La Taxe Tobin par Tobin

Rappelons l’origine de cette taxe, proposée en 1972 par James Tobin, Nobel d’économie, qui se proposait de réduire la volatilité des taux de change due à la haute fréquence des transactions financières internationales. Taxer les transactions, c’était les ralentir.

Cette intervention sur les finances internationales prenait pour argument le désordre monétaire qui régnait au lendemain de la disparition du système de Bretton Woods (1958) fondé sur des parités fixes des monnaies nationales en dollar, lui-même rivé à l’or. Dans les mois qui ont suivi, on n’avait pas encore généralisé les changes flottants (valeur des monnaies déterminée par le marché libre) et chaque banque centrale était tentée d’intervenir sans cesse pour maintenir sa devise à l’intérieur d’une zone de fluctuation fictive.

Dans un système mi-changes fixes, mi-changes libres, une taxe très minime pourrait freiner les fluctuations erratiques, mal contrôlées, et remettre un peu d’ordre en diminuant les opérations « spéculatives ». Mais comment distinguer les fluctuations erratiques des autres et la spéculation n’est-elle pas une riposte à la volatilité des marchés ? La plupart des économistes de l’époque (Friedman en tête) avaient combattu l’idée de Tobin, bien qu’elle pût avoir une certaine logique dans le cadre précis de cette période.

Or, voilà que les antimondialistes s’en sont emparé, en ont fait le symbole de la lutte contre « la mondialisation ultralibérale » et contre le libre commerce mondial. Tobin lui-même a vivement condamné cette récupération, et réaffirmé son attachement au libre commerce ; il avait aussi pris ses distances avec sa propre suggestion, dans la situation de changes libres qui a suivi. « On détourne mon nom » avait-il même affirmé.

La taxe Tobin sans Tobin

Cela n’a pas empêché l’idée de s’installer et de se développer dans les esprits « politiquement corrects ». Condamnée par la plupart des pays, elle est devenue un des symboles de l’exception française, séduisant bien au-delà des amis de José Bové et d’ATTAC, aussi bien le PS que Jacques Chirac, qui y voyait un exemple de « financement innovant », terme magique pour désigner un nouvel impôt. On a glissé de l’idée d’origine (limiter les mouvements spéculatifs) vers un simple impôt de plus. L’ancien président avait même mis en place une taxe sur les billets d’avion, sorte de mini-taxe Tobin.

Nicolas Sarkozy a cherché, en vain, à faire adopter la taxe par ses partenaires et par le G20, mais, face aux oppositions farouches de certains pays, il s’est rabattu sur une taxe appliquée dans un premier temps à la France seule : c’est la TTF (Taxe sur les Transactions Financières), au taux de 0,1% (qui passe à 0,2% à l’arrivée des socialistes) ; elle ne porte que sur les achats d’actions de sociétés cotées à Paris dont la capitalisation dépasse un milliard d’euros. Enfin, Nicolas Sarkozy puis François Hollande ont fait pression pour que nos partenaires européens (les autres n’en n’ont pas voulu du tout) adoptent une taxe pour l’Union européenne, mais à ce jour seuls 11 pays ont accepté de nous suivre dans cette aventure, pour 2014. Faute d’accord général, on se limite, comme le dit F. Hollande, aux pays « qui le souhaitent ».

Un bilan désastreux

Un premier bilan de l’application en France vient d’être dressé. On en attendait 550 millions en 2012 (la taxe est entrée en vigueur en août) et 1,6 milliard en 2013. Le pactole. Douche froide : les rentrées ont été de 250 millions en 2012 et se situeront entre 600 et 800 millions en 2013 : moins de la moitié de ce qui était attendu. C’est que nos énarques, dans leurs calculs, ignorent l’effet Laffer : un impôt réduit la matière imposable.

Or nos « experts » avaient fait leurs calculs à volume de transactions inchangé, oubliant que Tobin lui-même l’avait proposée, au départ, pour réduire les mouvements de capitaux (le fameux « sable dans les rouages »).

Il est vrai qu’entre temps on avait glissé des transactions monétaires mondiales vers le seul marché des actions. La taxe s’appliquant à tous les acheteurs d’actions opérant à la bourse de Paris, qu’ils soient installés en France ou à l’étranger, ces derniers notamment se sont détournés des achats d’actions françaises, réduisant les transactions, donc le rendement de la taxe. Les échanges soumis à cette taxe se sont réduits de 21%.

Plus de spéculation « grâce » à la taxe

Il y a eu un effet secondaire intéressant : les opérateurs, découragés d’acheter des actions, se sont tournés vers les produits dérivés, qui, eux, ne sont pas soumis à la fameuse taxe !

Un produit dérivé est un instrument financier dont la valeur évolue en même temps que celui du produit « principal » (ici les actions) mais qui ne requiert que peu ou pas de placement initial et qui ne sera réglé que dans le futur. Ces opérations à terme sont donc plus incertaines, plus « spéculatives » : abomination pour les tenants de la taxe !

Voilà le paradoxe ; avec cette taxe Tobin à la française, on a encouragé les opérations sur les produits les plus spéculatifs au détriment des opérations sur les actions « classiques ». De quoi faire perdre leur latin à ceux qui expliquent que la crise de 2008 a son origine chez les « méchants spéculateurs ». Effet pervers des interventions : elles aggravent les mouvements financiers spéculatifs, tout comme les banques centrales provoquent des bulles spéculatives avec leurs manipulations.

Qu’on se rassure : on soignera le mal par le mal et on va étendre cette idée française aux onze pays prêts à nous suivre dans cette aventure ; cette fois, c’est certain, dit-on, ce sont des dizaines de milliards qui vont rentrer dans les caisses. Les esprits chagrins, comme le nôtre, prédisent que les capitaux vont fuir l’Europe si elle généralise la TTF.

Juste un impôt de plus

Il y a dans cette affaire deux éléments.

D’abord la spéculation. La vie économique est faite d’incertitudes et il est normal de se protéger de ces incertitudes (par exemple sur des marchés à terme), en transférant le risque sur celui qui accepte de le prendre, le spéculateur, qui joue en quelque sorte un rôle d’assureur. En outre spéculer, c’est regarder au-delà de l’immédiat, « savoir mieux que le marché ce que réserve l’avenir » et donc, dès qu’il y a incertitude, il y a spéculation, anticipation ; en ce sens nous sommes tous des spéculateurs car la vie n’est faite que d’incertitudes. Seule la mort est certaine ! Ce qui est perturbant pour les marchés, c’est quand l’Etat rajoute des incertitudes fiscales ou réglementaires à celles qui font naturellement partie de la vie économique.

L’autre élément important, c’est qu’au-delà de toutes les « postures politiques », une seule réalité s’impose : la taxe Tobin n’est rien d’autre qu’un impôt de plus. En ce sens, c’est une histoire bien française, car en France tout se termine toujours par un nouvel impôt.

Jean-Yves Naudet

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La version originale de ce texte de Jean-Yves Naudet a été pubiée sur le site libre.s.org, sous le titre : "La taxe tobin encourage la spéculation !", en date du 19 mars 2013