Je vais me focaliser ici sur le premier sens de ce mot et ses conséquences dans le monde arabe.

Le protestantisme a été lancé en Europe lorsque Luther a pu s'appuyer sur une opinion publique qui avait lu la Bible en allemand. En effet, pour avoir une opinion personnelle sur les textes sacrés, il faut pouvoir les lire, ainsi que les commentaires auxquels ils ont donné lieu. Certes les échanges verbaux ont toujours existé, mais il butent rapidement sur des limites dès que les textes sont longs et complexes, et c'est alors celui qui sait lire qui tranche « car, lui, il sait ». Il en va de même une large mesure de beaucoup de questions politiques et sociales. Donc les avis autonomes d'un grand nombre d'individus ne pèsent que lorsque l'alphabétisation est sinon totale du moins largement répandue, par exemple lorsqu'un membre de la famille peut lire le texte aux autres ou à un petit groupe d'amis. Or cette alphabétisation « notable » a maintenant plusieurs décennies dans les pays arabes.

D’abord l'alphabétisation

Bien avant les « printemps », je pensais que l'alphabétisation en arabe standard (l'arabe du Coran simplifié) permettrait une appréhension directe du Coran et des textes religieux. Or c'est ce qui est arrivé en Europe à la fin du Moyen Âge avec la traduction de la Bible en langues locales et l'éclatement du catholicisme au profit de nombreux mouvements protestants, puis la Contre-Réforme modernisant ce qui restait du monde catholique. Le résultat en a été l'accélération du progrès intellectuel, notamment scientifique et politique, mais aussi une série de massacres et de guerres de religion.

Mais, alors que les langues locales européennes devenaient officielles, s'éloignaient du latin et divergeaient entre elles, les pays arabes, aujourd'hui, ont choisi de scolariser en arabe standard. Ce dernier est un peu l'équivalent du latin d'église, lui aussi une langue classique simplifiée et vecteur de communication d’un ensemble religieux. C'est donc l'ensemble du monde arabe, ainsi que « les lettrés » arabisants de l'ensemble du monde musulman, qui participe aux débats. Cela pour le meilleur comme pour le pire, "pire" qui se traduit notamment par des violences dont nous avons les premiers exemples en Tunisie. Et, un peu comme à la Renaissance en Europe, mais davantage encore, le débat religieux touche l'ensemble des activités humaines et sociales.

Par contre, il faut du temps pour que les couches alphabétisées remplissent le haut de la pyramide des âges, donc atteignent les générations influentes, disons les 40-81 ans, ce qui fait que ce processus est lent et n’est pas terminé.

Maintenant le satellite, Internet et les portables

Cette information de chacun, et donc la participation individuelle, s'est rapidement généralisée. Cela avec d'une part Internet et d'autre part avec la concurrence entre télévisions, grâce au satellite qui a fait échapper les chaînes aux tutelles nationales. Cette concurrence a été lancée en 1996 par Al-Jazira, devenue depuis une chaine mondiale, multilingue et très influente. Cet exemple a suscité le lancement de nombreuses autres chaînes, dont beaucoup à contenu religieux, certes, mais pas unifié pour autant : n’oublions pas que l’islam n’a pas de « pape » pour veiller à son unité. C’est une ressemblance de plus avec le monde protestant.

Cette évolution vient de s’accélérer encore avec la diffusion des téléphones portables sophistiqués, les « smartphones ». Finalement, après avoir été très en retard, les taux "arabes" de raccordement à Internet, surtout via les téléphones mobiles, se sont envolés et ont même dépassé ceux de certains pays occidentaux. Sans parler des autres moyens de communication de masse permis par ces appareils.

Des outils à tout faire

Quelles sont aujourd'hui les conséquences de cette information concurrentielle et individualisée ? La plus remarquée a été le lancement des printemps arabes, avant qu'on ne réalise que n'avait "bougé" qu'une partie relativement sécularisée de la population, partie importante certes, mais minoritaire, les élections qui ont suivi portant au pouvoir des islamistes et faisant émerger les salafistes.

Mais ce deuxième point ne doit pas cacher que ces islamistes et salafistes doivent eux aussi en partie leur victoire électorale à ces nouveaux médias. Certes, l'argent wahhabite des pays de la péninsule arabique y est pour beaucoup, d'une part en finançant des oeuvres charitables très visibles (hôpitaux modernes) et d'autre part en payant la logistique électorale, de la propagande jusqu'au transport par autobus des électeurs sympathisants. Mais pour que tout cela soit efficace, une bonne information « moderne » est un plus, sans parler de l'imprégnation de fond par une « formation » et des « informations » religieuses permanentes par tous les canaux possibles, qui s'ajoute à l'éducation religieuse très traditionaliste de l'école publique. On retrouve le fait déjà éprouvé depuis longtemps en Occident que des outils, même extrêmement puissants, ne sont que des outils : un marteau peut enfoncer un clou ou tuer, une onde porter un discours de tolérance ou de haine.

