L’Ethique, c’est la règle universelle, objective, qui doit guider les choix. Elle rejoint ainsi la vertu et consiste à suivre en tout temps sa boussole intérieure, sa conscience et donc la loi naturelle inscrite dans le cœur de chacun. Enfin, c’est elle qui fait de nous des humains.

Dans ces conditions, que peut signifier l’expression « éthique de l’entreprise » : va-t-elle transformer l’entreprise en un être humain ? L’entreprise pratique-t-elle la vertu ? L’entreprise, en tant que telle, fait-elle des choix ? Où se situe « la boussole intérieure »  de l’entreprise ? Ces quelques phrases montrent que parler d’éthique de l’entreprise est un non sens. L’entreprise, en tant qu’institution, voire comme cadre juridique, ou encore, comme la désignent souvent les économistes, comme « nœud de contrats » ne saurait avoir une éthique. Elle ne pratique pas la vertu, elle n’a pas en son sein une boussole intérieure, elle n’est pas et ne deviendra jamais un être humain.

Seuls les hommes, les êtres doués de raison, capables de prendre des décisions libres, capables d’exercer leurs responsabilités, ont une éthique. L’entreprise, en tant que telle, n’a pas d’éthique : il n’y a pas d’éthique de l’entreprise, c’est un non sens ; l’entreprise n’est pas un individu, n’est pas une personne. Elle n’est donc pas, en elle-même, sujets d’actes moraux, moins encore d’une éthique. L’entreprise ne prend pas de décision, ne pense pas, n’agit pas, en tant qu’institution : seuls les hommes, en son sein, prennent des décisions, après avoir pensé, et agissent en conséquence, grâce à cette boussole intérieure qu’est l’éthique.

Bien entendu, chaque personne qui intervient dans une entreprise décide et agit en fonction de nombreux critères, dont celui, qui devrait être primordial, de l’éthique. Il y a donc bien une éthique de l’entrepreneur, celui qui prend les décisions ultimes pour le bien commun de l’entreprise ; mais il y a aussi l’éthique d’un cadre, l’éthique d’un ouvrier ou d’un employé, l’éthique d’un syndicaliste, l’éthique d’un actionnaire, d’un épargnant, d’un client, d’un fournisseur, etc.

On peut donc parler de l’éthique en entreprise ou dans l’entreprise, même s’il faudrait mieux dire l’éthique des hommes, de chaque homme, au sein de l’entreprise. Mais il n’y a pas d’éthique de l’entreprise,, en tant que telle. On peut constater que ses dirigeants, qui prennent les principales décisions, ont eu, ou non, un comportement éthique ; mais ce sont toujours des hommes qui décident et donc qui sont responsables des choix effectués.

Cette question est centrale et on retrouve cette confusion à tous les niveaux. C’est ainsi qu’on parle souvent de l’éthique du capitalisme, de l’éthique de l’économie : mais le système en tant que tel n’est pas sujet d’actes moraux. Il existe une éthique des hommes qui jouent un rôle économique dans le capitalisme : une éthique des entrepreneurs, des syndicalistes, des salariés, des épargnants, des consommateurs, des hommes de l’Etat, etc. et encore faudrait-il mettre tous ces termes au singulier.

Même le terme, à la mode et, il faut le dire, très commode, de « moralisation du capitalisme », outre l’ambigüité qu’il implique entre morale et éthique, n’est pas tout à fait correct, car il vaudrait mieux parler de l’éthique des hommes qui décident et agissent dans le monde économique, qui prennent des décisions économiques, et notamment, mais pas seulement, de l’éthique du capitaliste, de chaque capitaliste, de chaque chef d’entreprise. Parler d’éthique économique est sans doute moins inexact, si on comprend ce terme comme l’éthique en matière économique, concernant des décisions et des choix économiques, de chacun d’entre nous, suivant notre niveau de responsabilité.

Pourquoi cette question, apparemment secondaire, est-elle si importante, y compris dans le débat des idées ? Après tout, ces expressions sont passées dans le langage courant. Parce que la confusion des mots est à l’origine de la confusion des idées. Si l’on parle de l’éthique d’une institution, comme l’entreprise, cela va vite entrainer l’idée d’une responsabilité collective, donc d’un déni de responsabilité individuelle. On dilue la responsabilité et on attribue la cause de toutes les atteintes à la morale la plus élémentaire, de toutes les dérives (dénoncées de nos jours, mais de manière si incohérente sur le plan logique) à l’entreprise en tant que telle, et, pour l’économie dans son ensemble, au système, au « capitalisme ». Inversant la réalité des choses, on glisse vers une vision holiste de la société, comme on la trouve dans la marxisme ou dans de nombreuses formes de sociologie : la responsabilité de la classe, du groupe, du système : si tout va mal, c’est la faute du capitalisme.

