Les raisons de cette osmose sont que l'empire islamique s'était bâti à partir des cadres byzantins, eux-mêmes héritiers des mêmes textes antiques que l'Occident, que Mahomet lui-même avait forgé ses idées dans un contexte certes arabe tribal, mais aussi judéo-chrétien, et enfin tout simplement une interpénétration réciproque, tant spatiale (croisades, Sicile, Andalousie …) que commerciale et intellectuelle, le monde musulman étant notamment l'intermédiaire entre l'Europe et l'Asie.

Un peu d'histoire longue

Je renvoie à une autre discussion les exemples et les limites de cette osmose pour passer tout de suite à la Renaissance, époque de l'apparition du protestantisme en Occident, qui voit alors l'Europe occidentale se distinguer du monde musulman.

J'ai l'habitude d'expliquer cette divergence par « l'ouverture », qui est le fil conducteur de mon activité universitaire. Cette ouverture européenne a été d'autant plus déterminante que le monde musulman tombait alors au contraire dans une période de fermeture, on dirait aujourd'hui de réaction islamiste.

Je donne à ces mots « ouverture » et « fermeture » un sens très général. « Ouverture » par les contacts (commerce, langues), par le travail (entreprises étrangères), par l’éducation (à l’étranger, par l’enseignement privé, par les médias etc.).

Ainsi le monde musulman a connu une première ouverture et un développement corrélatif, de la mort de Mahomet au XIe siècle (en gros), une fermeture ensuite, de nouveau une ouverture partielle forcée par les Européens et qui a déclenché la Nahda (« renaissance » en arabe), avec ses succès partiels (Turquie) ou momentanés (Égypte), puis la fermeture à l'époque des indépendances et les réouvertures récentes touchant un certain nombre de pays musulmans et les personnes d'origine musulmane immigrées au Nord. Ce sont ces réouvertures, souvent contraintes, qui rappellent la naissance du protestantisme à la Renaissance.

Maintenant entrons dans le détail de ces évolutions, et surtout des plus récentes.

Renaissance et protestantisation

Dans ce contexte, la Renaissance commence avec l'accès de l'Europe à l'Asie en contournant l'Afrique, et à celui aux Amériques, suite à une tentative d'accès à cette même Asie par l'Ouest. Dans les deux cas il s'agissait pour l'Europe de contourner l'obstacle musulman. C'est la double réussite de cette tentative, couplée à la fermeture concomitante du monde musulman qui mit fin à la relative osmose entre Chrétienté et Islam (avec un "I" majuscule, c'est-à-dire une zone culturelle et non une religion ; même remarque pour la Chrétienté). Par ailleurs, ce début de mondialisation de l'Europe élargit considérablement son activité commerciale et donc intellectuelle, notamment en ébranlant les évidences antérieures.

S'amorce alors en Occident une autonomie croissante de la pensée et du savoir par rapport à l'église catholique, via l'imprimerie, le protestantisme et la promotion des langues populaires, trois phénomènes qui se sont mutuellement nourris. Les dialectes locaux, que l’on peut comparer à l’arabe dialectal de différents pays d’aujourd'hui, remplacent le latin pour l'écrit et deviennent le français, l’italien et l’allemand. Les langues populaires ont ainsi été légitimées face au latin, tandis qu'elles étaient unifiées par le pouvoir royal en France et par les poètes, les écrivains et les troupes de théâtres partout en Europe. C’est donc une élite beaucoup plus large qui a alors accès à la formation et au raisonnement, ce qui est une condition nécessaire à la sécularisation (et donc, à mon avis, au développement économique et intellectuel). Je pense qu’il y a eu là un tournant fondamental, qui est aujourd’hui en train de gagner beaucoup de pays « du Sud ».

Reprenons chacun de ces points.

- les techniques de l'imprimerie, ou du moins de reproduction basique de documents, ont certes existé en dehors de l'Europe. Mais ce qui compte c'est l'usage, puis les perfectionnements qui sont opérés justement parce qu'il y a eu un usage croissant, ou, en termes économiques, une demande.

- cette demande est venue notamment du protestantisme, tout en ayant beaucoup aidé à sa diffusion : Luther en allemand, Calvin ensuite en français, et mille autres, ont pu s'opposer à l'autorité de l'église catholique avec un soutien des peuples qu'ils n'auraient pu toucher en latin et sans l'imprimerie. Cette dernière permettait en effet une diffusion relativement bon marché et en nombreux exemplaires des débats religieux.

Un nouveau départ d'abord râté

Ma thèse est que le monde musulman prend actuellement le tournant de la libéralisation et de la mondialisation, qui déclenche des processus analogues à ceux de la protestantisation européenne à la Renaissance, mais après un premier départ raté qui a laissé de graves séquelles.

Rappelons d'abord que dans le monde musulman, il n'y a pas eu d'imprimerie jusque tard dans le XIXe siècle. Le pouvoir turc décréta même que c'était une invention diabolique et l'interdit. La première à apparaître tardivement est envoyée de l'Europe à une institution catholique du Liban. Ce qui est écrit n'est pas en langue locale mais en arabe littéraire, très complexe et réservé aux seuls lettrés.