La religion, certes, mais chacun pour soi

Beaucoup de musulmans utilisent leur portables pour localiser la mosquée la plus proche, le magasin « halal » voisin, écouter le Coran (y compris en langue locale en dehors de la zone arabe), tandis que les religieux mettent à leur disposition des fatwas (conseils juridico-religieux) ainsi que des « filtres » traquant les images ou les propos « pas convenables ».

À mon avis, cela ne mène pas forcément à l'obscurantisme religieux. Avoir un accès direct et personnel au Coran peut mener au contraire au protestantisme, au sens de la discussion, voire de la remise en question des textes sacrés (voir ci-dessus, ainsi que l'exemple donné par The Economist du 18 août de ce Soudanais que l'examen des textes a rendu dans un premier temps athée et dans un deuxième temps soufi, et qui utilise, lui aussi, la formule "se protestantiser").

Sans aller jusque-là, le croyant de base peut maintenant remarquer les différences par rapport aux prêches de « l'imam du coin ». Il remarque aussi les passages dénoncés par les non musulmans. Certes, étant croyant, il ne va pas critiquer la parole de Dieu, mais il considère qu'elle visait les circonstances particulières rencontrées par Mahomet, et qu'il ne faut donc pas la transposer telle quelle à notre époque. Bref c'est une itjihad (interprétation) individuelle. On sait que ce mouvement d'interprétation a un passé glorieux : il a coïncidé, ce qui n’est pas un hasard, avec les grandes heures de la civilisation arabo-persane ouverte sur les civilisations grecque et hindoue. Cette itjihad a été brutalement interrompue vers le XIe siècle par les islamistes d'alors, entrainant le déclin arabe. Elle avait repris depuis quelques générations dans les pays où la discussion était libre, notamment en Inde et en Occident. Le fait nouveau est que ces « interprétations » sortent du cercle des lettrés, et touchent maintenant la masse alphabétisée.

On voit par exemple des forums Internet traquer les différences entre ce qui est « vraiment » religieux et ce qui n'est que tradition rajoutée après-coup, et donc non obligatoire, voire à rejeter, comme l'excision, ou à relativiser, comme le voile (je simplifie). Sans parler de l'exaspération de beaucoup de gens face l'omniprésence religieuse, surtout quand elle déclare incorrectes, donc interdites, des distractions populaires comme la musique, les chansons et bien d'autres…

Un nouvel espace de liberté est aussi celui des clubs de rencontre « musulmans » sur Internet, qui respectent bien entendu la forme religieuse (« je suis ici pour me marier » ou « pour avoir des contacts purement amicaux » etc.) et dont les dirigeants se protègent des critiques en se bardant de citations du Coran justifiant leur activité.

Finalement, si une directive simple et précise, comme ne pas manger de porc ou faire le ramadan, est respectée, ce qui impressionne les Occidentaux, des points plus complexes et peut-être plus fondamentaux sont individuellement discutés, voire rejetés.

Bien sûr il y a des cas inverses, c'est-à-dire ceux des musulmans qui ne retiennent que « la lettre » et notamment celle des passages « brutaux », et deviennent des individus hostiles, fermés et prêts à toute action violente s'ils rencontrent un « gourou » ou s'isolent dans la lecture de sites islamistes. Ceux-là sont bien connus des médias, mais la majorité les ressent comme une menace et les rejette.

Quid des Frères Musulmans, dira-t-on ? Eh bien ils sont tiraillés, disons, pour simplifier, entre démocrates et salafistes. Ils sont bien sûr traditionalistes, orthodoxes, et ont de plus leurs propres livres de base violemment anti-occidentaux, ce qui les ferait pencher côté salafiste. Mais comme ce sont des partis de masse, ils reflètent aussi les différents courants de la population, et si des membres « modernes » les quittent, d'autres « modernes » y entrent par arrivisme. En particulier, ils admettent l'idée naguère impie de démocratie, mais comme tout parti puissant et organisé, cherchent à l'utiliser à leur profit.

Ils sont de la même époque (1928) et ont la même organisation que les fascistes et les nazis, qui eux-mêmes imitaient les communistes. La différence avec ces partis disparus est que les Frères n’avaient pas encore été au pouvoir dans un pays arabe, n'ont donc pas déclenché de catastrophe et ont au contraire une auréole de vieux opposants martyrisés.

