loi, a dû abolir les privilèges hérités de la féodalité, de même, la révolution socialiste doit abolir ce « privilège » qu’est l’héritage pour instaurer l’égalité des chances. Qu’il en résulte, pour l’avenir, une disparition de la diversité sociale, une homogénéisation totalitaire des styles de vie et des mentalités, et par ailleurs, sur le plan strictement économique, l’impossibilité d’accumuler le capital et donc l’effondrement des investissements et des initiatives économiques, ils n’en ont cure. En effet, l’égalitarisme est leur but premier et obsessionnel, et il est clair que, pour atteindre ce but, la suppression de l’héritage (y compris de l’héritage culturel) est le meilleur instrument. Quant au dynamisme économique, leur aveuglement idéologique leur faire croire que les investissements privés émanant des détenteurs privés de capitaux pourront être avantageusement remplacés par leur Banque publique d’investissement. Celle-ci, gérée par leurs puissants cerveaux keynésiens, ne sait-elle pas mieux que les industriels, les commerçants et les artisans, quels sont, branche par branche et région par région, les besoins et les ressources présents et futurs de la société ?

Dans le cadre de cet article, je ne peux en dire plus sur ces thèses socialistes ni sur les erreurs scientifiques manifestes sur lesquelles elles reposent. Mais ce que je viens d’en dire suffira peut-être pour faire comprendre aux « Pigeons », « Dindons » et autres « Moineaux » que ce n’est pas sous un gouvernement et une majorité parlementaire ayant une telle idéologie qu’ils pourront jouir d’un environnement favorable à la marche normale de leurs entreprises. Laisser fonctionner l’ordre spontané de société et la libre entreprise n’est tout simplement pas dans les gènes des hommes actuellement au pouvoir.

Sans doute ceux-ci n’entendent-ils pas faire la Révolution au sens de 1793 ou de 1917. Ils entendent du moins remettre en branle le mouvement de réformes profondes qui avait été entamé en 1981, qui avait été interrompu par les alternances de 1986 et de 1993, mais avait été repris sous le quinquennat Jospin, puis de nouveau interrompu en 2002. Il peut maintenant reprendre sa marche en avant, aussi discrète que possible, mais multidirectionnelle et inexorable. Regardons en effet les mesures que les socialistes ont prises ou annoncées depuis le début de l’été. Elles vont toutes dans le même sens d’une transformation révolutionnaire de notre société. Elles portent toutes atteinte aux principales libertés civiques.

Il y a d’abord le vol à mains armées que constitue la nouvelle fiscalité (les socialistes ne sachant pas comment créer les richesses, ils ne savent que les mettre en commun et les répartir). Puis une litanie déjà longue de mesures liberticides, qui va de la politique de la ville (25% de logements sociaux dans toutes les communes : ne sachant pas assurer l’ordre public, les socialistes ne savent que mélanger les populations et étendre aux quartiers « bourgeois », coupables d’être paisibles, le désordre que l’immigration a causé dans les banlieues) à la politique scolaire (ne sachant pas faire de bons élèves, les socialistes ne savent que mélanger les mauvais élèves avec les bons, de sorte que tout le monde devienne médiocre ; tel est le sens du retour à la carte scolaire, de la suppression des internats d’excellence, des notes, des redoublements, du travail à la maison, du recrutement d’une masse de nouveaux professeurs sous-qualifiés, mais qui seront susceptibles de formater la jeunesse dans le sens d’une société « solidaire »), en passant par le mariage gay, l’adoption des enfants par des couples homosexuels, le développement de l’initiation à la sexualité à l’école, même primaire, la gratuité totale de la pilule et de l’avortement pour les filles à partir de quinze ans, sans que leurs parents aient même le droit d’en en être informés (ces dernières mesures poursuivent la destruction de la famille méthodiquement entamée depuis des lustres, la famille classique étant accusée d’être le conservatoire des « égoïsmes » et de faire obstacle à la création de la grande famille sociale voulue par l’utopie). Vont encore dans le même sens les restrictions au quotient familial (plafonné au nom de la « justice » parce que, par définition, l’avantage fiscal proportionnel qu’il procure est plus grand pour les hauts revenus que pour les revenus inférieurs) ou la réduction des exemptions de charge pour les aides à domicile (qui rend désormais quasiment impossible aux jeunes parents des classes moyennes d’avoir une « nounou » ou une jeune fille au pair chez eux et vise à les contraindre à abandonner leurs enfants à des structures collectives). Le même esprit se fait jour encore dans l’interdiction faite aux médecins de pratiquer des dépassements d’honoraires ; que les socialistes ne veuillent pas que la Sécurité sociale rembourse ces dépassements, c’est une chose ; qu’ils interdisent aux médecins de les proposer à leurs propres risques, et aux patients qui le souhaitent de les payer de leur propre poche, c’est une mesure tyrannique. De même encore, quand les socialistes suppriment de facto le statut d’auto-entrepreneur en augmentant de façon brutale sa fiscalité, ce n’est certes pas pour les quelques millions que cela rapportera au budget, c’est parce que le statut même d’auto-entrepreneur leur est odieux : des hommes libres menant seuls leur barque sans rien demander à personne, voilà qui heurte trop brutalement leur idéal à eux, qui est et a toujours été l’emploi public.

