Pour les socialistes, la réponse est simple. Il faut faire rendre gorge aux « riches » parce que le simple fait qu’ils soient riches est injuste. Mais, pour les nombreux hommes politiques de la majorité qui se sont déclarés partisans de cette super-taxation, la logique est autre. En temps de crise, disent-ils, et alors qu’on va devoir serrer la ceinture à tout le monde, l’opinion ne comprendrait pas qu’on ne s’en prenne pas spécialement aux riches.

Le raisonnement se veut habile : on va clouer au pilori quelques victimes et, pendant que le peuple jouira du spectacle, il ne s’apercevra pas qu’on lui fait les poches. Machiavélisme donc, mais machiavélisme au petit pied. En fait, politique à courte vue, absurde et dangereuse.

Car les Français sont capables de réfléchir et ils voient bien qu’on les mène à une impasse. Le dynamisme économique est brisé dans notre pays parce que nous avons le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé du monde (ou peu s’en faut). Le problème n’est donc pas d’augmenter encore les prélèvements, mais, d’urgence, de diminuer les dépenses publiques et le poids de la fonction publique. Il est de permettre aux agents économiques de produire de la richesse en créant et en investissant.

Or l’élément psychologique est ici crucial. Les « riches » sont ceux qui se sont montrés capables de fonder et de faire vivre une entreprise ou qui ont eu un talent hors pair dans quelque domaine. Ce faisant, ils ont contribué à développer l’activité, l’innovation et la productivité, ils ont été un des principaux moteurs du progrès général. L’histoire montre que les pays les plus riches sont ceux où l’on a laissé le plus les gens s’enrichir et vivre en paix avec leurs richesses, pourvu, bien entendu, qu’ils aient gagné leur argent honnêtement, sans fraude et sans monopole, par le simple exercice ingénieux de la liberté d’entreprendre.

Donc si, en France, on stigmatise les « riches », si on leur rend la vie insupportable, si on les traite comme des délinquants, si l’on supprime, à leurs dépens, toute sécurité juridique, de deux choses l’une. Ou bien ils partiront, peine d’exil injuste et cruelle, mais à laquelle beaucoup se résignent pour éviter l’humiliation qu’on leur vole le travail de leur vie. Ou bien ils resteront, mais ils feront un compte à rebours : compte tenu du nombre d’années qu’il leur reste à vivre et de la spoliation fiscale qui diminue leur avoir comme une peau de chagrin, ils se garderont de toute nouvelle initiative économique, de tout investissement, de tout apport de capital à des start-up menées par de plus jeunes. De ce fait, privé de levain, le champ économique demeurera désespérément plat et stérile.

Ainsi, pour avoir cru ressouder le peuple aux dépens de quelques boucs émissaires, on aura, en réalité, porté atteinte aux intérêts vitaux du peuple lui-même. Il y a encore en France de nombreux artisans et commerçants pleins d’énergie et d’abnégation, de nombreux petits et moyens entrepreneurs communiquant leur dynamisme et leur allant à leurs employés, et c’est cela qui fait la principale richesse de notre tissu économique. Mais ce n’est que si ces entreprises peuvent grandir que nous aurons des Apple et des Microsoft, comme l’Europe a eu, dans le passé, des Philips, des Michelin ou des Dassault.

Ces grandes industries, qui ont fait notre prospérité actuelle, ont été créées par des hommes qui avaient durement peiné à gagner leur « premier million ». Si on leur avait confisqué ce premier million, si l’on avait fait alors ce qu’on propose de faire aujourd’hui, à savoir couper tout ce qui dépasse pour complaire aux irrationnelles passions d’envie, la France ne serait pas devenue la grande puissance économique qu’elle a été et qu’elle peut encore être. Si donc on surtaxe et décourage les « riches », il n’y aura plus, à moyen terme, ni dynamisme économique ni croissance. C’est alors que le pays connaîtra une vraie et irrémédiable pauvreté, c’est alors qu’il n’y aura rien pour payer les retraites. Trait_html_691a601b.jpg

La version originale de cet article de Philippe Nemo est parue dans les pages Opinions du Figaro en date du 19 mai 2010.