Je passe sur les péripéties pourtant importantes de la reprise de contact entre l'Occident et le monde musulman de Napoléon aux indépendances pour faire redémarrer mon analyse dans les années 1950-60, où l'affaiblissement de l'Europe et la guerre froide ont poussé des imitateurs musulmans de l'Union soviétique, dont notamment l'Égypte et l'Algérie, à pratiquer une fermeture commerciale, intellectuelle et politique. Cette fermeture communisante a généré un totalitarisme contrôlant -et donc stérilisant- tous les aspects de la vie quotidienne et intellectuelle. Notamment, le fait d'éliminer les élites parce qu'elles sont bourgeoises, nobles, traditionnelles, démocrates, ou d'une variante jugée hérétique du courant au pouvoir ne laisse plus grand monde de qualifié pour l'ouverture intellectuelle. Et le nationalisme, le communautarisme et l'intolérance religieuse se sont ajoutés au « socialisme » pour faire partir une bonne part des élites : l'Égypte a ainsi perdu la couche supérieure de sa société, tant francophone qu'arabophone et tant étrangère que nationale. Ainsi, les pays musulmans se sont « retraditionalisés » et ont donné naissance aux courants islamistes violents.

Le problème est que nous en sommes souvent restés à cette image, parce qu’elle nous a, à juste titre, traumatisé. Toutefois, les temps changent.

Puis libéralisation et mondialisation

En effet, dans un deuxième temps, illustré par la disparition de l’URSS et la fin de la guerre froide, la libéralisation « mondialisée » a gagné du terrain. Beaucoup de pays ont alors pris conscience de leurs erreurs et de leur excès de fermeture. Dans le monde musulman, c'est l'ouverture égyptienne, et, partant de « moins bas », celles de la Turquie, de la Tunisie et du Maroc, ou encore de l'Indonésie, premier pays musulman du monde. Cette ouverture économique a fait revenir les Occidentaux, comme employeurs et donc modèles sociaux, ainsi qu'une partie de l'élite qui se formait à l'étranger. Cela est particulièrement vrai pour le Maroc et la Tunisie, où l'implantation des très nombreux retraités français s'est ajoutée à celle des entreprises. Une évolution analogue a eu lieu en Turquie, et dans moindre mesure en Égypte. Or le commerce et le travail sont deux facteurs importants de changement des mentalités.

À cette évolution économique, qui rappelle un peu le décollage du développement de l'Europe occidentale à la Renaissance, s'est ajoutée une évolution culturelle, qui rappelle elle aussi la Renaissance : les musulmans sont maintenant largement scolarisés en langue locale ou d’usage courant : l'arabe « de presse » (un littéraire simplifié), le français, l’anglais, le turc, l'ourdou, l'indonésien etc. Ces langues leur permettent d'accéder aux médias modernes, et réciproquement favorisent la diffusion de ces derniers, que ce soit commercialement, politiquement ou religieusement. Le Coran lui-même est accessible dans ces langues. Certes il reste fermement conseillé de le lire en arabe littéraire traditionnel, mais les religieux sont pragmatiques et l’université d'El Ahzar, référence en la matière, donne son imprimatur « aux meilleures traductions » (pour le français, il s'agirait de celle de D. Masson, le « D » cachant le prénom féminin de Denise, elle-même fille d’un arabisant renommé). Bref les discussions politiques, sociales et religieuses vont maintenant bon train, surtout venant des musulmans « du Nord » plus à l'abri des pressions traditionalistes (voir par exemple le numéro 40 de mars 2011 du magazine des « beurs », Le courrier de l'Atlas, consacré à « l’espoir laïque dans le monde arabe face à l'épouvantail islamiste »). Et ces idées « du Nord » gagnent le Sud grâce aux allers-retours des migrants et aux « nouveaux » médias sans frontières, comme la télévision et Internet, comme on vient de voir pour les récents mouvements de révolte.

Continuons le parallèle avec l'arrivée du protestantisme : les musulmans du Nord et une partie de ceux du Sud sont en train de s'éloigner du dogme « catholique » (j’ai choisi ce terme à la fois pour son sens d’« universel » et pour évoquer le dogme auquel s'attaquaient les protestants) en se bricolant une morale individuelle, parfois via une lecture « très personnelle » des textes sacrés. D'autant que ces derniers peuvent être interprétés de manière très diverses : je rappelle une fois de plus que le gouvernement tunisien s'appuie sur le Coran pour interdire la polygamie, et que des Marocains démontrent qu'ils peuvent boire du vin (tant que ce n'est pas une drogue) et manger du sanglier. J’hésite à aller plus loin en rappelant que le protestantisme a poussé à la laïcité et souvent à l’athéisme.

Enfin, il y a une dernière analogie « protestante » nettement moins sympathique : les guerres de religion. À partir du moment où les islams divergent, chacun étant persuadé qu'il pratique « le véritable », chaque croyant a tendance à prendre l'autre pour un hérétique, et à en tirer des conséquences parfois brutales.