Certes, ces intentions totalitaires ne sont pas explicitées par les services de communication de l’Élysée, de Matignon ou de Bercy, et l’on croira peut-être que je suis un paranoïaque qui se fait peur avec de vains fantasmes. Je le souhaiterais pour le salut du pays. Mais j’ai bien peur d’avoir raison, car j’ai le triste (et rare) privilège d’avoir lu depuis des années les textes doctrinaux du PS, des syndicats et des intellectuels qui leur sont proches. Je sais que les projets évoqués ci-dessus sont réellement discutés dans leurs cénacles et leurs écoles. Je sais que telle est bien la conception du monde qui structure leurs initiatives, loin que celles-ci soient le fruit de l’improvisation, moins encore de l’électoralisme (au reste, des croyants en l’Absolu se soucient peu de l’opinion des électeurs, même s’ils doivent en tenir compte au jour le jour pour des raisons tactiques, comme on vient de le voir avec la volte-face sur les plus-values de cession).

Last but not least, il faut tenir compte du fait que ces projets révolutionnaires sont probablement ceux du Président de la République lui-même. Celui-ci, malgré ses allures débonnaires, est sans doute sensiblement plus radical dans ses convictions socialistes que ne l’était François Mitterrand (lequel était surtout un cynique ; il a permis à la gauche de faire en France les tristes « avancées » que l’on sait entre 1981 et 1995, mais il avait suffisamment côtoyé les communistes et les fascistes dans ses jeunes années pour être parfaitement au fait des dangers de la collectivisation d’une société). François Hollande, lui, est un pur produit de l’esprit post-soixante-huitard. Il n’a pas d’autre culture que le socialisme, ni par éducation, ni par métier. Il a dit qu’il « détestait les riches », et il a osé écrire dans son programme officiel que l’« âme de la France » est l’« égalité », invention aussi insultante pour le peuple français qu’arbitraire et fondée sur une grave ignorance de l’Histoire. Car s’il est exact que les Français, d’ailleurs sans attendre 1789, ont voulu l’égalité des droits, ce n’est qu’une frange étroite de Jacobins terroristes et de communistes, toujours extrêmement minoritaires en France, qui a voulu l’égalité des conditions aux dépens de la liberté. Et quel esprit sec et étroit de ne voir dans l’âme du peuple français que cette revendication haineuse et ressentimenteuse, et de ne pas y voir tout le reste, des cathédrales de Chartres ou de Reims à Pascal et à Péguy, de Jacques Cartier à Cavelier de la Salle et à Bougainville, de Chrétien de Troyes à Proust, de Couperin à Dutilleux, de Monge et Pasteur au laser français installé sur Curiosity…

L’amour de François Hollande pour l’égalité lui fait penser qu’il n’y aura de vraie « justice » en France que quand personne n’y gagnera plus de 4 000 euros par mois (plafond qui, toutefois, ne s’applique pas à la nomenklatura ni à ses associés de l’économie mixte : il faut bien que les gardiens de la Cité idéale échappent aux soucis de la vie). Si telle est bien sa pensée, il n’est nullement paranoïaque de faire l’hypothèse qu’il est décidé à engager la France, d’une manière ou d’une autre, sur ce que Hayek a appelé la « route de la servitude » qui commence par la social-démocratie et s’achève en totalitarisme. On peut l’inférer de son dernier discours télévisé où il a dit que son « agenda » consistait à « redresser la France » en deux ans, après quoi on repartirait en avant dans la « construction d’une société solidaire ». Que peut bien vouloir dire cette dernière formule, sinon qu’il y aura encore, dans un avenir proche, une nouvelle aggravation du poids de l’État, des prélèvements obligatoires et des réglementations de toutes sortes réduisant comme une peau de chagrin les espaces de liberté des Français ?