Mais maintenant qu'ils sont au pouvoir en Égypte, ils devront faire leurs preuves et soit abandonner leur dogme un peu comme l'ont fait les socialistes allemands, soit se crisper contre leur propre peuple comme les islamistes iraniens, et déclencher à leur tour des catastrophes. En attendant, ils noyautent tout ce qu'ils peuvent. L'individualisation religieuse les prend à contrepied et leur hiérarchie ne contrôle plus l’information de leur membres.

Finalement le comportement des musulmans est devenu moins moutonnier, voire plus séculier : des études sociologiques, notamment au Maroc, ont montré que l'on pouvait être à la fois pieux et séculier… comme d'ailleurs beaucoup de chrétiens. Les Occidentaux ne s'en sont pas rendu compte, d'une part par ce que leurs médias ne leur parlent que des variantes extrémistes, et d'autre part parce qu'ils ne savaient pas à quel point les masses rurales étaient imprégnées de religiosité et sont donc surpris lorsqu'elles inondent les grandes villes, jusque-là largement « européanisées ».

Vers une unité arabe, voire un califat ?

Une question importante pour tous, Occidentaux compris, est de savoir dans quelle mesure tout cela va créer un monde arabe unifié, voire une oumma musulmane mondiale ayant une traduction politique, qui ne serait d'ailleurs pas forcément celle du « califat islamique » prônée par Al Qaïda.
On en est très loin, du fait de l'énorme différence entre pays arabes et plus encore entre pays musulmans, pour mille raisons, dont l'existence d'États-nations à forte légitimité (le Maroc, la Turquie, l'Iran etc.), s'appuyant sur des cultures dont certaines composantes sont antérieures à l'islam, comme la culture persane en Iran, ou postérieures, comme la culture française au Maroc ou la culture britannique en Malaisie.

Néanmoins, certains facteurs poussent à l'unification. Al-Jazira, par exemple, travaille visiblement pour l'unité arabe, d'abord en utilisant un « bon » arabe, et non les dialectes libanais ou égyptiens qui avaient pris un certain poids international, ensuite en informant chaque pays arabe de ce qui se passe chez les autres, et en créant des solidarités par exemple anti-Kadhafi en Libye et anti-Bachar en Syrie. N'oublions pas que par ailleurs la « maison-mère » d'Al-Jazira, le Qatar, est, dans ces deux derniers cas, dans le même camp que les pays occidentaux.

L'action unificatrice d'Al-Jazira s'étend à une partie croissante du monde musulman avec ses émissions dans des langues de plus en plus variées, la plus importante étant l'ourdou (comprise, lue ou parlée par 3 à 400 millions d'Indiens et de Pakistanais) et la plus proche de nous le serbo-croate (pour les Bosniaques), en attendant les émissions en français, qui ont été retardées par notre allié qatari à la demande de Nicolas Sarkozy.

Vers des surprises

S’il n’y aura pas d'unification arabe, a fortiori musulmane, pour les raisons ci-dessus, il n'en reste pas moins que les médias peuvent maintenant mobiliser le monde arabe, voir le monde musulman, sur telle ou telle cause, actuellement la Syrie. Surtout ils internationalisent le conflit israélo-palestinien, qui est maintenant suivi avec exaspération par beaucoup plus de pays qu’il y a une génération, ce qui décrédibilise profondément le discours politiquement libéral de l'Occident, jugé maintenant hypocrite.

Mais au-delà de ce lancinant problème, il y aura des surprises. La protestantisation pourrait mener, comme jadis en Europe, à des violences voire des guerres de religion, dont on voit l'amorce aujourd'hui. Elle pourrait aussi faire évoluer l'alliance entre Occident et wahhabites, alors que ces derniers déstabilisent des pays amis par leur "prosélytisme du chéquier", mais sont par ailleurs menacés sur le plan interne par les nouveaux médias, mal compris par des dirigeants parfois très âgés.

Les Iraniens, les Turcs, les Algériens, les Égyptiens, les Tunisiens se déchirent sur les ondes et sur la Toile ... et de plus en plus dans la rue. Je ne vois donc pas pourquoi s'arrêterait la série des surprises de ces deniers mois. N’oublions pas qu’en Europe l’apparition du protestantisme a mis quatre siècles à aboutir à la tolérance et à la démocratie, malgré la liberté de discussion qu'il a lancé ! Espérons que nos joujoux électroniques permettront d’aller plus vite... Trait.jpg

La version originale de cet article d'Yves Montenay a été publiée sur lecercle.lesechos.fr en date du 28 août 2012.