La conséquence de ce glissement est simple : changeons de système pour retrouver une éthique satisfaisante. C’est le mythe du « grand soir », les nouvelles structures sociales, les nouvelles institutions, qui vont faire régner la vertu partout. C’est une facilité, car il est plus facile de prétendre changer des institutions que le comportement de chacun d’entre nous ; mais c’est un leurre, car, sans hommes justes, sans hommes vertueux, il n’y aura jamais de véritable éthique.

Glisser de la responsabilité de chaque homme vers celle du tout, que ce soit l’entreprise ou le système en général, revient à nier la liberté des choix responsables de chacun d’entre nous, au profit d’une irresponsabilité généralisée. On nage en particulier en plein marxisme, puisque les superstructures mentales et morales vont changer quand on aura changé les rapports de production : la matière, les éléments matériels sont premiers, la morale n’en étant que le reflet, comme chaque superstructure n’est que le reflet de l’infrastructure. C’est alors la notion même de responsabilité et de liberté des choix, donc de personne, qui disparait : on marche alors vers la société totalitaire qui est l’aboutissement logique de ce raisonnement.

Pour rétablir une vraie liberté, il faut affirmer le primat de l’homme sur les institutions ou sur les techniques. Et réaffirmer que seuls les hommes ont une éthique, font des choix ayant une portée éthique. Les responsabilités sont toujours celles des individus.

C’est un point essentiel, qui a été abordé souvent par les « autorités morales » comme on dit. La question a été soulevée, par exemple, à propos d’une expression qu’emploie le pape Jean-Paul II dans son encyclique sur le développement, « Sollicitudo rei socialis » de 1987 : le terme de « structure de péché ». Cette expression, à connotation religieuse, semble éloignée du sujet, (bien que Jean-Paul II l’applique explicitement aux questions économiques, autour du thème du développement) mais, si l’on y réfléchit, le péché est le terme théologique pour parler de ce qui est contraire à l’éthique, du mal par rapport au bien. Si le péché est l’anti-éthique, parler de structure de péché n’évoque-t-il pas une sorte de responsabilité collective, voire de faute collective due aux structures, aux institutions, niant donc la responsabilité personnelle, la liberté des choix éthiques personnels, donc tout ce que nous venons d’affirmer ?

Voilà ce que disait Jean-Paul II « 

Si la situation actuelle relève de difficultés de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de structures de péché, lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir. Ainsi, elles se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes » (SRS §36).

Voilà qui est déjà très éclairant : il peut y avoir des situations de coalition, voire de coagulation de comportements non éthiques, qui induisent à leur tour d’autres comportements non-éthiques, mais ces atteintes à l’éthique (ces péchés au sens religieux) sont toujours reliés « à des actes concrets des personnes ».

Comme cette notion, relativement nouvelle et complexe, risquait d’entrainer des interprétations erronées, dues à des lectures superficielles, glissant de structures de péché à péché collectifs et donc de responsabilité personnelle vers celle du groupe, voire des institutions en tant que telles, Jean-Paul II a pris soin de donner en note (note 65) un long extrait du texte Reconciliatio et paenitentia du 2 décembre 1984, n.16, auquel il faisait allusion ci-dessus :

« Or, quand elle parle de situations de péché ou quand elle dénonce comme péchés sociaux certaines situations ou certains comportements collectifs de groupes sociaux plus ou moins étendus, ou même l’attitude de nations entières et de blocs de nation, l’Eglise sait et proclame que ces cas de péché social sont le fruit, l’accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels. Il s’agit de péchés tout à fait personnels de la part de ceux qui suscitent ou favorisent l’iniquité, voire l’exploitent (…) ; de la part de ceux qui cherchent refuge dans la prétendue impossibilité de changer le monde ; et aussi de la part de ceux qui veulent s’épargner l’effort ou le sacrifice en prenant prétexte de motifs d’ordre supérieur. Les vraies responsabilités sont donc celles des personnes. Une situation- et de même une institution, une structure, une société- n’est pas par elle-même, sujet d’actes moraux ; c’est pourquoi elle ne peut être, par elle-même, bonne ou mauvaise ».

Ce texte, si l’on veut bien dépasser l’obstacle que peut constituer pour certains lecteurs l’utilisation de termes théologiques, est particulièrement éclairant : les péchés sociaux (donc l’inverse de l’éthique sociale) ne sont que l’accumulation de péchés personnels ; autrement dit, des atteintes à l’éthique de la part de nombreux hommes ; mais cette concentration n’enlève en rien la responsabilité de chacun. La phrase clef est celle-ci :

« les vraies responsabilités sont donc celles des personnes ».