En d’autres termes, Messieurs les « Pigeons », les « Dindons » et les « Moineaux », ni lui ni ses proches n’ont l’intention de vous laisser vivre. Ce que vous voyez aujourd’hui n’est qu’un début. Dans les mois et les années qui viennent, si un coup d’arrêt n’est pas mis à ces politiques, les impôts augmenteront encore, les transferts sociaux au nom de la « solidarité » se généraliseront, il n’y aura plus un tarif de service public qui ne sera pas modulé selon les revenus afin de mettre en œuvre la « solidarité » et de « réduire les inégalités », le droit du travail se durcira jusqu’à rendre impossible toute gestion normale des entreprises exposées à l’évolution des marchés, les syndicats se verront attribuer de plus en plus de pouvoirs, y compris dans les PME où ils enragent d’être aujourd’hui si peu présents. Ces politiques seront encore durcies à mesure que le nombre d’assistés augmentera (on le fera augmenter en faisant entrer et en naturalisant de nouvelles vagues d’immigrants pauvres, le ministère de l’Intérieur s’y emploie ces jours-ci avec la simplification de la procédure de naturalisation) et que le nombre d’hommes indépendants et capables de résister à la marée montante du collectivisme diminuera par destruction ou exil. On en viendra fatalement, n’en doutez pas, à employer des moyens policiers pour contrôler et terrifier les récalcitrants, selon une évolution commune à toutes les sociétés socialistes historiques sans exception.

Messieurs les « Pigeons », et plus généralement Messieurs les entrepreneurs, il faut donc que vous compreniez que ce que veulent les socialistes, c’est votre mort. Votre mort comme agents d’un certain système économique, mais aussi votre mort comme classe sociale et, plus profondément, comme type d’homme.

Or que fait un homme sain d’esprit quand quelqu’un veut le tuer ? Certes, il peut fuir. Après tout, les pigeons et autres volatiles ont des ailes, et ils seront bien accueillis dans plusieurs pays du vaste monde. Mais il faut se dépêcher, car il n’est pas douteux que le gouvernement va bientôt ériger autour de la France un nouveau « mur de Berlin » destiné à empêcher les riches contribuables et les jeunes gens dynamiques de fuir le paradis socialiste.

L’autre option est de prendre les armes. J’entends celles dont on dispose en démocratie, c’est-à-dire : former des partis politiques nouveaux, intervenir dans ceux qui existent, avant tout créer des moyens d’expression nouveaux, des journaux, des radios, des TV, et simultanément – il est essentiel de ne pas oublier ce volet stratégique – les agences de publicité susceptibles de les faire vivre. Les « buzz » sur Internet sont certes quelque chose, nous venons d’en avoir la preuve. Mais les blogs et les échanges de mails sur la Toile sont des messages qui vont toujours de personnes privées à personnes privées. Je crains qu’ils ne soient pas de nature, à eux seuls, à cristalliser la conscience collective et à transmuer le paysage idéologique. Ce qu’il faut, c’est que les adversaires du socialisme fassent brèche et déboulent sur l’agora, c’est-à-dire sur l’espace public, là où tout le monde entend tout le monde. Seuls de « vrais » médias et de « vrais » partis politiques présentant des candidats aux élections pourront réussir ce changement d’échelle et, à terme, provoquer un basculement des votes, ce qui doit être le but final. La gauche elle-même nous a montré la voie, elle qui a gagné grosso modo la bataille idéologique et politique depuis 1981 parce qu’elle a entrepris d’occuper tout l’espace public en s’emparant de l’ensemble des grands médias, et, j’y insiste, du système publicitaire qui les fait vivre.

Eh bien ! Messieurs les entrepreneurs, puisque vous êtes entrepreneurs, entreprenez sur ce terrain aussi si vous voulez sauver votre peau. Il n’est plus temps de jurer vos grands dieux que « vous ne voulez surtout pas faire de la politique », que vous n’êtes « ni de gauche ni de droite », que vous entendez vous en tenir au « réel » et aux « lois de l’économie ». Car c’est un fait avéré par toute l’histoire idéologique qu’il y a des visions du monde et des catégories mentales irrémédiablement hétérogènes et qui ne peuvent dialoguer même (et, hélas, surtout) quand les hommes en cause sont de bonne foi. Les hommes qui règnent aujourd’hui au gouvernement et au Parlement voient les « faits », le « réel » et l’avenir de la France et du monde tout autrement que vous. Soyez certains que cette césure ne pourra être surmontée ni à court ni à moyen terme. Malgré tous vos efforts, vous ne parviendrez pas à les convaincre. Votre seule option est de les combattre. Vous devez, sous une forme ou une autre, faire de la politique – il y a, ces jours-ci, des signes cumulés que tel est bien l’état d’esprit d’une grand partie des milieux économiques.

Bénissons le Ciel que les socialistes aient fait ces semaines-ci l’erreur tactique de s’attaquer ouvertement et méchamment à la frange intelligente, active, dynamique, inventive, et encore « riche », de la population. Il ne serait que naturel que ce soit de cette frange que naisse une résistance organisée à la collectivisation du pays.

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Philosophe, Philippe Nemo est notamment l'auteur de « La France aveuglée par le socialisme » (éd. Bourin) et de « La Régression intellectuelle de la France » (éd. Texquis).