En deux mots l’erreur est de considérer les retraites comme un problème financier, alors qu’il est démographique et humain, c’est-à-dire qu’il dépend d’abord du nombre des hommes et de leur qualification. bien sûr d’un système économique permettant à ces deux données d’être normalement utilisées et non gaspillées ou stérilisées ; mais pour ne pas compliquer le schéma je raisonnerai « à système économique inchangé ».

Et bien sûr d’un système économique permettant à ces deux données d’être normalement utilisées et non gaspillées ou stérilisées ; mais pour ne pas compliquer le schéma je raisonnerai « à système économique inchangé ».

Cette approche financière est d’autant plus curieuse que les intervenants « sérieux » ont pris conscience du fait qu’il n’y avait pas assez de cotisants pour entretenir les retraités. Mais comme la conséquence leur paraît désagréable puisqu’elle amène à repousser l’âge de la retraite, ce qui est électoralement dangereux, ils cherchent à masquer ce déséquilibre par des solutions financières.

Déni démographique et « trucs » financiers

La question démographique se résume pourtant à deux faits facilement vérifiables : l’allongement de la durée de la vie, et le passage à la retraite des générations nées à partir de 1946, qui ont été jusqu’en 1973 beaucoup plus nombreuses que les précédentes et que les suivantes. Reprenons chacun de ces points.

L’allongement de la durée de la vie a deux faces équivalentes : chacun reste retraité plus longtemps et chaque tranche d’âge élevé diminue moins vite que prévu.

Les naissances ont été plus nombreuses de 1946 à 1973 (le « baby boom ») qu’avant et qu’après. Donc chaque année les nouveaux retraités sont remplacés par moins d’adultes, tandis que ne disparaissent que les personnes nées en gros entre 1910 et 1940, et qui sont beaucoup moins nombreuses que les nouveaux retraités du fait de la faible natalité d’alors et des pertes en vies et en naissances des deux guerres mondiales. Il suffit de regarder la pyramide des âges pour constater cela.

Cette situation démographique elle-même est en partie juridique ; en effet la proportion d’actifs serait différente s'il était par exemple interdit de travailler après 60 ans ou s'il y avait une liberté totale. De même s’il y avait moins de chômeurs, mais je raisonne « à système économique inchangé ».

On peut penser à combler les « creux » de la pyramide des âges en faisant immigrer les personnes manquantes. Historiquement, les États-Unis et bien d'autres l'ont fait massivement et s’en sont dans l'ensemble bien portés. La France l'a notamment fait de manière délibérée en faisant venir des Polonais pendant le creux démographique d’entre les deux guerres. L'immigration actuelle n'est en principe pas de même nature, puisqu'elle n’est pas « de travail » mais largement la conséquence mécanique du regroupement familial et des mariages « mixtes » (en général entre un immigré naturalisé et une personne de son pays d'origine), immigration qui est de plein droit du fait de traités internationaux.

Les résultats sont variés : les Africaines sont précieuses là où sont justement une partie des besoins des retraités (aides-soignantes et autres services à la personne) ; par contre le décalage culturel d'une partie des entrants les empêche de combler les vides de beaucoup de qualifications. Globalement, la question de savoir si l'immigration actuelle en France allège la question des retraites reste ouverte (voir notamment les travaux récents de Michèle Tribalat et de Jean-Paul Gourevitch, qui sont plutôt sceptiques). Un autre aspect du problème est que l'immigration qualifiée prive les pays de départ de compétences dont ils manquent déjà. Si l'on ajoute à cela les réticences d’une grande partie de l'opinion, il semble que l'immigration prévisible ne bouleversera pas la question des retraites.

La question démographique étant rappelée, voyons pourquoi les solutions purement financières sont inopérantes. Une réponse simple et globale est que l’argent éventuellement dégagé pour financer une retraite en 2010 ne peut se transformer en un individu de 30 ans en bonne santé et ayant eu une formation de comptable ou d’ingénieur entre 2000 et 2005. Et si l’on entre encore plus dans le détail, on s’aperçoit qu’une proportion croissante de retraités suppose une modification de la composition professionnelle du pays (davantage d’infirmières par exemple). Certes le marché peut faire évoluer cette composition professionnelle, mais probablement très difficilement puisqu’il faudrait par exemple « transformer » un jeune illettré du fond d’une province en spécialiste de gériatrie en région parisienne. Il est évidemment plus simple et plus efficace que le gériatre parisien prenne de sa retraite quelques années plus tard !