Une institution (on peut penser à l’entreprise), une société (on peut penser à un système économique comme le capitalisme) ne sont pas, par elles-mêmes, sujet d’actes moraux. Il n’y a donc pas d’éthique de l’entreprise, ni d’atteinte à l’éthique de la part de l’entreprise. Il peut y avoir de nombreuses atteintes individuelles à l’éthique dans une entreprise, ce qui constitue ce que Jean-Paul II a appelé des péchés sociaux ou des structures de péchés : mais il ne s‘agit que d’une accumulation à un même endroit d’atteintes individuelles, et en sens inverse pour un comportement éthique.

Cela permet, en terminant, d’apporter une précision sur un thème essentiel pour les économistes, et en particulier pour l’école autrichienne, comme l’expliquait Hayek, celui des institutions.

Les institutions sont au cœur de tout le processus économique ; elles apportent, par leur existence, des informations (qu’on pense à la propriété, au contrat, à l’entreprise, à la monnaie, etc.) qui canalisent les comportements, d’où l’importance de l’analyse économique des institutions. Ces institutions, on vient de le voir, ne sont pas sujettes d’actes moraux ; en revanche, elles ne sont pas toutes identiques ou interchangeables et les meilleures institutions, qui ont en général été sélectionnées par les hommes au fil du temps, sont celles qui sont conformes à la nature humaine, au droit naturel.

La propriété privée, par exemple, est conforme au droit naturel et n’est que le prolongement de la propriété sur le fruit de son propre travail et du droit d’en user librement ; et puis la nature humaine est ainsi faite, comme l’expliquât déjà Aristote, et plus tard saint Thomas d’Aquin, que l’on gère mieux ce qui nous appartient en propre ; la propriété privée, pour garder cet exemple, est plus conforme à la nature de l’homme, à la recherche de son bien propre, que la propriété collective, dont tout le monde se désintéresse de la gestion. Il y a donc des institutions plus adaptées que d’autres à la nature humaine et qui permettent à l’homme d’être plus créatif, plus innovant, donc plus au service des autres.

Les institutions ne sont donc pas sujets d’actes moraux, ni même bonnes en elles-mêmes, mais plus ou moins conformes à ce qu’est l’homme et adaptées à son comportement et à sa nature ; il y a donc des institutions qui permettent à l’homme d’exercer liberté et responsabilité, en indiquant ce qui est possible ou non (c’est particulièrement clair pour la propriété ou le contrat, qui indiquent ce qui est à l’un ou à l’autre, ce qui est possible ou non, etc.) et donc qui, d’une certaine façon, poussent l’homme à une liberté plus responsable, donc à une éthique. Cela ne signifie pas qu’elles sont sujettes d’actes éthiques, mais qu’elles poussent, par les informations qu’elles donnent, à un comportement meilleur qu’un autre. En sens inverse, il y a des institutions comme la propriété collective, ou encore un système social d’assistanat généralisé, qui poussent l’homme à la paresse, au renoncement, à la perte d’autonomie, à un comportement de passager clandestin, bref à se laisser vivre au détriment ou aux crochets des autres, contribuant ainsi à créer des structures de péché. Le choix des institutions n’est donc pas indifférent, même du point de vue du comportement éthique des hommes.

Mais, quelles que soient les institutions, ce sont les hommes qui décident, pas la structure, pas le groupe, pas la classe sociale, pas les conditionnements divers, même si ceux-ci existent, ce sont les hommes qui décident en dernier ressort du bien ou du mal, donc d’avoir un comportement éthique ou pas. Il y a donc une éthique de chaque homme, qui, lorsqu’ils travaillent ensemble, peut à la rigueur constituer une éthique dans l’entreprise, ou mieux une éthique des hommes de l’entreprise, mais il n’y a pas d’éthique de l’entreprise en tant que telle, en tant qu’institution.

La philosophie est ici indispensable à l’économiste : l’éthique fait de nous des humains ; elle ne peut donc concerner que des individus, puisque rien d’autre qu’un individu ne peut devenir humain, et pas une entreprise. Les hommes qui y travaillent, s’ils ont un comportement éthique, peuvent à la rigueur lui donner un visage humain, résultat de tous les visages de ceux qui font tourner cette entreprise, mais l’entreprise ne deviendra jamais un être humain. Il n’y a donc pas d’éthique de l’entreprise, prise comme un tout. Ce serait nier la liberté de chaque homme et sa responsabilité personnelle. Trait_html_691a601b.jpg Jean-Yves Naudet est Professeur à l’Université Paul Cézanne (Aix-Marseille III) et Directeur du Centre de recherches en éthique économique. La version originale de ce texte a été publiée dans le dernier Bulletin de l'Association pour la Liberté Economique et le Progrés Social (ALEPS) sous le titre "l'éthique de l'entreprise n'existe pas".