Malheureusement le problème politique ne se pose pas comme ça. Les pouvoirs et les contre-pouvoirs auront à arbitrer entre un retard sous une forme à déterminer des départs en retraite et des prélèvements pour « permettre de payer les retraites, car les caisses sont en déficit ». Sans parler d’une dose de « capitalisation » (voire, mais c’est vraiment loin des marges de manœuvres politiques actuelles, un passage complet à ce système). Traitons d’abord ce dernier point, pour lequel je suis partiellement en désaccord avec mes amis libéraux.

Le cas de la capitalisation

Le débat capitalisation, répartition a d’abord un aspect idéologique (au sens neutre du terme) : préfère-t-on des solutions personnelles ou des solutions collectives ? C’est une question de préférence personnelle que je ne vais pas traiter ici. Il ne faut toutefois pas oublier qu’en pratique des individus doivent se regrouper dans des institutions forcément bureaucratiques et soumises à des pressions de l’État.

Par ailleurs, cette option a probablement une incidence sur l’efficacité globale du système économique. Je ne traiterai ici pas non plus de ce point, le blocage politique lui enlevant un intérêt concret et immédiat.

Je me bornerai ici à examiner si cette approche résout le problème Le journaliste Yves de Kerdrel du Figaro le suppose dans un article récent dont voici le résumé : « Un cadre supérieur ayant (avec son employeur) versé 30 000 € de cotisation par an en moyenne recevra sur les bases actuelles une pension annuelle de 60 000 €. S’il les avait versé dans un fonds de capitalisation placé en obligations d'État à 4 %, il aurait en 40 ans constitué un capital de 2 850 000 €. Placé de nouveau à 4 % ce capital assurerait une rente annuelle de 114 000 € soit près du double du montant versé par les régimes de retraite complémentaire » En outre, rajoute un commentateur, « l'effet richesse sur l'ensemble de l'économie serait tout à fait considérable par le développement des investissements productifs. »

Or si, individuellement, la capitalisation donne une grande marge de liberté et de responsabilité, elle ne change pas globalement le problème, qui est démographique. Autrement dit, ce qui compte, ce n’est pas l’argent accumulé, même s’il a été bien placé, mais le nombre et la qualification des actifs dont on aura besoin pour vivre en tant que retraité : une fraction de paysan, d’infirmière, de conducteurs de métro etc. On peut mourir de faim coincé dans son cinquième étage avec un gros compte en banque si on est en concurrence avec d’autres retraités ayant eux aussi massivement capitalisé.

Pour Jacques Bichot, on est dans le cas d’un  «sophisme de composition : croire que ce qui est possible pour un individu est forcément généralisable. En l'espèce, imaginer que les fonds de pension pourraient procurer à 2 milliards d'êtres humains (nombre approximatif de ceux qui vivent économiquement à l'occidentale) des pensions confortables. L'insuffisance du capital classique a été démontrée par l'américain Keyfitz et le Français Bourgeois-Pichat dès la fin des années 1970. (Ce sophisme découle d’une) «incompréhension du rôle joué par le capital humain dans le fonctionnement des retraites ; cf les analyses d'Arthus dans le cas de la capitalisation».

D’un point de vue financier, le nombre insuffisant d’actifs qualifiés se traduira probablement par une pression des vendeurs d’actions ou des prêteurs de capital, donc par une baisse de la valeur réelle des actions ou des taux d’intérêt touchés par les retraités. Quel que soit le cheminement on tombe donc sur une baisse du pouvoir d’achat des retraites, sauf dans le cas des plus astucieux ou les plus chanceux. Pour diminuer la pression des vendeurs et augmenter celle des acheteurs, une solution simple est de retarder l’âge de la retraite, ce que les épargnants feront peut-être spontanément en voyant fondre leurs placements … Ce qui illustre une fois de plus que le problème est démographique.

Critique du système actuel

Le fait de vouloir traiter le problème démographique par des circuits financiers est également à la source de la faillite du système français actuel. Cette faillite a été accélérée par des décisions démagogiques : le passage de 65 à 60 ans de l'âge de la retraite par François Mitterrand en 1981, et les départs avant cet âge, soit contractuellement (pour de nombreuses catégories de postes qui étaient pénibles il y a très longtemps), soit par des préretraites qui n'étaient pas à la charge des entreprises, ce qui a incité ces dernières à y recourir massivement. On voit que ce sont des causes «juridico-démographiques » et que les problèmes financiers n’en sont qu'une conséquence.

Donc ceux qui veulent les résoudre par des prélèvements financiers (alourdissement de l'impôt sur le revenu, augmentation des cotisations...) ne feront que déplacer le problème. De plus ces prélèvements auront des contreparties, par exemple une augmentation du chômage si on augmente le coût du travail ou si on diminue la consommation du fait des impôts. Non seulement cela ne changera en rien la cause du problème, mais cela l'aggravera en diminuant le nombre d'actifs au travail. On proclamera : « nous avons trouvé des recettes qui feront disparaître les X milliards de déficits », pour s'apercevoir ensuite que le dit déficit perdure.

Les cyniques diront qu’il n'y a qu'à faire financer ce déficit par les Chinois. À court terme c'est effectivement possible. Mais très bientôt les Chinois s'apercevront qu'ils ont un problème bien pire que le nôtre ! Je vois venir le jour où le secrétaire du Parti fera appel au sens du devoir des plus de 75 ans en leur demandant de sauter du 20e étage de ces gratte-ciel dont ils sont si fiers.

D'autres soutiennent que les retraites ne risquent rien, et qu’il s'agit d'un simple battage médiatique prétextant de soi-disant problèmes démographiques pour diminuer les avantages sociaux au profit du grand capital, et que l'augmentation normale de la productivité suffira largement pour assurer le niveau de vie des retraités. Les ordres de grandeur, que l'on ne peut calculer que très grossièrement, des progrès de productivité et de l'accroissement du coût des retraites semblent en effet voisins. Mais cela suppose que l'on affecte aux retraités tous les progrès des 30 prochaines années, et donc notamment que le reste de la population renonce à toute augmentation de salaire et à toute amélioration un peu coûteuse, par exemple de la sécurité. Je ne sais pas si c'est souhaitable, mais en tout cas ce n'est pas possible car cela supposerait une surveillance de tous les actes économiques (on n'aurait plus le droit par exemple de baisser le prix des ordinateurs, la baisse potentielle étant « pompée » pour les retraités ; de plus, comment la calculer ?).

L'expérience de régimes politiques ayant tenté ce dirigisme intégral est instructive : l'économie s'effondre et avec elle le niveau de vie de chacun et notamment des retraités. Avec la dictature en prime. Par ailleurs une bonne part de ceux qui pensent que « la productivité arrangera tout » ce sont ceux qui en refusent le principe dans d’autres discussions (« à bas le productivisme ! »), ou ceux qui n'en veulent que chez le voisin et certainement pas dans leur travail.

Enfin notre système de retraite est profondément injuste. Il suppose des actifs proportionnellement nombreux par rapport aux retraités, mais punit celles qui mettent au monde puis élèvent ces futurs actifs au détriment de leur carrière. Ces mères de famille fournissent donc « en nature » les retraites de tous, tout en n'ayant elles-mêmes que des retraites réduites. C’est une illustration tout à fait scandaleuse du fait que l'on gère financièrement les retraites (en les reliant à des cotisations) et non démographiquement (puisque l’on pénalise les naissances). C'est ainsi que l'on voit des couples volontairement sans enfants expliquer qu'ils auront des retraites très confortables du fait des cotisations de deux belles carrières. Mais si tout le monde en fait autant...

Plus généralement tout système faisant croire que l'on peut avoir une retraite  « réelle » (en biens et services reçus) grâce aux enfants des autres, et que l'on peut donc se dispenser d'en avoir est auto destructeur. C'est le cas du système français actuel. C’est le cas de la répartition comme de la capitalisation.

Alors, il n'y a pas de solution ? Non, car à court ou moyen terme la démographie ne changera pas. Donc les retraites vont baisser. L'idéal serait que chacun puisse choisir la forme de la baisse. Pour beaucoup, ce sera de travailler plus tard donc de toucher par exemple 30 ans de retraite au lieu de 35, c'est-à-dire de partir vers 63 ans (le départ moyen se fait autour de 58 ans actuellement). Ce serait également le moins risqué économiquement, puisque les compétences nécessaires restent à leur place. Il faut néanmoins laisser une liberté de choix : que ceux qui veulent partir plus tôt, mais avec une retraite faible, soient libres de le faire, et inversement.

Je soutiens tout cela depuis des décennies, en tant que démographe ayant vu la fin du baby-boom en 1973, mais aussi comme chef d’entreprise face à « la sécurité garantie » proposée par les caisses de retraite qui nous démarchaient. Je l’ai repris dans mon ouvrage "Familles, retraites et immigration en France et en Europe", et dans mes articles dans la revue "Population et Avenir".